‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 6 sur 33 · LE CADEAU DE LA PETITE NOËL I Q · texte numérisé non relu

LE CADEAU DE LA PETITE NOËL I Q

rayonnante, dans cette grande pièce un peu sombre^ et qu'elle n'y reviendrait jamais, jamais ! Il avait des larmes plein les yeux^ oui^ des larmes. Eh ! qui de nous n'a pas pleuré, même pour la petite Noël ? Il se leva. Une idée enfantine lui était venue : tous ces objets qu'elle avait touchés aujourd'hui, où elle avait mis le charmant désordre de son étourderie, il voulait les toucher à son tour; il y retrouverait quelque chose peut-être de la présence perdue. Il se mira^ lui aussi^ dans le miroir de Venise, y cherchant l'image envolée, mania le diable japonais^ baisa la petite bergère de Sèvres, ouvrit les boîtes d'ivoire incrustées de roseaux d'or. Mais où donc était la babouche ? C'était de la babouche qu'elle s'était surtout amusée. Il se rappela, elle l'avait mise dans la cheminée^ derrière les rideaux^ il s'approcha, se baissa un peu, tendit la main pour écarter les tentures tout près du parquet... Il poussa un grand cri de surprise ! Là^ dans la pantoufle persane, il y avait un petit pied nu, un adorable petit pied nu de femme; et, passant tout à coup la tête entre les tentures : a C'est mon cadeau ! » dit la petite Noël.

E matin, dans la chambre encore froide où le feu s'allumait mal, un frisson que j'ai eu m'a fait songer àPhistoire de Vincente et d'Eloy. Egoïstes que nous sommes, il nous faut souffrir au moins un peu d'un mal pour être ramenés à plaindre ceux qui en souffrirent beaucoup; lorsqu'on a la grippe, on est plein de pitié pour les gens atteints de pleurésie. Quant à l'histoire, elle est douce et triste. Ce fut sur le bord de la Seine^ en amont de Rouen, qu'une fille de ferme, grasse et les manches retroussées, me la conta en s'essuyant les yeux par instants du coin de son fichu de cotonnade rouge, pendant que des rouliers attablés çà et là heurtaient le grès des pots de cidre sous les branches claires des pommiers en fleurs. A mon tour, je vous la dirai, sans y rien mettre du mien.

Si cela vous étonne de lire certains détails que Vincente et Eloy, hélas! n'ont pu dire à personne, allez quereller la belle fille qui donne à boire aux passants, dans la cour de la ferme, en amont de Rouen. Hospitalier aux haltes, le lieu est frais et sain, et Ton voit, dans les écartements épineux de la haie, entre les fûts sveltes des peupliers, couler la belle Seine verte.

Du même âge, dix-sept ans, Eloy et Vincente s'adoraient. Ils ne se souvenaient pas plus d'avoir commencé à s^aimer que d'avoir commencé à vivre; ils avaient cette tendresse dans le cœur comme l'air dans les poumons, comme le sang dans les veines^ naturellement, depuis toujours. Leurs mères étant mortes, à deux jours d'intervalle, en les mettant au monde, ils avaient eu pour nourrice une voisine; le même lait les avait faits presque jumeaux, mais jumeaux qui, n'étant pas frère et sœur, peuvent devenir mari et femme. N'avoir pour deux qu'un seul berceau, cela destine à n'avoir qu'un seul lit. Petits, ils n'avaient jamais voulu jouer avec les autres garçons et les autres filles; elle n'était aise qu'avec lui, il n'était bien qu'avec elle; ils inventaient beaucoup de jeux où l'on n'a pas besoin d'être trois. Le père de Vincente et le pèred'Eloy, vivant de leur pêche, habitaient sur le bord de la rivière des maisonnettes basses, presque pareilles avec leur unique fenêtre où grimpait un rosier sauvage qui, l'été^ mêlait ses églantines au chaume blond du toit;

et ces masures, déjà si proches au milieu d'un jardinet commun, se penchaient un peu Tune vers l'autre ainsi que deux vieilles amies, avec Tair de vouloir n'être qu'un seul logis. Les enfants, dès le point du jour^ n^avaient que trois pas à faire, — et ils les faisaienten courant ! — pour se sauter au cou.a Bonjour, Vincente! —Bonjour, Eloy! » Puis, libres, ils s'en allaient ensemble, se tenant par la main, le long de Teau. Les bonnes journées, toutes de rires et de douces querelles, où l'on se poursuivait d'arbre en arbre sous les saulaies, où Ton cherchait des nids de bergeronnettes entre les tiges vertes des vimes, où, jupes et culottes retroussées, on se mouillait les jambes jusqu'aux genoux pour prendre avec la main les tout petits poissons qui frétillent et luisent sous l'eau comme un éparpillement de fines aiguilles, où l'on revenait à la maison, les cheveux ébouriffés de ronces^ les mains pleines d'herbes humides, déchirés, malpropres, essouffl[és, ravis! Et, le soir^ haletants encore, tout roses sous leurs coiffes de nuit, en chemise déjà, ils se penchaient en avant des fenêtres pour échanger dans un dernier rire : « Bonsoir, Eloy! — Bonsoir, Vincente! »

Adolescents, leur amour resta enfant. Ils s'aimaient sans se dire ; je t'aime; sans doute, ils n''auraient pas su le dire. Elle était bien jolie, quoique un peu grêle et pâle, avec ses petits yeux clairs de fillette qui rit, avec sa petite bouche de fleurette qui s'ouvre; mais Eloy ne songeait pas, ne voyait pas

qu'elle était jolie; elle était Vincente, cela suffisait pour qu'acné lui fût chère. De même Vincente ne s'apercevait guère qu'il devenait un beau et fier garçon ; elle pensait :« c^est Eloy, » pas autre chose. Jamais les méchantes langues, — certes il en est dans le pays normand ! — ne purent tenir sur eux le plus petit propos. On ne les surprenait point, comme les autres amoureux, s'embrassant à la dérobée derrière les buissons, se séparant, effrayés^ au moindre bruit de pas. Non, en plein jour, n'ayant jamais songé à cacher leur candide tendresse, avec la belle effronterie de la parfaite innocence, ils se montraient ensemble, toujours, la main dans la main, mais un peu loin Tun de l'autre; et, lorsque jouant et courant comme naguère, il arrivait que Vincente tombait dans rherbe ou sur le bord de l'eau, Eloy la relevait très vite, inquiet, mais il ne la serrait pas trop longtemps contre lui. C'est ainsi qu'ils étaient très heureux.

Un malheur survint : à propos d'un saumon de grande taille, qu'ils avaient péché ensemble, et que chacun voulait avoir tout entier, le père de Vincente et le père d'Eloy se querellèrent violemment; il y eut même des coups échangés; et la colère d^une heure, malgré les prières des enfants, devint une forte et durable haine : une haute barrière de planches fut élevée entre les deux maisons ; Eloy et Vincente reçurent Tordre formel de ne jamais plus se parler, de ne jamais plus se voir.

Ne plus se voir, ne plus se parler! Ahl bien, estce que c'était possible, cela? Ils crurent avoir mal entendu. Le lendemain, ils sortaient comme de coutume, Tair étant plein de soleil, pour s'en aller ensemble au bord de l'eau ou à travers champs : les deux pêcheurs, qui faisaient le guet, se jetèrent sur eux, avec des cris et des gestes irrités, et les séparèrent brutalement. A partir de cette matinée, le père d'Eloy emmena son fils à la pêche avec lui, tous les jours, ne le quittant pas des yeux ; chaque fois que le père de Vincente s'éloignait du logis, il enfermait sa fille dans la chambre d'en haut, à double tour. Oh! les pauvres petits! leur désespoir fut tel que les deux vieillards eux-mêmes, — pourtant cet âge est sans pitié, — éprouvaient quelques remords de les séparer ainsi. Mais ils n'avaient garde de se laisser attendrir; au bout d^un peu de temps, ils eurent la conscience tout à fait en repos, parce que, maintenant, Eloy suivait son père à la pêche sans rechigner le moins du monde, et que Vincente ne pleurait p}us en entendant tourner la clef dans la serrure. Quoi donc? Ils avaient cessé de s'aimer? Ils avaient oublié, déjà? Oh! que non. Puisqu'on les empêchait de se voir le jour, ils avaient trouvé moyen de se voir la nuit, voilà tout. Jamais personne n'a su comment ils réussirent à se communiquer leur projet, à combiner leur stratagème; mais il est certain que, chaque soir, après les pères endormis, Eloy et Vincente sortaient de leurs maisons, non

parles portes trop bien closes, mais par les fenêtres, en s'accrochant aux branches grimpantes des rosiers. «Bonsoir, Vincente! — Bonsoir^ Eloy! » Puis ils gagnaient la rive, détachaient Tun des canots, et, assis en face Fun de l'autre, les doigts entrelacés, pendant que la barque lentement suivait le fil de Tonde, ils se regardaient et se parlaient sous les bonnes étoiles.

Comme c'était alors le mois de juillet, la chaleureuse nuit^ à peine rafraîchie au glissement vif de l'eau, les baignait de langueurs tendres; du silence où mourait au loin, pâmée, une voix de rossignol, de la solitude des rives où les lentes branches des saules se mêlaient avec des caresses d'enlacement, il leur venait des conseils de se parler plus bas^ les lèvres plus près des lèvres, de se mettre autour du cou leurs bras alourdis d'une molle fatigue; et il y avait au-dessus d^eux, dans le ciel profond et doux^ cette clémence qui permet. Maiseux^ ils ne comprenaient pas les conseils de la nuit d'été; leurs mains, qui s'unissaient sans s'étreindre, étaient tièdes seulement ; même penchés un peu^ et leurs fronts se touchant presque, l'haleine de l'un n'était sur le visage deTautrequ^une exquise brise fraîche; leurs bouches, où le baiser ne savait pas éclore, étaient comme des roses en bouton, qui n'ont pas encore de parfum. Ce qu'ils disaient? mille choses banales, enfantines aussi; lui : que la pêche avait été bonne ce matin, qu'un chaland, venant du Havre, avait failli heurter

le Bateau-Abeille entre les quais de la ville^ près du pont ; elle : qu'elle avait trouve dans la cheminée une petite hirondelle tombée du nid, que son père en rentrant Pavait grondée parce qu'elle n'avait pas fini de raccommoder le filet. Rien de plus. Ils étaient extasiés cependant^, et de la chère nuit il leur restait^ — quand ils étaient de retour au logis^ — de quoi remplir de bonheur tout un morne lendemain.

Une fois, comme ils entraient dans la barque, il dit : a Tu aurais dû prendre un manteau. — J'ai eu peur, dit-elle, d'éveiller mon père en ouvrant l'armoire. » (^'est que l'hiver venait, — cet hiver terrible de l'an passé. Pourtant le ciel était bleu, et ils s'assirent l'un en face de l'autre, comme de coutume^ unissant leurs mains fraîches, avec des bavardages et desrires,tandisquela barqueglissaitdansle courant. Vincente frissonna, ce Oh ! tu as froid, vois-tu ! — Un peu, oui. — Revenons ? — Oh ! non, dit-elle, assieds-toi près de moi seulement. » Ils parlèrent un peu plus baà, parce qu'ils étaient moins loin. L'azur peu à peu s'obscurcit. Des rafales dures tourmentaient l'eau, faisaient se heurter avec des bruits secs de cassures les branches dépouillées des saules. Vincente frissonna encore, ce II faut revenir ! dit-il. — Non, non, nous sommes si bien ici. Demain je pleurerais toute la journée, si je ne t'avais pas vu toute la nuit. » Bientôt le ciel fut comme une voûte grise, opaque, basse^ lourde; et il ne faisait plus de

vent ; on eût dit qu'il allait tomber de la neige. Vincente, vêtue d'un petit surcot de futaine, claqua des dents, a Oh ! revenons I revenons ! répéta-t-il. — Je ne veux pas ! Ecoute^ nous allons nous coucher dans le fond de la barque; comme cela nous aurons très chaud. » Ils s'*étendirent^ pas trop proches, et recommencèrent à parler. Ils avaient moins froid^ vraiment. Mais voici que du ciel sombre et bas se mirent à tomber des rondeurs blanches ; il y eut dans le cou de Vincente de la neige qui fondit en pleurant de Feau glacée, ce Oh I réchauffe-moi ! y> cria-t-elle, transie, et lui, alors, il la prit dans ses bras^ violemment, la serra contre lui, sous sa veste refermée, la serra plus fort,, car elle grelottait à présent, et pour la réchauffer de son haleine, il lui mettait ardemment la bouche sur le front, sur les yeux, sur le cou, sur la bouche ! Cependant la neige à gros flocons tombait sur tout le fleuve, et sur les rives peu à peu pâlissantes, et sur les branches pendantes d'où les flocons neigeaient une seconde fois. Pendant de longues heures la pesante blancheur descendit lentement^ incessamment ; et quand le jour gris se leva derrière les blêmes brumes, la terre prolongeait jusqu'à l'horizon la désolation pâle et déserte de l'hiver. Des gardes-côte, qui se lèvent matin, aperçurent^ échouée contre un tronc de saule, une barque où la neige dessinait deux corps grêles, enlacés. C'étaient Eloy et Vincente, morts de froid. Comme ils se tenaient embrassés encore^ on

voyait bien qu'ils s'étaient mariés cette nuit-là. Tout blanchis de neige avec des étincelles de givre, ils étaient deux petites statues couchées, bonnes à mettre sur leur tombeau d'époux.

LE PERROQlUET

ONGTEMPSj longtemps Sulpice avait rôdë^ les bras ballants, la tête lourde et basse, autour delà table, dans la chambre en de'sordre où les deux fenêtres, presque aveuglées de brouillard, n'avaient, comme des yeux malades, qu'une lueur plaintive et ter ne, et laissaient dans les coins ces reculs d'ombre furtifs, qui prennent des formes, douteux, inquiétants, qu'il vaut mieux ne pas regarder. De même que la mi-obscurité rouillait le cuivre des appliques, delustrait les faïences^ éteignait les dorures à la corniche du bahut, mettait des housses de crêpe au satin fleuri des chaises, empoussiérait toute chose d'une mélancolie de deuil, la langueur lâche de l'ennui l'envahissait ténébreusement, lui faisant

32 iAmour qui pleure et l'amour qui rit

Tesprit veule, lui rendant lourd le cœur, décourageant ses rêves^ énervant son vouloir. Lire, travailler, il n'avait pas pu ; il avait laissé tomber le volume et la plume, avant d'avoir tourné la seconde page, sans avoir écrit la fin du premier vers.

Pourtant, lorsque la chauve-souris du spleen ne lui collait pas ses ailes flasques aux tempes^ il était une jeune âme alerte et virile, enthousiaste, admiratrice et créatrice.

Ce jour-là, comme trop souvent, hélas ! elle s'abandonnait avec les mollesses pendantes d'un aérostat dégonflé. Il rôdait autour de la table, encore, balançant pesamment la tête. Vitalité émasculée, pareille au vol déchu d'un oiseau mort, ou semblable à un vieil arc détendu, qui traîne à terre.

Il se redressa, endossa un paletot, sortit.

Il irait chez Elle! la chère jeune femme, qui Tavait toujours consolé, ranimé, exalté, aurait bientôt fait avec sa douceur de sœur et sa tendresse de maîtresse et sa grâce inspiratrice de Béatrice, de lui rendre l'espoir, la vie et la foi. Est-ce que rien est morose, où ses yeux lumineux sourient? Est-ce que son haleine ne ressusciterait pas le baiser aux lèvres froides des morts ? Le tintement léger de sa parole ne réveille-t-il la pensée, comme le cri clair de l'alouette est l'étincelle où se rallume le matin ? Puis, si pure et si fraîche, et, dirait-on, tout en fleurs. Q.uand vient la saison humide et grise, les pâles miss poitrinaires partent pour les pays de

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