‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 8 sur 33 · LE PERROQUET · texte numérisé non relu

LE PERROQUET

bre obscure, qui devait être une antichambre, il entendit le tâtonnement sur un meuble des deux mains de la fille qui cherchait sans doute le chandelier ou des allumettes; il s'appuyait à la porte refermée, ne bougeait pas, était là, voilà tout. Mais une voix se mit à dire dans l'ombre :

— Bonjour, monsieur, bonjour 1 tu es venu, ah ! ah I tu es venu, monsieur ? Bonjour, monsieur, bonjour 1

Il eut peur, tant celte voix, qui n'était pas, qui certainement ne pouvait pas être celle de la fille, ressemblait au râle lamentable de quelqu'un qu'on étrangle. Elle criait, glapissait, se déchirait, sanglotait en une plainte sourde, éclatait en un gémissement aigu. Voix que l'on ne s'étonnerait pas d'entendre sortir de la pierre fendue d'un sépulcre, — terrible, funeste! mais avec quelque chose de grotesque et de canaille dans l'horreur : la voix de Polichinelle quand la corde lui serre le cou.

La bougie était allumée. Sur le plus haut bâton d'un perchoir de bois gris, lépreux de petites ordures blanchâtres, un perroquet battait des ailes et se dandinait d'une patte à l'autre entre les deux mangeoires; un vieux perroquet vert, presque sans plumes, dont l'affreux cou pelé se dodeline, vire et s'érige, — borgne, d'ailleurs, et de qui l'œil unique s'ouvrait tout rond, dur, fixe, et troublant comme une menace augurale.

— Tais-toi, vilaine bête, dit la fille.

— Il est à vous, ce perroquet?

— A peu près. Quand j'ai loué ici, je l'ai trouvé dans ce coin. C'est quelque femme qui l'aura laissé là. Je ne sais pas qui ; personne ne le sait. Il paraît qu'il y a très longtemps qu'il est dans la baraque ; il doit avoir soixante ans, au moins. Eh bien I en voilà un qui en a entendu de propres, pour sûr. Aussi il répète un tas de mots très drôles. Quelquefois, c'est à crever de rire, je vous promets. Est-ce que vous voulez causer avec Jacquot?

— Non, merci.

Ils entrèrent dans la chambre, pendant que le perroquet, se dandinant avec fureur^ son hideux cou sans plumes démesurément érigé, et son œil unique plus écarquillé encore, râlait joyeusement:

— Bonjour, monsieur, bonjour ! Tu es venu, ahl ah! tu es venu, monsieur! bonjour, monsieur, bonjour !

L'heure sonna. Il s'éveilla en sursaut. Où étaitil ? Que sVtait-il passé? Il regarda autour de lui. Cette chambre au carrèlement rouge, où des jupes quittées s'arrondissaient en tas et bouffaient, où des gravures coloriées montraient des jeunes filles jouant avec des colombes, il ne la connaissait pas, il ne Pavait jamais vue certainement. Ahl un rêve, sans doute. Une haleine rauque, tout près de lui, ronfla.

LE PERROQUET Sy

Il bondit en retenant un cri d'horreur I et il se rappela : c'était immonde, et c'était vrai. Il était venu ici^ lai ! lai, dont l'âme était toute ravie de rêves et le cœur tout extasié d'amour, il s'était rué, volontairement, dans cette bestialité et dans cette crapule. Belle et exquise, et si pure, et éternellement aimante, elle l'attendait^ la chère jeune femme, et il l'avait laissée attendre pour suivre, oh ! cette fille. Ses lèvres^ où fleurissait le souvenir d'un baiser de rose, il les avait salies à cette bouche qui sentait, aigries de vinaigre de Bully, l'absinthe et lalitharge. Monstrueuse, monstrueuse abjection des âmes que le démon Spleen possède ! Hébété^ il se regardait dans la glace, aurait bien voulu ne pas se reconnaître. C'était lui, c'était lui! courant vers le miroir, il cracha à la face de son image. Et^ maintenant, un immense écœurement lui venait ; des relents nauséabonds lui montaient à la gorge. Oh ! s'il avait pu vomir son infamie, ainsi qu^un vin ignoble dont on s'est saoulé. 11 allait^ venait, avec des frissons, s'arrétait^, la tête entre ses mains, la poitrine toute haletante de haut-le-cœur convulsifs, écartait tout à coup ses mains, ses mains déshonorées! Un désir le prenait, fou, absurde, et ne le quittait pas^ de se jeter dans une eau très froide^ glacée, où il se serait lavé de cette créature, et de cette chambre, et de ce sopha hideux, et de lui-même.

Mais du moins, pas une minute de plus, pas

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une seconde, il ne resterait dans ce lieu abominable. Il jeta de l'argent sur le lit — pendant que la fille dormait toujours son gros sommeil de bête tranquille, — et se précipita vers la porte^ et s'enfuit^ ne fut plus là.

Dans l'antichambre, il s'arrêta, stupide.

Quelqu'un avait parlé ! Sûrement, on avait parlé. Qui donc? La fille? Non, elle ronflait. Mais, alors, qui donc? et qu^avait-on dit? Il avait mal entendu. La voix reprit, une voix sinistre qui avait l'air à la fois de râler et de rire :

— Au revoir^, monsieur^ au revoir! Tu reviendras, ah ! ah! tu reviendras, monsieur ! Au revoir, monsieur, au revoir !

Il se souvint, s'élança dans le couloir, se bouchant les oreilles.

Mais la stridente voix du perroquet le poursuivait, implacable :

• — Tu reviendras^ ah ! ah! monsieur, tu reviendras !

E VOUS ai reconnue tout de suite-, bien que tant d'années^ joyeusement ou tristement se soient écoulées, hélas ! depuis l'inoubliable minute. Jamais nous ne nous étions revus, je ne savais même pas en quel pays ni dans quelle aventure vous avait emportée le hasard. Mais à peine, tournant la tête vers la salle^ vous étiezvous accoudée au rebord de ravant-scène, que votre nom, — non pas votre nom d'épouse ou de veuve^ car je l'ignore, mais votre nom de petite fille^ — me vint auxlèvreSjComme un parfum d'églantinerespirée autrefois. Vous êtes triomphalement belle, vous qui fûtes si délicatement jolie; n'importe : le tableau achevé a gardé la grâce de Fébauche. En vous admirant, j'eus cette impression absurde et exquise que j'étais un enfant comme jadis; il me semblait que mes voisins^ beaucoup plus grands que moi, me dé-

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passaient tous delà tête; je n^aurais pas été surpris si ma redingote tout à coup eût été une tunique de lycéen. Et, tremblant, épeuré, ravi^ je'me sentais le cœur tout battant d'une antique ivresse ressuscitée. C'est qu'elle fut adorable^ la furtive minute, si ancienne! et que ne suis-je un grand poète^ pour en immortaliser l'histoire.

Ce jour-là, on se battait dans Paris. De la maison qu'habitaient nos familles, rue Neuve-des-Mathurins, au bout d'une longue allée de peupliers alternant avec des platanes, on entendait le crépitement des fusillades; par intervalles, des coups de canon, multipliés par des tremblements d'échos, faisaient le bruit dur et roulant d'une charretée de pierres renversée sur le pavé d'une cour. Vos parents et les miens, Jusqu'à ce moment, s'étaient connus àpeine, se bornant à des saluts dans l'escalier; l'inquiétude commune les rapprochait; ils se tenaient — c'était chez mon père, — dans un salon du premier étage, effrayés, parlant peu, écoutant, près des fenêtres. Vous étiez une fillette, douze ans, svelte, pâle et rose, avec un nœud de rubans bleus dans des cheveux d'or presque blancs, qui tombaient en ondes longues; et j'étais un écolier, « quatorze ans! » affirmais-je, mais je me vieillissais. On nous dit : « Ne restez pas là; » on nous fit entrer dans une chambre voisine — la bibliothèque de mon père, — où sans doute on entendait moins le fracas de la

bataille. Nous fûmes tout seuls, nous regardant. Nous étions bien cpouvantés, nous aussi ! Que se passait-il donc^ sur les boulevards, dans les faubourgs? Pourquoi tirait-ondes coups de fusil, pourquoi tuait-on des gens? Comme j^etais un petit homme déjà, — un bien petit homme^ — et que je lisais quelquefois les journaux, et que je savais les choses^ enfin, je voulus vous dire les raisons de ce qui se passait au dehors; qu'il y avait une révolution, ou quelque chose de pareil; que les soldats faisaient feu sur le peuple ; que c^etait terrible. Mais je m^en souviens, ma voix tremblait un peu malgré mes efforts pour paraître tranquille et brave, et le beau discours politique que j'avais prémédité me resta dans la gorge. Vous vous mîtes à pleurer^ — que vous étiez jolie en pleurant — et, vous regardant toujours pendant que les bruits sinistres couraient par saccades dans le silence de la ville, j'avais à la fois beaucoup de peur et beaucoup de plaisir.

Je ne me suis-jamais bien rappelé par quelle transition nos pensées prirent un autre cours. Cinq minutes plus tard, vous éclatiez de rire après avoir pleuré, et je ne tremblais plus du tout après avoir absolument manqué d'héroïsme ; je vous poursuivais en sautant à cloche-pied autour d^une grande table verte chargée de papiers et de livres. Que les hommes s'assassinent, cela n'empêche pas les enfants déjouer.

Puis, quand nous eûmes bien joué et bien ba-

vardé, lorsque je vous eus dit que je m'appelais Georges et que vous m'eûtes dit: «Je me nomme Felicienne » ; quand nous fûmes des amis enfin, la fantaisie nous vint de prendre un livre dans la bibliothèque afin de lire ensemble. Je suis à peu près sûr que je Feus le premier, cette idée ! Avais-je pensé — déjà machiavélique — qu'il nous faudrait, pour parcourir des yeux la m.êmepage, nous asseoir tout près Tun de l'autre^ et que je me pencherais un peu vers vous, et que le drap de ma tunique frôlerait la soie de votre robe? Il faut se défier des lycéens; ce sont des ingénus qui manquent absolument de candeur; des ignorants très savants. J'avais traduit les Métamorphoses d'Ovide ! vous étiez une petite déesse.

J'ouvris la bibliothèque, et plein d'un projet coupable, je choisis la Nouvelle Héloïse, Par bonheur, vous étiez une personne très raisonnable, très obéissante à vos parents, et comme votre père, qui, lui aussi, avait celivre^ vous avait défendu de l'ouvrir^ vous me dites, en rougissant un peu, ma foi : ce Non, non, pas cela, autre chose. » Il y avait, près de la Nouvelle Héloise, un volume de contes de fées. « Voilà notre affaire! » Moi, je fis grise mine. Des contes de fées, peuh! j'étais revenu de ces niaiseries. Mais, entêtée, vous étiez déjà assise devant la table, le front entre deux pages, les yeux tout près des lignes.

Penché, je m'accoudais à la table; mon menton

touchait votre épaule, vos cheveux frôlaient mon oreille; et je me souviens que vous lisiez ceci^ à haute voix :

« La princesse possédait un château superbe où elle passait toute Tannée, et qui renfermait des merveilles. »

Nous n^étions pas dans un château, mais vous étiez une merveille.

« C'étaient des pianos qui faisaient de la musique tout seuls, des chanteurs invisibles qu'on entendait tout à coup dans les airs sans savoir d'où venaient leurs voix, des fleurs qui fleurissaient toute Tannée sans qu'un seul jardinier pensât même à les arroser. »

Des fleurs, comme vous.

« Parmi les beautés de ce lieu, ce qui attirait le plus Tattention des voyageurs... »

C'était vous.

« C'était une admirable volière où se trouvaient réunis les oiseaux les plus rares, les plus jolis, qui venaient de toutes les parties du monde. »

Il y eut un grand coup de canon qui fit trembler les vitres.

ce Leurs ailes brillantes de pourpre, d'iris, d'or et d'azur, éblouissaient les yeux; et leur ramage, quoique très différent, semblait s'harmoniser pour ravir les oreilles. »

La fusillade, rapprochée, pétillait plus nourrie et plus furieuse; une boucle de vos cheveux me cha-

touillait Toreille délicieusement ; je me sentais les yeux très chauds en regardant vos cils, de tout près.

a La princesse-fée emmena l'enfant dans lejardin^ et, s'etant arrêtée devant la grande volière : — Regarde bien ces oiseaux, dit-elle; je te donnerai celui que tu aimeras le mieux. »

Alors, vous cessâtes de lire, et vous tournant à demi vers moi^ — un peu coquette, oh! ne dites pas non ! — il vous plut de me demander : Voyons, vous, entre ces oiseaux de pourpre, d'iris, d'or et d'azur, lequel auriez-vous choisi ?

— Vous ! m'écriai-je.

Et mes lèvres étaient sur votre joue.

Eh bien, depuis cette minute, Félicienne, qui ne fut suivie d'aucune minute pareille, car, épouvantée de mon audace, vous n'étiez plus là, et, le soir même, sans que je vous eusse revue, votre famille vous emportait de Paris; depuis cette minute, des jours sans nombre ont passé, — bientôt vous ne serez plus belle, bientôt je serai vieux ! — quelques femmes peut-être n'ont pas toujours refusé leurs lèvres à mon désir, j'en ai aimé plus d'une qui a feint de m'aimer et ne m'a point dénié des témoignages, parfois ardents, de sa miséricorde; et cependant, je vous le dis, jamais, même au milieu des plus parfaites extases, je n*ai connu une délice comparable à celle qui m'envahit tout entier, comme si pn miel chaud au lieu de sang m*eût coulé dans les veines, quand ma bouche de petit

garçon toucha votre joue de petite fille. Oh ! ce premier baiser! Oh ! ce premier contact! La virginité de la peau sous la virginité de la lèvre ! Le papillon qui vient de naître sur la fleur qui vient d^eclore ! En un seul instant, tous les désirs^ jusqu''alors vagues et troubles^ prenant conscience d'eux-mêmes, se précisant, sans rien perdre de leur doux infini, dans une idéale réalisation; et tous les mystères compris, toutes les énigmes devinéeSj et, enfin, dans un affolement de joie, Tunique but de la vie aperçu, saisi, possédé! Certes, si j'étais catholique et si un prêtre venait à Theure de mon agonie^ m apporter le pain sacré qui contient Dieu, certes^, je le crois, au moment même où les mourants repossèdent, dans un dernier effort de vie, les plus chers bonheurs de leur vie achevée, ce serait l'inoubliable saveur du premier baiser que je retrouverais dans la divine hostie !

A ce baiser, Félicienne, je songeais en vous regardant ; et vous me regardiez aussi. M'aviez-vous reconnu comme je vous avais reconnue? Sans doute, car le drame avait beau rire et pleurer sur la scène^ vous ne détourniez pas vos yeux fixés sur moi. Un instant même je crus, — oh ! me pardonnerez-'vous, madame, une fatuité pareille ? — qu'un léger mouvement de vos paupières me faisait signe de venir vous rejoindre dans la loge où vous étiez seule ! La toile tombée, je me précipitai dans les

couloirs.

Je m'arrêtai devant la porte entr'ouverte de votre avant-scène. Je ne m'étais pas trompé ; vous étiez parfaitement et glorieusement .belle. Le désir fou me prit de baiser encore cette joue adorable^ églantine devenue rose ; et vous-même peut-être^ clémente...

Mais Je me suis enfui !

Car ce sont des imbéciles ou des criminels^, ceuxlà qui s'exposent à perdre la douceur d'un souvenir devenu presque un rêve, dans la désillusion de la réalité, qui ne redoutent pas d'en avilir la pureté sacrée dans un nouvel accomplissement; car rien ne se recommence; car les fleurs séchées entre les pages d'un livre ne refleurissent plus, ne doivent plus refleurir; car nos premiers amours, ces doux Lazares, sont bien dans leurs tombeaux et veulent y dormir sous les fleurs de nos souvenances ; car ce n'est pas la beauté de ta joue, qui fit ma joie, mais la candeur de ma lèvre ! Et il y a bien longtemps qu'ils ne sont plus dans la volière, les oiseaux de pourpre^ d'iris^ dbr et d'azur, entre lesquels la fée nous donnait à choisir.

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