LA TENTATION
DE SAL\T-ANTOL\E
g'Ks quatre années de pensionnaire ({u'elle avait passées sur les bancs capitonnés d'un couvent parisien, MIIo Andrée lîoisselet gardait d'enfantines ferveurs de première coniniuniaute, l'habitude de s'agenouiller, dans sa
chambre, devant ces Notre-Dame mièvres qui ouvrent leurs bras avec un geste de douce attirance, de murmurer des actes de foi, la tête humblement baissée, à Téglise, tandis que le prêtre soulève l'ostensoir et que les orgues chantent les adagios graves d'Haydn ou de Palestrina.
Elle n'enlevait son scapulaire bleu que pour se décolleter et elle se confessait de cela comme d'une faute sacrilège. Elle cro3'ait aux miracles, à tout le bric-à-brac mystique qu'on apprend dans les catéchismes et qu'on répète en oraisons dans les livres de messe. Elle ignorait l'amour.
C'était pour elle le souvenir vague des billets échangés au couvent avec les petites amies, des lettres à emblèmes bébêtes lues derrière un
pupitre, des mots jolis de romance murmurés deux à deux en se tenant Jes mains, pendant les récréations.
Et parfois, maintenant, l'émoi furtif qui lui restait au cœur d'une valse longue ou d'un bouquet de cotillon galamment o/l'ert par quelque danseur préféré. Cependant, elle avait un désir profond de tendresses intimes, un instinctif besoin d'aimer et de se sentir aimée. Quand ses prunelles se fixaient sur le portrait de sa mère, morte en couches à dixhuit ans — morte à cause d'elle, — un pastel rose et blond oii la chère absente souriait avec du bonheur calme dans les yeux et comme une bonté native émanant de son fin profil délicat et charmant, elle souffrait ne sachant pourquoi. Combien elles
se seraient adorées toutes les deux, presque aussi jeunes, presque sœurs!
La vie eût été un enchantement. Et son abandon, sa solitude lui paraissaient alors plus cruels. Elle avait été élevée par une vieille gouvernante anglaise. Puis le couvent.
Personne pour la soutenir, pour lui montrer la route, pour lui donner des conseils. Des tantes enterrées dans un trou de province. La gouvernante qui dormait ou enseignait le God save à son perroquet. Des amies de rencontre. Un père qui ne quittait pas la Bourse et qu'elle entrevoyait à peine, de-ci, de-là, à table, perpétuellement affiiiré, inquiet, griffonnant des chiffres, feuilletant des journaux, brassant des raillions, obéissant aux moindres fantaisies
de sa fille, la comblant de cadeaux, lui laissant la bride sur le cou comme à une miss de Regent-Street, mais ne s'occupant jamais d'elle, l'eflleurant au Iront d'un baiser tous les trente-six du mois et ne pensant pas que l'esprit vient brusquement aux Renée Maupt'rin d'aujourd'hui, sans qu'il soit besoin pour cela de frère Philippe et de ses oies. Rien ne manquait au tableau.
Un dimanche, Andrée se fit conduire h la Trinité, où le R. P. Laterrado prêchait l'A vent. Ce moine avait conquis Paris par son audace farouche et sa parole ardente. On courait curieusement à ses sermons comme à une première de Sardou , comme à un concert de la Patti.
Les reporters en rendaient compte.
se LA TENTATION DE SAINT-ANTOINE
Les chaises se vendaient des prix invraisemblables. Cette église moderne, qui semble un théâtre avec son autel italien entouré d'élégantes colonnades, ses lustres à gaz, ses dorures trop neuves, était bien le décor indiqué à de pareilles représentations. Les femmes surtout raffolaient de ces homélies passionnées dont la rudesse violente les remuait et les domptait. Autour de la chaire, le froufrou des robes, le piétinement des talons s'assourdissaient discrètement. Et un remous troublant d'odeurs mondaines, la tiédeur musquée des fourrures, le parfum des violettes traniant dans les dentelles, des essences subtiles imprégnant la peau, montait aux narines du prédicateur.
Il parlait de l'amour triompliant dans la vie, de l'amour dédaigné par tant d'imbéciles, qui emporte en des Paradis inconnus, qui joint les lèvres ravies, qui unit pour l'éter-.
nité humaine et nous laisse la joie mélancolique du rappel pour les heures mauvaises. Il eu parlait éperdrtment, comme un ascète des Thébaïdos secoué par la tentation, qui se délivre en clamant vers le ciel sa nostalgie coupable, sa soif de béatitudes défondues. Son masque austère de Savonarole rayonnait comme allumé par la braise rouge d'un bûcher. 11 s'e.valtait. Il se grisait de ses tirades enthousiastes. On eiU cru qu'il prêchait pour une sainte Thérèse inconnue, perdue dans la foule. Ses gestes planaient
5cS LA TENTATION DE SAINT-ANTOINE
avec une envergure d'ailes. Son froc de bure blanche lui donnait une grandeur surhumaine. Et lorsqu'il termina son sermon par une âpre apostrophe à ces mères de famille qui renient l'amour comme une chose inutile, qui assimilent le mariage a un échange de parchemins ou de gros sous, qui vendent leurs enfants au plus offrant et préparent ainsi l'adultère et les deuils futurs, tous, même les prêtres efiarés au fond de leurs stalles, frémissaient, haletaient, voulaient acclamer l'apôtre nouveau !
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M"'= Boisselot revint, tmito songeuse flo ce sermon. Son cnnir l)attait. Elle cherchait à comprendre ce que les phrases éloquentes du moine nelui avaient pas révêlé. Elle voulait savoir, interroger cet homme qui commandait d'aimer, et le voir seul et lui avouer à voix basse, le visage collé aux grilles d'un confessionnal, ses rêves, ses aspirations, ses peines.
Celui-là peut-être la consolerait, adoucirait l'amertume de son isolement et lui apprendrait la vie. Elle
eO LA TENTATION DE SAINT-ANTOINE
écrivit au prédicateur huit pages d'une sentimentalité naïve où le mot d'idéal revenait comme une roulade monotone de cavatine où elle se lamentait, ainsi qu'une colombe blessée, et racontait les angoisses de son âme. Il lui répondit aussitôt sur le même ton, l'alanguissant encore de citations bibliques, de comparaisons familières où il était question de cerfs qui soupirent après l'eau des fontaines, de lis immaculés embaumant les jardins de Sàron et d'un au delà bleu, d'un infini chimérique, traversé par l'envolement des anges.
•' Venez, mon entant, venez, écri- '• vait-il en finissant, celles qui " souffrent sont les bienvenues, " celles qui rêvent sont les élues.
Vous êtes de la race choisie do cette Marie, qui délaissait ses travaux pour écout(;r les paraboles de notre divin Sauveur. Je saurai trouver dans mon cœur du réconfort pour votre cœur meurtri! " Andrée lut et relut cette lettre timbrée d'un A. M. D.G. très pieux.
Et chaque semaine ellealla s'asseoir, durant des heures entières, dans le parloir étroit où le P. Laterrade recevait tour i\ tour ses pénitentes accoutumées. Il avait quelque chose de plus recueilli, de plus imposant entre ces quatre murs nus, blanchis à la chaux que barrait le bois noir d'un grand crucifix et qu'éclairait un jour pàlo de cour, filtré par des rideaux de cotonnade. Les conversations étaient des chuchotements.
Et la jeune fille, immobile, ne se lassait pas de l'écouter, demeurait comme clouée à sa chaise de paille.
Elle sortait de ces entrevues interminables énervée, fiévreuse.
Peu à peu, ce contact renaissant, ces obéissances molles, cette admiration surexcitée par une pensée unique, opéraient une métamorphose étrange dans son être. Le moine absorba toute sa vie. Elle devint jalouse des autres femmes qu'il accueillait avec un sourire afiable, de la règle sévère la séparant sans espoir de la seule personne qui l'eût comprise, qui l'eût guérie. Elle n'en dormait plus. Dans ces maladives insomnies, elle rêvait d'être si belle, si tendre» si suppliante qu'il oublierait ses vœux,
quil l'épouserait et qu'ils se sauveraient de Paris ensemble, dédaignant les médisances et oublieux du monde entier. Et, vaincue à la fin, elle avoua au P. Laterrade le mal qui la torturait, l'amour profond, désespéré qui la briMait comme une plaie mortelle. Elle se traîna à ses genoux, balayant lo plancher de sa toilette élégante, l'implorant de ses grands yeux bleus trempés de larmes, cherchant à lui prendre les mains, afiblée, inconsciente de ce qu'elle disait, de ce qu'elle faisait.
Le sang afiluait à ses joues, les marquant do plaques rouges. Ses cheveux, comme une crinière d'or do Madeleine, se dénouaient. Lo moine s'était détourné avec un dégoût implacable. Il glaçait de son
regard méprisant la pauvre amoureuse prosternée. Sa haute taille se redressait. On eût dit d'un justicier inflexible rendant un arrêt. Il releva Andrée et durement il s'écria :
— Nous ne devons plus nous revoir après cette scène ridicule. Je vous plains, mademoiselle, et je prierai pour vous.
Andrée est retournée vingt fois au parloir. On l'a toujours éconduite.
Elle n'espère plus, mais elle aime et aimera jusqu";\la mort. Elles'adaiblit insensiblement, no sortant pas do sa chambre, s'hypnotisant dans la contemplation silencieuse d'une photographie du R. P. Laterrade qu'il lui envoya jadis. Nuit et jour, elle lacère de coups d'aiguille son corps amaigri. Les piqûres de morphine l'enveloppent d'une somnolence morbide, lui donnent une
jouissance lourde de folie, des hallucinations où elle le revoit, où elle Fentend. Un matin, ses grands yeux bleus ne se rouvriront pas et ce sera tini.
Le moine recommencera au carême ses prédications énervantes et il flétrira le péché d'une voix sonore, étalant son orgueil de prêtre chaste.
M. Boisselet ne s'aperçoit pas de lagonie lente de sa fille II a gagné trois millions, l'autre mois, sur la Banque moldave.
Marne Cachemire
KTAIT au Liixombourg — [)rc's de la fontaine M^tlicis — un de ces jours frileux d'octobre ofi l'air vibrant est rayé de fils soyeux qui ondulent. Le vont d'automne défouillait les grands platanes. L'eau du bassin avait des teintes froides d'ardoise, et des ellipses argentées s'élargissaient dé-
mesurément sur sa nappe vaguement remuée chaque fois que tombait des branches grises une feuille sèche. Dans les urnes de marbre , les hortensias grelottaient, fanés. Les pelouses , d'un vert maladif, disparaissaient, malgré les râteaux des jardiniers, sous une épaisse toison rousse. Une musique militaire jouait au loin un morceau bruyant. Les sons se répondaient affaiblis, en sourdine, entre les arbres nus, à travers l'immense jardin. Et des cris d'enfants, le roulement lourd des omnibus qui descendaient de rOdéon, couvraient de-ci, de-là, les retentissants accords des cuivres...
Je la vis alors pour la première fois.
RIAME CACHEMIRE
Elle s'accotait des deux mains contre un banc de bois, immobile, écoutant comme avec des jouissances avides le concert qui venait de là-bas. Seule, coiflée d'une de ces capotes extravagantes qu'on voit sur les estampes de modes de la Restauration, vêtue de loques déteintes, rapiécées, mais très propres, cassée en deux ainsi qu'un kUon sur lequel on s'est trop longtemps appuyé, on eilt dit une de ces très vieilles fées des contes bleus qui, clopin-clopinant, descendent sur la terre par les fantastiques nuits de lune.
Et, comme par une ironique moquerie, elle se drapait dans un large cachemire de l'Inde, un cachemire merveilleux aux couleurs d'apo-
théose, ramage de nuances étranges, brodé d'arabesques éblouissantes, superbes, royales, auxquelles la lumière bleue accrochait de fugitives étincelles.
Le visage ridé, tanné comme un antique parchemin, gardait, parmi ses plis une douceur attendrie, la calme expression des pauvres gens qui croient aux extasiantes chimères. Le menton et le nez se touchaient presque. Et dans les yeux fixement ouverts, luisants,
... comme ces trous où l'eau dort (l:ins
[la nuit,
rayonnait une étrange lueur do folie.
Les moineaux voletaient autour de la petite vieille, pépiant, se po-
sant effrontément sur le banc, enhardis par sa pose de statue, par son grave silence, et comme s'ils eussent attendu qu'elle sortît une croûte de pain du cabas en tapisserie suspendu à sa main gauche.
Mais elle y pensait bien, la malheureuse, à émietter son pain aux moineaux, elle qui avait à peine quatre sous pour vivre, et qui les dépensait à acheter <les drogues chimiques, des cornues et du charbon!
J'appris cela plus tard en causant avec ses voisins, avec la fruitière, avec la blanchisseuse de fin et les boutiquiers de sa rue. Tout le monde la connaissait. Et on l'avait baptisée familièrement " Màme Cachemire ».
Mâme Cachemire demeurait en haut, tout en haut du quartier de l'Observatoire, au cinquième étage d'une ancienne maison. Elle descendait très rarement de sa mansarde.
Seulement, parfois, les jours où il
ne pleuvait pas, où les musiques militaires jouaient au Luxembourg, et aux dates fixes où elle devait toucher sa modeste pension...
Autrefois — que d'eau avait coulé depuis sous les ponts ! — elle avait été riche. Tous les malchanceux n'ont-ils pas, dans leur triste existence, un chapitre de joies? Mariée à un officier de la garde impériale, elle avait eu son hôtel, son salon, ses voitures. Sa beauté triompliait partout. On s'agenouillait humblement devant elle comme devant une souveraine adorée.
Puis, la dégringolade tragique.
L'Empire démoli. Napoléon à Sainte- Hélène. Les olliciers en demi-solde.
Et, une nuit, le mari qu'on rapporte sur une civière, la poitrine trouée
d'un coup d epée, après s'être battu en duel avec un mousquetaire à la porte du calé Lamblin. Il ne rouvrit pas les yeux. Elle l'aimait de toute son âme. Il était son idolâtrie sacrée. Tout s'écroulait autour d'elle. Tout disparaissait derrière ce cercueil. Elle devint folle.
On l'enferma dans une maison de santé.
Elle en sortit, la sixième année, toujours inconsolée et le cœur meurtri d'une plaie saignante. Le souvenir du passé disparu la rattachait seul à la vie. Et sa cervelle mal guérie gardait sa morbide fêlure comme une cloche qui eût été trop violemment heurtée par un sonneur brutal...
Pour toute fortune, il lui restait
les maigres écus de sa maigre pension de veuve. Alors, elle se jeta éperdûment dans l'étude des sciences occultes. Elle achetait le long des quais de gros livres de chiromancie.
Elle composait des grimoires nouveaux. Sa mansarde étroite était transformée en laboratoire de chimie. Et penchée ardemment sur les alambics, oubliant do manger pour entretenir le feu de ses réchauds, elle tentait d'arracher à la matière le magique secret de Nicolas Flamel. Elle était possédée d'une idée puissante qui absorbait toutes ses forces vives : créer de l'or, le remuer à pleines pelletées comme les grains de sable qui sont sur les grèves.
Souvent, lorsque le soleil cou-
chant filtrant par les vitres closes de la fenêtre à tabatière colorait de ses fulgurances glorieuses les précipités blanchâtres, les mixtures figées au fond des verreries, elle se croyait enfin arrivée à son but. Et poussant des exclamations de victorieuse, les prunelles inondées de lumière fauve, les oreilles déjà secouées par le tintement clair du métal, elle étreignait de ses mains frémissantes les cornues illuminées.
Mais, peu à peu, le soleil agonisant déclinait dans le ciel. Les clartés se brouillaient. L'ombre mystérieuse de la fin du jour tombait, décolorant les objets, étendant monotonement ses demi-teintes fausses.
Et découragée, voyant' son rêve
se mourir, son œuvre encore a recommencer, sentant son impuissance, Mâme Cachemire sanglotait douloureusement. . .
La vieille ne sortait jamais de sa mansardesans êtreemmitoufléedans un merveilleux cachemire qui lui venait de son mari. Elle n'avait plus que cela de son passé.
Les bijoux, un à un, étaient partis pour le Mont-de-Piété ; mais, dans les heures de la plus affreuse misère, elle n'avait pas voulu vendre co châle qui lui rappelait les mois très heureux de la lune de miel, les extases divines des premiers baisers échangés. Et il fallait voir, au
retour de ses courtes promenades, comme elle le brossait, comme elle le secouait, comme elle le pliait avec des soins maternels.
Son surnom de " Mànie Cachemire "lui venait de cette lamentable et suprême parure, car rien n'était plus morosement comique que cette pauvre vieille loqueteuse trottinant par les rues avec ce chàle de jeune mariée retombant à plis droits sur son échine voûtée. Les ouvriers gaudriolaieut et se retournaient comme au passage d'une mascarade.
Les voyous glapissaient quelque ordurière plaisanterie. Et elle continuait sa route, indifférente, n'entendant pas, poursuivie perpétuellement par la vision d'or qui la torturait...
Et cette pauvre petite vieille marionnette finit comme finissent tous les abandonnés du grand Paris. Pendant plusieurs jours, les voisins ne la virent pas descendre. On s'inquiéta. On enfonça la porte. Le fourneau était plein de cendres. Audessus apparaissaient des débris de verre et de larges taches jaunâtres.
Et sur une couchette sale, son merveilleux châle indien lui couvrant les jambes, Màme Cachemire reposait rigide, sèche, pareille à une momie embaumée. Elle était morte de faim, en cherchant l'introuvable problème de la pierre philosophale...
On vendit le cachemire pour payer les funérailles et le cercueil — un tout petit cercueil qui faisait songer
ilAME CACHEMIRE 83
à ces vers mélancoliques de Baudelaire :
Avez-vous observé que maints cercueils de
[vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un
[enfant?
La Mort savante met dans ces bières parei Iles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant.
Et nous étions trois derrière le misérable corbillard qui la emportée vers la fosse commune — la fosse où dorment côte à cùte leur sommeil de paix, ceux qui n'ont pas eu de, nom sur terre et ceux qui sont trépassés sans le sou !
La Victoire de Ninoche
LA
VICTOIRE DE NINOCHE
ELISEZ-MOI ça, Véronique!
balbutia d'une voix oppressée le commandant La-
gieize.
Ses mains déformées par les attaques de goutte tremblaient. Il étouffait dans sa cravate noire étroi-
tement serrée comme un col d'ordonnance. Sa large face couturée de rides profondes blêmissait et des gouttes de sueur perlaient le long de ses joues pâteuses.
— Nom de Dieu, lisez plus vite !
reprit-il en cognant la table d'un coup de poing furieux.
La vieille servante effiirée tortillait le papier entre ses doigts.
Alors, épelant les phrases une à une avec des lenteurs embarrassées, s'arrêtant, hésitant, écorchant les mots, elle déchiffra la lettre de Maxime.
" Cher papa, écrivait-il, je ne sais comment t'annoncer cette... «
— Plus vite, plus vite ! interrompit le commandant.
Véronique continua comme si elle
eût psalmodié, sans y rien comprendre, une prière latine.
u ... Grosse nouvelle... On m'offre une excellente place dans les bureaux d'une nouvelle société financière, et je suis décidé à donner ma démission... ^
— Tonnerre de sort! cria le vieux. J'avais donc bien lu !...
Et il ajouta, scandant péniblement chaque mot :
— Maxime veut donner sa démission ! . . .
Ah! c'était du propre, depuis la date de malheur, où le régiment du petit avait été envoyé à Paris ! Les mauvaises nouvelles se succédaient comme les coups pressés d'une cloche qui sonne le glas.
En quelques mois, Maxime avait
croqué jusqu'au dernier écu l'héritage de la pauvre maman. Maintenant, il voulait quitter l'armée, aller comme un riz-pain-sel gratter du papier, faire des additions du matin au soir, s'encanailler dans un sale bureau. Et, triste à en pleurer, le père se rappelait ses rêves, ses béatitudes passées, son orgueil infini lorsque Maxime avait été reçu dansles premiers numéros à Saint-Cyr, lorsqu'il arait obtenu son deuxième galon. Il avait mis toutes ses ambitions déçues d'autrefois dans son fils. Il grandissait avec lui. Il vivait de sa vie. Il avait calculé déjà l'année où l'enfant serait nommé capitaine. Il avait rêvé dune épopée flamboyante où Maxime . gagnerait ses étoiles. Il espérait vivre long-
temps, très longtemps pour voir cela. Et brutalement tout craquait, tout s'effondrait comme une maison mal bâtie.
Il réfléchit, étreignant son front de ses deux mains. Il ne savait plus que croire.
Il cherchait dans un écœurement douloureux les causes de cette dégringolade.
— Il y a des jupons là-dessous!
raurmura-t-il enfin. Maxime est dans la glu et ne peut s'en dépêtrer.
Mais nous verrons bien...
Le lendemain, à la grande stupéfaction de Véronique, le commandant bouclait sa valise et prenait le train de Paris sans prévenir personne, pas môme les camarades du café National, qui l'attendirent in-
quiètement trois longues heures avant de commencer l'habituelle partie de dominos.
Maxime, en effet, était dans la glu. De jour en jour il perdait ses dernières forces, heureux d'être vaincu, d'obéir aux caprices fantasques d'une femme, d'oublier tout ce qui n'était pas elle, le rire éclatant de ses lèvres, le rayonnement de sa toison, le parfum bestial de sa chair.
Il l'avait rencontrée, un soir de mardi-gras, dans la cohue d'un bal masqué. On avait soupe ensemble. Puis, sans savoir pourquoi, ni comment, Maxime avait gardé la clef de
la belle et les amoureux ne s'étaient plus désenlacés.
Ninoche avait vingt ans et savait encore aimer. Toute pâle, toute mièvre, toute drôle, pareille à ces grandes fleurs qui poussent sur les tas de fumier, elle avait l'allure endiablée, la gaminerie désirable des jolies trottins qui dégringolent, le matin, les rues de Montmartre, portant leurs corsets dans un journal chifFonné, coiffées de quatre épingles et bâillant, éreintées d'une nuit blanche. Maxime, qui avait toujours vécu en des trous moroses de province, qui ne connaissait de l'amour que des bonnes fortunes ridicules avec des bourgeoises laides et les voluptés tarifées qui soulèvent le cœur comme des boissons fades,
s'émerveillait des gestes, des poses, des toilettes fagotées d'un coup de main, du ramage étourdissant de sa maîtresse.
Ninoche lui apprenait Paris. Ils ne se quittaient pas, roulant comme des fous du cabaret au théâtre, du théâtre aux beuglants des Champs- Elysées. Et c'étaient aussi des parties charmantes à travers cette ceinture verte qui étreint la grande ville. Elle le guidait vers les cerisiers de Montmorency, dans les guinguettes du Bas-Meudon. Ils canotaient. Ils s'égaraient dans les bois. Ninoche adorait Maxime. Elle le décavait naïvement, habituée qu'elle était à avoir les poches trouées, à jeter l'argent par les fenêtres, à ne se rien refuser, ni des
fraises en février ni des perdreaux en juillet. Ainsi, l'héritage modeste que Maxime tenait de sa mère avait disparu comme d'un coup de râteau.
Ses appointements de lieutenant étaient dévorés trois mois à l'avance.
Il empruntait, il empruntait, mendiant à toutes les portes, ne pouvant se décider à dire non, quand Ninoche, assise sur ses genoux, le caressant de ses bras nus, lui avouait une fantaisie nouvelle. Et ce fut dans cet emportement de passion qu'à la fin d'octobre Maxime reçut l'ordre ministériel qui renvoyait son bataillon dans un fort de Lorraine. Il n'hésita pas. Ninoche le suppliait, se désolait, l'invoquait, les mains jointes. Elle se faisait plus tendre, plus sensuelle, plus victorieuse. Il
promit de signer sa démission et de ne pas l'abandonner. Mais, attristé pour la première fois, il se demandait ce qu'il allait devenir maintenant, comment il payerait ses dettes, comment il gagnerait son pain, comment surtout le père — le vieux soldat qui avait eu toi en lui — accepterait l'implacable nouvelle.
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A peine arrivé, le commandant sonnait chez son fils. Il ne trouva personne. Il se rendit à la caserne.
On lui répondit que Maxime avait une permission de quatre jours. Il attendit quatre jours, désespéré, vieillissant, craignant de mourir dans la chambre d'hôtel où il comptait les heures, où la douleur s'enfonçait dans sa cervelle comme un coin aigu. Enfin, le cinquième jour, il revint au logis de Maxime. L'es-
poir renaissait au fond de son cœur.
Il voyait l'enfant bien-aimé se jeter dans ses bras, lui accorder tout ce qu'il lui demanderait. Hélas! sa porte était close encore. Et le concierge lui dit en rigolant:
— Monsieur Lagleize ne couche jamais ici !
— Où donc alors! questionna-t-il.
— Chez sa petite dame, parbleu.
Une gaillarde qui a l'air de rien le mener!
II griffonna l'adresse sur une carte, et sortit.
Nmoche était seulequand le vieux entra, boutonné dans sa redingote noire, les sourcils froncés, boitant de la jambe gaucheetlesyeux brûlés d'un éclat farouche. Elle se leva, étonnée, serrant le peignoir de soie
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dont les plis transparents moulaient son buste demi nu.
— Est-ce vous qu'entretient mon fils? dit Lagleize d'un accent hautain, comme s'il eût voulu cravacher la belle créature qui se dressait devant lui.
— Je ne vous comprends pas, monsieur ! fit Ninoche.
— Oti est Maxime? reprit obsti-" nément le vieux.
— Monsieur Lagleize est sorti.
— Je l'attendrai !
Il s'assit sur un fauteuil.
Ninoche comprenait maintenant.
C'était le père, celui donc Maxime ne parlait qu'avec respect. Et il venait pour lui reprendre son amoureux, pour lui dicter sa volonté et le chasser loin de Paris. La partie
était presque perdue. Il fallait tricher pour la gagner. Qu'importe ce qui en adviendrait? Et, s'étant approchée du commandant, adoucissani le regard clair de ses prunelles vertes, caressante, à mi-voix, elle s'écria :
— Vous m'en voulez donc bien, monsieur?
Lagleize ne répondit rien. Il sifflotait une fanfare entre ses lèvres crispées.
— Vous croyez, j'en suis sur, que j'ai conseillé à Maxime de donner sa démission.
Il sursauta.
— Qui donc le lui aurait conseillé, alors ?
Elle s'approcha encore. Son peignoir se dépliait. Sa nudité fraîche
posait la soie rose. Un bouquet de jasmins répandait dans la chambre une odeur forte de musc et de vanille.
— Si Maxime était là, fit-elle, il vous dirait toutes les prières que je lui ai adressées, que je lui adresse du m.atin au soir, pour qu'il renonce à ce projet absurde, pour qu'il garde son épaulette.
Elle lui tendit la main.
— Voyons, m'en voulez-vous toujours autant?
Le commandant défaillait. Le charme troublant de cette fille, sa voix qui avait des résonnances exquises de musique, la vision de chair qui papillotait autour de lui envahissait son être d'une lassitude lourde. Il pressa la main qu'elle lui
tendait. Et, malgré lui, comme bercé, comme grisé, il s'abandonna.
Ils causaient comme de vieux amis qui se sont retrouvés après une longue absence. Ils parlaient de Maxime. Ils parlèrent bientôt d'autre chose. Des bouffées de jeunesse redressaient la taille courbée du commandant. Il ne songeait plus à son fils, à ses angoisses, à ses tourments. Ninoche l'avait entraîné sur un sofa.
Elle appuyait sa tète décoiffée à l'épaule du vieux, jaunissant d'une poudre parfumée le collet noir de la redingote. Elle le tentait, plaisantait, lui contant des blagues risquées, l'interrogeant sur ses bonnes fortunes d'antan . Elle jouait la comédie, bernant ce Cassandre naïf comme une artiste de haute race. Il l'avait
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enlacée de ses bras. Et Maxime, qui revenait de la caserne, les surprit ainsi.
Le commandant se releva aussitôt, chancelant, les oreilles bourdonnantes, les yeux éblouis, éperdu de honte et de colère. Maxime se taisait. Un silence morne s'alourdissait sur cette scène tragique.
Alors, Ninoche éclata de rire, d'un rire strident et moqueur:
— Osez donc lui ordonner maintenant de me lâcher! cria-t-elle triomphante.