AUX
UMOV%S ÉTE1CSLELLES
ù commence, où finit le rêve?
Où commence, où finit la réalité? La ligne de démarcation n'est pas facile à déterminer. Après de longues recherches, j'avais cependant trouvé un moyen. Aux Amours éternelles ! l'enseigne de maître Bonot, coiffeur, faisait face aux fenêtres de mon entresol.
J'aime l'herbe de Niçot. Yeux vagues et poursuivant dans les spirales de la fumée mille formes incertaines, quand je voyais venir à moi le page de reine Fantaisie et l'entendais me dire : a Sei-
gneur, le nuage est prêt, » je fixai mes regards
sur les Amours éternelles.
Emporté par l'hippogriffe du mystère, je les voyais s'estomper, se confondre dans la teinte grise du sol, s'effacer et disparaître... Je planais. En descendant des zones fantastiques, le premier point terrestre que j'apercevais encore indécis, confus, c'était l'enseigne. Insensiblement, elle se dégageait, s'éclairait et réapparaissait enfin au retour telle qu'avant le départ.
Baromètre, thermomètre, montre, cadran solaire, elle me tenait lieu de tout cela; de plus c'était une belle toile ! Elle témoignait chez son auteur d'une science parfaite des illusions et des artifices de la perspective. Large et longue d'un mètre, elle contenait un monde. C'étaient d'innombrables groupes de femmes qui s'en allaient entrelacées vers un pays inconnu. A l'horizon, la caravane se perdait dans des sentiers de roses, non loin d'une masse granitique dont la cime regardait sournoisement de hurlantes cataractes s'enroulant à sa base. Non, ce n'est point un pinceau vulgaire qui avait enfanté ces pèlerines nues errant entre les fleurs et les rocs, sous un ciel éblouissant, sur la crête des gouffres ! Ces couleurs n'avaient pas été combinées sur une palette triviale, ces gammes
étaient dues à quelque maître ! L'inscription elle-même échappait au goût vulgaire. Un barbouilleur, sans la modifier, eût écrit : Aux amours éternels ! l'artiste anonyme et fantasque avait préféré : Aux amours éternelles !
M. Bonot, chaque fois que je l'interrogeais touchant son tableau, se contentait de me dire de sa voix pâteuse :
— Je ne sais pas, je ne sais pas ; il me fallait une enseigne... Tant vaut celle-ci qu'une autre ; je ne la changerai point !
En vérité, il valait mieux questionner le tableau lui-même; aussi m'y décidai-je. Par les prestiges d'une contemplation opiniâtre, aperçues comme au travers d'un voile, les Amours Éternelles se revêtaient de mille aspects, se couronnaient de constellations. Etranges et folles étreintes ! Les gorges lascives se mouvaient, tourbillonnaient, et les corps unis de glisser, disparaître, revenir et se dérober encore comme des feux follets dans l'ombre. En toutmon être circulait une singulière volupté dont les titillations sollicitaient et caressaient tous mes organes à la fois. Je ne dormais pas, je n'étais pas éveillé, je vivais dans une sorte d'extase magnétique. Les tumultes du monde réel, flottant vaguement côte à côte du mirage et m'arrivant comme
un lointain écho, étaient impuissants à m'en arracher. Douce et violente attraction qui me tenait suspendu au-dessus des régions terrestres! Je ne puis mieux faire comprendre cette situation qu'en la comparant à celle d'un homme assoupi, qui goûte les enchantements du rêve et perçoit néanmoins autour de lui les choses qu'il sait bien ne pas appartenir aux mondes métaphysiques, par lesquels il vagabonde : double vie, impressions soumises à des lois diverses. On dirait que, pour agir, pour se mouvoir, le corps attend l'arrivée d'un moteur, l'esprit, qui n'ayant rien à faire pendant le chômage de la machine, s'est élancé dans une sphère propre à son essence, à son impondérabilité. D'hallucinations en hallucinations, de mirages en mirages, j'atteignais aux vertiges de la seconde vue. Il y avait scission entre l'être impalpable et l'être corporel. Je me nourrissais de voluptés ineffables, de plus en plus aimées et prolongées chaque jour. Sous leur impérieuse intensité, j'étais avide du sommeil de l'individu physique. Oui, telle était sa puissance, mon rêve me montrait un autre moi-même. Vrai ! j'étais spectateur et acteur. Je regardais, et c'était moi, moi aussi qui me ruais au milieu des femmes vitalisées des amours éternelles; et elles m'enivraient de caresses et d'embrasse-
méats dont l'attraction m'initiait à la turgescence des satyres, à la béatitude des mystiques.
Comment définirai- je le rire étrange qui des nuées vint me précipiter sur la terre ? Ce rire que j'entendis (et, à travers le souvenir, je l'entends encore, sur mon âme!), ce rire avait quelque chose dont le caractère m'alarma fort. Il était âpre, amer, déchiré, rauque, troublant. Son étrangeté me fit d'abord songer au craquement que produit un fil violemment rompu par une tension irrésistible, et ensuite à ces sifflements particuliers, mais bien plus aigus, qui s'échappent des lèvres d'un épileptique. Descendait-il de l'air, montait-il du sol ? Il m'eût été impossible de préciser la direction suivie. Une seconde explosion détruisit l'incertitude de mes pensées. Je regardai sous moi, dans la rue. A ma gauche, sur le trottoir, les yeux levés vers mes fenêtres, je vis un individu dont le regard, interceptant les investigations du mien, me traversa de part en part ainsi qu'une lame.
En vérité, j'ignore si ma chute de l'espace avait produit en moi une commotion désorganisatrice, si les fantômes gracieux que je harcelais, subitement délaissés pour la pittoresque hideur de celui que je vis ici-bas, m'agaçaient à leur tour, si
i5o l'amour romantique
le contraste m'avait terrifié par sa brusquerie et sa soudaineté; mais je tremblais, je frissonnais. Tout en sentant que celui qui avait poussé le rire insolite était là sous mes yeux, je ne voulais pas y croire, etje cherchais, de ci de là, très avidement, quelqu'un que j'eusse reconnu avec plaisir comme son auteur.
Une troisième fusée pénétra jusque dans mes profondeurs les plus intimes. Malgré les révoltes de ma volonté, comme si mes yeux eussentété appelés par les vertiges attractifs d'un gouffre, je me retournai vers le rieur et l'examinai avec une curiosité fébrile.
Il était maigre et grand. Son costume, noir, étroit, collant, le faisait paraître plus haut et plus sec encore. Sa pâleur avait je ne sais quoi de verdâtre, qui s'enlevait en vigueur sur le sombre des vêtements. Ses bras décharnés et longs redoublèrent mes sensations de terreur. Une de ses mains était tendue vers l'enseigne de M. Bonot, et l'autre, la gauche, crochue et jaune, était levée vers moi, et il me semblait que cette patte montait, montait comme pour m'étreindre. Un implacable orgueil et un dédain encore plus implacable étaient gravés sur sa face osseuse, oblique, encadrée de cheveux crépus etgrisonnants. Sa tête était belle,
AUX AMOURS ÉTERNELLES l5l
mais d'une beauté sinistre. Le nez affectait de sataniques courbures que je retrouvais aux moustaches d'ébène, fines et tortillonnées. Du menton aigu partaient deux touffes divisées, clair-semées, en pointe. Son rire tintait encore en moi, quand des dents découvertes par le rictus jaillit un autre sifflement. Alors mes yeux virent les siens, et y restèrent attachés. S'en échappait-il un influx magnétique, mais quelque chose comme une chaude bouffée souffla à mon visage, des frissons coururent en tous sens dans mes veines, et toujours je regardais les yeux, les yeux étranges. Je ne voyais que du noir, rien que du noir, et ce noir brillait; ce sombre m'éblouissait, et de cette nuit s'élançaient des étincelles si précipitées, qu'on eût dit un éclair permanent.
L'inconnu restait immobile, et je ne saurais dire si j'avais fait le moindre mouvement. Enfin, il jeta un dernier regard sur les Amours Éternelles et, m'envoyant pour adieu une note horriblement sardonique, il disparut, emporté dans les soubresauts d'une allure désordonnée.
D'où venait-il? où allait-il? quel était cet homme? quelle cette lugubre réalité s'interposant ainsi
i52 l'amour romantique
entre mes songes et moi ? qu'avait-il à m'apprendre, quel avis à me donner, celui dont la seule approche avait fait envoler la magique cohorte de mes rêves? Par quelle puissance ma pensée circonscrite dans le souvenir de son apparition traînait-elle après soi de lourds pressentiments, des craintes insurmontables? Disparues, mes visions, aux rayons du soleil ! mais de grimaçantes silhouettes dans les ténèbres des nuits, et toujours le profil anguleux de cet être et les crépitations de ses rires menaçants. Lui, lui, chaque jour à la même heure, l'heure à laquelle son premier cri avait déchiré mon oreille, passait et s'arrêtait sous les fenêtres de mon entresol. Ses lèvres se retroussaient pour me sourire, ses yeux se levaient pour me regarder, me brûler. Je devinais sa venue, je l'entendais arriver. Que de fois, après avoir brusquement fermé mes fenêtres pour ne pas le voir dans la rue, ne me retrouvai-je pas penché à la rampe du balcon, sans me rappeler mes actes, mes mouvements, tremblant sous la fascination de son œil! Si je ne devais plus le revoir! me disais-je un jour, le premier où l'heure habituelle, midi, avait passé sans qu'il parût. Et, tranquille comme le dormeur délivré d'une goule qui aurait longuement pesé sur sa poitrine, j'osai examiner l'enseigne de M. Bonot,
la caresser de mes regrets. Les Amours Éternelles s'illuminèrent doucement, timidement. Déjà les groupes reprenaient à mon imagination la vie amoureuse dont elle les dotait naguère... mais tout à coup, en des attitudes inusitées, sous des voiles noirs traînant à terre comme des linceuls, les pèlerines gravirent péniblement la cime alpestre; je les suivais pas à pas. Leurs lèvres trahissaient des regrets, leurs yeux la douleur. Elles détournèrent la tête, leurs bras se tendirent et m'enlacèrent ; et j'entendis des sanglots, puis, de tous côtés, comme une clameur d'angoisse, ces mots retentirent : Adieu ! adieu ! Et...
— Ah ! ah ! ah !
C'était le rire âpre. Où était-il, Lui ? je ne le voyais pas. Dans la rue, personne ! Etait-ce un écho de son inoubliable hilarité qui assaillait mon esprit à l'improviste ? Je ne sais, mais dans ma chambre une vibration suraiguë, comme un son qui eût traversé le sol et de mes pieds grimpé à mon tympan, bruissait, gémissait ici, là, partout. Où se réfugier, comment la fuir ? Elle me poursuivait. M'élancer dans l'escalier, franchir les marches quatre à quatre, glisser dans le couloir... Je suis dans la rue enfin. Je me cogne à quelqu'un. Horreur, c'est lui !
Adossé à la porte de l'hôtel, ses grands bras croisés et lui faisant ceinture, il regardait les Amours Éternelles avec émotion, eût-on dit.
Mon épouvante se traduisit par des cris inarticulés ; il se tourna vers moi. Sa figure avait une expression singulière. Il fit un pas., puis deux; et d'une voix dont les notes pleines et contenues grondaient sourdement :
— C'est vous, Monsieur, demanda-t-il, qui habitez à l'entresol de cette maison, vous qui, tous les jours, à heure fixe, contemplez l'enseigne de Boniface Bonot ?
Etait-il possible qu'en mon trouble je pusse observer minutieusement l'attitude, la voix, le geste de celui qui me parlait!... Je n'essayerai nullement d'analyser ce phénomène; en vain, d'ailleurs, l'essayerai-je ; mais j'avais vu un sourire où la sympathie et l'amertume se combattaient, des yeux recelant des compassions et des colères, j'avais entendu une voix très émue et très railleuse à la fois.
— C'est moi, Monsieur, balbutiai-je avec peine.
— Que vous êtes enfant, mon ami !
— Votre ami ?
— Oui, votre ami. Voyez, mes cheveux grisonnent, les vôtres ont l'opulence et les reflets de
vos vingt-cinq ans ; vous devez avoir cet âge. La pureté des lignes frontales, la finesse des contours, vos maxillaires sans saillie,, la barbe rare, accusent vingt ans ; mais une ravine tourmentée, prenant naissance au-dessous des régions temporales et se prolongeant comme une ombre jusque au milieu des joues, m'affirme que je ne suis pas dans Terreur. Vous jouissez de la jeunesse, je possède l'expérience, c'est pourquoi je vous appelle mon ami, diavolo!
Czdiavolo final arrêta l'ironie qui chatouillait mes lèvres.
— L'expérience, caramba! poursuivait mon interlocuteur en marchant à mes côtés, car je marchais sans aucune volonté, et sans savoir pourquoi ; l'expérience se lève un beau matin, c'est d'ordinaire à la trentaine de l'homme, et vient vous dire : Me voilà! Je me suis fait attendre, mais je ne te quitterai plus. Goddam! pourquoi l'expérience ne vous apparaîtrait-elle pas sous mon aspect ? Est-ce qu'elle ne se montre pas tout à coup dans un sourire des étoiles, une grimace de la lune, l'orgueil du soleil?...
En écoutant parler l'inconnu, ma frayeur s'était évanouie.
Sur sa figure s'épanouissait tant de bonhomie
que, malgré moi, je m'accusais de mes répulsions primitives. Je l'examinais sans crainte à présent et le trouvais même d'une originalité très amusante ; cependant pourquoi disait-il tantôt diavolo, tantôt caramba, tantôt goddam !
— Hunder teufel ! s'écria-t-il en bon tudesque comme je faisais cette réflexion.
— Or ça, lui dis-je, de quel pays êtes-vous? vous employez des exclamations familières à tous les peuples de l'Europe, et votre accent n'aide guère à déterminer votre nationalité !
— Diou me damne ! En revanche, le vôtre ne cache pas que vous êtes né aux bords de la Garonne.
— Seriez-vous assez aimable pour satisfaire ma curiosité? Etes-vous Russe, Belge, citoyen de la République de Saint-Marin ?
— Je ne suis pas né sur terre.
— Hein!
— Ni au ciel.
— Serait-ce en enfer ?
— Presque ! sur l'Océan, pendant une tempête, morbleu !
Nous marchions toujours; une force invisible réglait mes pas sur les siens.
— Si extraordinaire, reprit-il, que puisse vous
paraître ma façon d'aborder les gens ; tant inusitée soit-elle, vous m'écoutez avec complaisance, je vous en remercie, et vous m'en rendrez bientôt grâce... Tenez, voici un café, il est désert,, entrons-y. Pardon, avez-vous quelques minutes non pas à perdre, mais à mettre à profit ?
— Oui, certes, oui...
Ma curiosité grandissait. Nous entrâmes dans le café et nous nous assîmes.
— Que désirez-vous ?
— Du punch.
— Bien. Du punch et de l'eau avec du sucre, garçon !
Ce que nous demandions fut apporté. Mon compagnon laissa le sucre dans la soucoupe et but avec avidité deux verres d'eau pure.
— Qu' avez-vous à regarder les Amours Eternelles, l'enseigne de mons Bonot ? me demanda-t-il, souriant.
Cette question me gêna, me surprit et néanmoins je l'attendais.
— L'enseigne de M. Bonot, répondis-je, est originale. Peinture remarquable, légende artiste. Ne trouvez-vous pas ? Assurément pareille chose chez un coiffeur...
— Vous a étonné, bah ! et pourquoi ? Le dit
sieur s'appelle Bonot; sa femme, Camélia; l'amant
de sa femme, Hermann Rixder van Avenskreit, un
flamand.
— Je vous avoue...
Ne soyez pas si preste à l'étonnement ! Il est impossible que vous n'ayez pas remarqué que toutes les femmes des Amours Eternelles sont, il est vrai, d'un roux plus ardent les unes que les autres, mais toutes fauves, Madame Bonot est fauve ; qu'elles se ressemblent toutes, et que, si les attitudes sont variées, le profil est un ; que leurs yeux sont bleus comme ceux de la dame de la boutique.
— Tiens, c'estvrai ! Elles ont toutes l'œil d'azur, oh ! très vrai.
— Comme il est vrai que l'enseigne fut une déclaration d'amour du peintre à la patronne, comme il est encore vrai que le patron est...
— L'homme le moins communicatif que je sache ! Je l'ai interrogé sur le tableau ; il paraît n'en rien savoir.
— Il n'en sait rien, naturellement! Depuisquand s'il vous plaît, les femmes font-elles lire à leurs maris les déclarations d'amour peintes ou écrites qu'elles reçoivent ?
— Alors, M. Bonot serait...
AUX AMOURS ÉTERNELLES I 5q
— Oui . lui coiffeur , parfaitement coiffé ! Bonot, Hermann Rixder van Avenskreit, Camélia ! Les noms ne vous révèlent donc rien à vous? rien, absolument rien ? Bonot, sur cent-quatrevingt-dix-neuf fois, quand on s'appelle ainsi, en est une victime béate! CaméliaPpoupéeromanesque! Hermann ? un artiste, un rêveur, un somnambule. Narcisse ? un gnome. A propos, quel est votre nom.
— Léon ..
— Ah! bah?
— Mais oui.
— Ce devait être.
— Vous dites ?
— Ceci: Renversez le nom, prenez-le à rebours et vous aurez Noël : ;SilJ en longue hébraïque, c'est-à-dire « bonheur, repos de Dieu. » Léon, au contraire, nous donnera : ]*t37, c'est-à-dire • pour la misère, pour le malheur! »
— Serait-ce une prophétie ?
— Oui et non ; oui, si vous vous laissez gouverner par vos fièvres; non, si vous les dominez. Vous me contraignez aux aveux : en vous voyant vous m'avez fait pitié. J'ai reconnu que vous subissiez l'inexorable autocratie des passions. S'il m'était donné de vous montrer l'humanité sous son vrai jour, peut-être vous sauverais-je encore,
si vous n'étiez pas de ceux qui veulent n'être pas sauvés ? Mais je prends exemple sur votre confiance, vous m'avez dit votre nom, voici le mien : Malô Verdad ?
— Ah! Verdad?
— Oui, Verdad ; en français, Vérité !
— Malô,vousavezditMalô?scandai-je lentement.
— Un peu, mon neveu! Soyez sans crainte, c'est le nom d'un saint très modéré... Nous nous connaissons un brin, à présent, mais pas assez encore. A parler franc, je lis dans votre âme, mais vos sourcils contractés m'affirment qu'il vous est difficile de déchiffrer dans la mienne; cela viendra sans doute.
Il parla avec une extrême lenteur. Son grand œil noir, très animé, inquiet, chercheur, contrastait avec l'immobilité de sa face. Chose singulière, particularité qui m'occupait depuis quelques instants, les paupières ne jouaient pas ou plutôt ne jouaient qu'à demi ; mais ses prunelles me fixaient comme si elles eussent voulu plonger dans mon être, et cependant l'expression générale de la physionomie ne m'inspirait aucune répugnance. Je me sentais entraîné, je ne sais pourquoi, plutôt à plaindre cet homme qu'à le redouter, à le fréquenter qu'à le fuir.
AUX AMOURS ÉTERNELLES l6 1
— Vous me remercierez un jour des conseils que je veux vous donner, vous ai-je dit, et je le répète, nous sommes amis de trop fraîche date par malheur; sans cela j'exciterais vos confidences, et vous-même peut-être en appelleriez-vous à mon expérience.
— Ainsi ferai- je néanmoins et sans retard ! m'écriai-je.
L'ironie de mon acclamation avait été trop expressive; elle révéla ma pensée.
— Voudriez-vous vous gausser de mes cheveux gris ? répliqua-t-il ; votre résolution est louche. Des pièges se cachent, se combinent dans votre esprit et sur vos lèvres. N'importe, je vous écoute, parlez, mais lentement.
— C'est inutile. Avez-vous un crayon ?
Oui ; voilà. Que prétendez-vous ! Hiéroglyphier un rébus ?
— A savoir !
Je pris le crayon et, sur le revers d'une vieille enveloppe de lettre, j'écrivis :
— Donnez-moi un conseil, maintenant, ajoutaije en riant au nez de mon interlocuteur.
Il abaissa sur le papier ses yeux qu'il avait tenus braqués sur les miens. Sa bouche n'eut pas un
souffle plus précipité. L'étonnement y était illisible. En tous sens, avec une gravité, un sang-froid bien plus narquois que mes gestes et mes œillades, il examinait, flairait l'enveloppe.
— Permettez-moi, dit-il enfin, de vous adresser un avis et un reproche; l'avis: Prenez garde de prendre pour infaillibles les embûches que vous tendez; le reproche: Il est injuste de riposter par des quolibets aux sympathies rares que vous ferez naître sur votre route. Voulez-vous approcher de moi?... plus près, encore, là! Courbez la tête, donnez-moi la main, celle que vous préférez. Je vous demande pardon de me livrer à des attouchements sur votre personne ; je dois le faire avant de vous répondre...
A plusieurs reprises, sans hésitation, il promena sa main sous mes cheveux, tâtant, froissant, pinçant mon cuir chevelu ; puis ayant scrupuleusement étudié mes doigts, leurs phalanges, leurs ongles, il dit, comme un acteur à la cantonade :
— Bien, bien, c'est cela, il devait en être ainsi et je ne l'ignorais pas; ayez la complaisance, reprit-il sans me regarder, de me repasser le crayon... Merci!... Tenez, que dites-vous de ceci ?
AUX AMOURS ÉTERNELLES l63
Immédiatement au-dessous des caractères que j'avais tracés, Verdad ajouta:
Je crus qu'il était devenu fou.
— Ah bah ! fis-je, l'œil goguenard.
— Vous ne comprenez pas ? interrogea- t-il.
— Ma foi non !
Il écrivit :
A-t-E+I+O-hU = o (zéro).
— Hein ! m'écriai-je, qu'en savez-vous, qui vous l'a dit?
— Ah ! vous comprenez donc ?
— Je suis bien sûr que vous n'y êtes pas, répondisse ; involontairement j'ai fait à mon problème l'application de votre formule. Ayant oublié que vous ne pouviez avoir la clé de ma pensée, et comme votre explication pourrait s'y adapter à la rigueur, je n'ai pas su réprimer un mouvement irréfléchi... En un mot, je me suis répondu à moi-même.
rÔ4 l'amour romantique
— Oui, soit ! Mais poursuivons notre exercice. Traduisons les initiales par des noms. Ceuxci, par exemple :
A — Amélie,
E = Ernestine,
I = Irma,
O = Olympe,
U = Ursule.
Je ne raillais plus, le cœur me battait; j'avais oublié le monde... Le monde était pour moi tout entier dans le geste, dans les paroles de Malô Verdad.
— Je puis, murmurait-il, me tromper sur la terminaison, mais il est acquis que chacune des initiales figure un être féminin. J'achève et je conclus de la sorte :
Amélie
Ernestine
Irma ) = o (également zéro),
Olympe
Ursule
Confondu, mon sens moral, confondu ! Fallait-il croire aux oracles, aux aruspices ? admettre la magie des pythonisses, des devins, des prophètes, des mires ?
— Non, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me
connaissez, Monsieur. Oh ! qui vous a raconté l'histoire de ma vie ?
— Les Amours Éternelles et vous-même ?
— Expliquez-vous de grâce.
— J'ai donc frappé juste ?
— Les noms sont exacts...
— Et ils représentent zéro ! ai-je dit.
— Oh! je vous défie de le prouver!
— Moins de pétulance, jeune homme. Soyez sérieux comme il convient. Par où désirez-vous commencer nos expériences ! L 0, K, Ye, Vu, Va, choisissez, vous êtes libre.
— Quoi, vous sauriez...
— La biographie de vos belles ? Non, certes. Mais d'ores et déjà j'affirme que pas une ne vaut son pesant d'or et que toutes réunies ne valent pas un zeste.
— C'est une injure, Monsieur! Si je croyais... Mais enfin, puisque vous vous proposez comme chirurgien infaillible, opérez-moi. Les prénoms que vous m'avez cités sont bien ceux de mes maîtresses. Sur cinq deux sont expérimentées, usées, oubliées ; les trois autres sont les chaînons des deux dernières années de ma vie. Elles représentent le passé, le présent, l'avenir. L'une est brune, l'autre blonde...
— La troisième forcément rousse ou châtaine alors !
Il avait retrouvé son rire étrange...
— La femme, s'écria-t-il, la femme, c'est le mensonge éternel, c'est la voile qui nous leurre sur l'Océan vaste et nu. C'est un orage sans accalmie. Oui, c'est la soif insatiable, l'oasis fantastique du désert ; la mort de la vie ! l'assassin de l'espérance ! la femme, c'est le néant ! la femme, c'est le chaos !
Naguère si railleuse, la physionomie de Malô reflétait la vengeance et la haine. Il s'interrompit haletant, mais bientôt transfiguré, il poursuivit :
— Ainsi vous jugerez un jour. Savoir ces vérités, est-ce un bien? un mal? c'est un bien! Pourquoi un bien? parce qu'un homme n'est ce qu'il doit être que défendu contre le mensonge, parce qu'il ne peut appliquer ses énergies au but noble de la vie que s'il est fort et libre. Avec la femme, le servage; avec la femme, il ampute lui-même chaque jour, sa virilité. Et le but, le but de sa vie s'éloigne.
— Ce but, quel est-il ?
— La conquête et la jouissance de la pensée; la fécondité incessante du génie. Mais vous m'entraîneriez, mon ami, aux nébuleuses cimes de l'esthé-
tique et de la métaphysique, dans l'exposition de certaines théories que vous estimeriez impraticables ! Il ne s'agit pas de théories ; il faut des faits, j'en produirai ; des preuves, j'en ai les mains pleines. Encore une fois, par quelle lettre commencerons-nous ?
— Malô, répondis-je abattu, avec une morne inquiétude au cœur, les moyens dont vous usez en faveur de ceux pour qui vous avez quelques sympathies, sont avouables ou non, peu m'importe! mais je veux éprouver votre science ; écoutezmoi, je suis jeune...
— En vérité!
— Je suis jeune, et j'aime. Qui ! L'Idéal ! Où l'atteindre ? Que sais-je! Il me suffit que je puisse ou croie y parvenir. Mon cœur oscille entre le souvenir, la possession et le désir...
— Souvenir menteur, possession énervante, désir insensé.
— Je cherche à comprendre.
— Vous possédez et vous jouissez; de la possession et de la jouissance, vous ne tirez qu'un bonheur tellement amolli que vous vous repliez vers le souvenir en dépit de vous-même ; il est si ténébreux, si complexe, il a si peu comblé vos vœux que vous vous sentez altéré d'inconnu.
i68 l'amour romantique
En langue vulgaire, tout cela signifie que votre maîtresse d'aujourd'hui vous fait songer à l'amie d'hier, et que celle d'hier vous rend avide de celle de demain... vous dirai-je d'abord le passé... ce que fut et sera votre maîtresse d'hier?
— J'y consens.
— Son nom, son adresse !
— Comment ?
— Son adresse, son nom ?
Fiévreusement, à la hâte, j'obéis à l'ordre de
Malô Verdad. .
— Dans huit jours, chez vous, en face des Amours éternelles je proclamerai la vérité sur l'objet de vos souvenirs. On détaillera votre lettre E. Salut, au revoir, cher.
Et m' ayant serré la main avec force, il me quitta brusquement.
Le dossier était énorme ; un grand E s'étalait sur sa chemise.
— Voici, dit Malô debout au milieu de ma chambre, voici le compte-rendu analytique de mon expertise... lisez !
AUX AMOURS ÉTERNELLES I 6p
Je lus :
« Ernestine Minel, veuve Griffu, âgée de 28 ans, demeurant et domiciliée rue Saint-Honoré, n0372 (3,000 fr. de rentes, pas de biens immeubles), est née au Mans, le 20 janvier 1830.
0 Thomas-Lin, père de la susdite, était facteur à la poste ; Véronique Putau son épouse, femme de ménage.
« La sus-nommée avait quinze ans quand elle perdit sa mère, en 1845.
« Peu de temps après, le 21 janvier 1846, son auteur fut chassé, pour vol, de l'administration postale. Il se réfugia à Paris et se fit commissionnaire; il se tenait près des halles, au coin des rues Rambuteau et Saint-Denis ; il aimait sa fille comme un homme qui n'a qu'un enfant pour tout bien, pour tout honneur.
« Ernestine atteignit sa seizième année. Son père presque aveugle dut renoncer au travail. Elle l'abandonna et partit pour La Rochelle avec un garçon coiffeur, Etienne Coret.
« Deux mois plus tard, Lin Minel mourut désespéré au Val-de-Grâce.
« Le sieur Coret vécut deux ans avec sa concubine, puis elle suivit à Marseille un choriste du théâtre de La Rochelle.
« A Marseille, elle entra en qualité de femme de charge dans la maison d'un vieux célibataire, exavoué, presque idiot, nommé Paul-Ludovic-Anselme-Poly carpe Griffu... »
— C'est un conte, m'écriai- je en interrompant ma lecture ; un vrai conte !
— Toutes les pièces à l'appui sont jointes au dossier, dit Verdad en riant ; donnez, si vous êtes fatigué, je vais lire, moi.
— Volontiers.
Malô continua ainsi :
« Le bonhomme aima la jeune fille, lui reconnut un capital de 60,000 francs et l'épousa.
« En 1848, les époux vinrent se fixer à Paris.
« Paul -Ludovic- Anselme -Polycarpe Griffu décéda le 2 juin 1855, six ans après son mariage.
« Du vivant de son mari, la dame avait eu pour amants attitrés :
« En 1848, Jules Richepinte , de Joigny (Yonne), courtier en vins.
ce A la fin de 1849, Louis Michet, d'Avignon (Vaucluse), sans profession, qui fut condamné à trois mois de prison pour escroquerie, par la quatrième chambre du tribunal correctionnel de la Seine.
« En 185 1, Giacomo Melsiti, de Turin, connu au boulevard des Italiens et dans les maisons de jeu du passage de l'Opéra, sous le nom de comte Giorgione.
« Puis, en 1853, Marc Dovieux... »
— Assez, assez, Malô! je ne veux plus rien savoir.
— J'ai fini... j'abrège la nomenclature. Votre prédécesseur, amant de cette... fille, se nomme Mars-Alexandre Matifer, de Condom (Gers), capitaine au 9me de ligne ; et quant au servant actuel de la veuve Griffu...
— Taisez-vous, je le connais.
— Comment î fat ! vous pensez que votre nom clôt la liste. Par ordre chronologique, j'en vois au moins dix après le vôtre. Voici le dernier :
« Popin-Trippart, notaire à Paris, rue Salleau-Comte, n° 69. »
— Est-il possible?...
— A revoir, me dit Verdad en me quittant, à revoir, mon jeune ami. Je vous attends chez moi dans huit jours, pour vous édifier sur votre lettre O, et j'espère, ajouta- t-il, en accompagnant ces paroles de son geste anguleux, j'espère bien que cette deuxième expérience ne me fera pas surmonter plus d'obstacles que la précédente.
— Malô, ne vendez pas la peau de l'ours avant...
— Ta voix tremble ! interrompit-il, et ta protestation est timide. Vous aimez à vous nourrir d'illusions ; qu'il en soit ainsi pendant quelques jours encore! Profitez des bénéfices du doute qui est peut-être la plus opiniâtre parmi les chimères ; mais je suis inexorable, sachez-le. Vous verrez la vie telle qu'elle est. Adieu, mon cher; le 19 mars, à midi, je vous attends chez moi, rue d'Enfer, 13 ; adieu.
Malô Verdad avait disparu depuis quelques minutes, lorsqu'il se dressa de nouveau sur le seuil de ma chambre. Sa tête, passée par l'entrebâillement de la porte, était plus blafarde, plusverdâtre que tout à l'heure. D'une voix chevrotante, il s'écria :
— Le dix-neuf ! non ! non ! ne venez pas le dix-neuf, mais le vingt mars, le vingt mars seulement. N'oubliez pas la date ! ne vous trompez pas sur la date !
Avec votre chevelure aux fauves reflets, ses torsades massives et rebelles, vos grands yeux
vagues, illisibles comme la pensée, votre pâleur intense et sensuelle, vos lèvres épaisses et carminées, vos poses allanguies, votre voix d'une pénétrante mollesse, chaude comme un baiser de satyre, vos formes d'une richesse et d'une dureté marmoréennes, et vos mains aux petits doigts flexibles, moites, aux veines bleuissantes, aux ongles rosés, vos mains de velours comme les pattes de chattes, que vous me plaisez, Madame Olympe de Mioze, mon adorable maîtresse, et combien je vous aime ! A voir vos yeux humides se noyer dans les voluptés, à entendre vos soupirs brûlants et profonds comme les soupirs d'une vierge languissante, à tordre vos cheveux roux comme une crinière de lionne, qui ne vous adorerait, qui n'enchaînerait ses désirs dans la possession, qui ne bornerait son horizon d'amour au ciel de votre alcôve mystérieuse comme le crime, blanche comme les lis de ses draperies, discrète comme une nécropole!...
Ainsi divaguais-je, ainsi chantait ma pensée, ainsi murmurait mon cœur ; et mes yeux à peine entrouverts erraient sur elle dormant le sommeil du bonheur, faisant dans mes bras la sieste de l'amour, calme, mais du calme qui suit les désordres, silencieuse, immobile, mais de cette immobi-
lité, de ce silence, lourds, menaçants, électriques, qui précèdent ou suivent le tonnerre et les ouragans de la chair.
— Ah ! toi ! fit-elle en s'éveillant.
Où donc la femme aimée découvre-t-elle ces intonations, ces caresses de la voix? D'où lui vient cette musique des lèvres ? Il n'a jamais connu le désir et la béatitude, l'homme qui ne l'a jamais entendue et qui ne s'est jamais senti pénétré, inondé tout à coup de ces mélodies suaves, de leurs insaisissables et fugitives délices.
— Toi, répéta- t-elle souriante.
Des mondes de pensée, des flammes de salpêtre, des océans de désirs dans son sourire ! Elle souriait à sa beauté sans voiles, à son corps opulent et jeune ; elle me saluait comme une esclave et comme une reine.
— Ah ! reprit-elle après un long silence, l'affreuse déception que le réveil, on retombe à plat sur la terre du haut du paradis plein de clartés, de soleils! Demain, 19 mars, M. de Mioze arrive de Londres. Tu es le songe, il est la réalité. Pourquoi faut-il que devant elle il s'envole toujours ?
Etait-ce une ironie, un vertige de jalousie et
de douleur? Il me sembla que ses lèvres où j'avais étanché ma soif, vomissaient des poisons, que ses prunelles où s'étaient allumées les miennes faisaient planer sur moi une nuit implacable, d'insondables ténèbres. Etais-je le jouet d'une hallucination? Mais à peine eût-elle dit ces mots : c( dixneuf mars, » que je crus entendre un rire suraigu, démoniaque, sur mon âme ! le rire cruel, le rire barbare de Malo Verdad.
Malo Verdad : le dix-neuf!
— Ne venez pas le dix-neuf, m'avait-il dit, lui ! Mais pourquoi pas le dix-neuf ? et ce dix-neuf maudit, M. de Mioze arrivait, me reprenait cette femme, cet ange que les lois sociales lui avaient donnée, comme un meuble, un champ, en toute propriété, comme une marchandise, par contrat, et que l'amour, l'amour dédaigneux de l'arbitraire et de l'usurpation , lui avait à jamais repris.
Le rire étrange bourdonnait, glapissait, ricochait de notes en notes, de sarcasmes en sarcasmes.
— Oppressive coïncidence ! disais-je en moimême ; le dix-neuf, je perds ma maîtresse, pour des jours, pour des mois, pour des ans, pour... Est-ce que je sais quand ce Mioze nous
rendra la paix? Et je retrouve Malô. Je quitte la foi, je rencontre le doute. Plus de lumière, les ombres ! Aujourd'hui l'amour me berce, j'entendrai ricaner la haine demain, a Venez le vingt et non pas le dix-neuf... » Oui, bientôt, dans quelques heures !
Afin de tromper mon impatience, d'échapper aux lenteurs de la nuit, aux fusées du rire inextinguible, j'appelai le sommeil; il ne voulut pas revenir, et je me levai.
— Adieu, me dit-elle, adieu; je t'écrirai, poste restante, comme toujours. Je te dirai où, quand, comment nous nous reverrons. Que ce soit bientôt, bientôt!...
Elle m'embrassa avec tous les égarements du désespoir; elle me donna le baiser des voluptés amères, et nous nous séparâmes.
Onze heures sonnaient, comme je montais en voiture près du Pont-Royal.
— Cocher, criai-je, allez où vous voudrez. Roulez jusqu'à midi, mais à midi arrêtez-vous rue d'Enfer, 13.
Etait-ce un lazzarone, l'être qui me barra le passage ?
— M. Malo Verdad est-il chez lui ?
— Si.
— Prévenez-le sur le champ de ma visite.
— No.
— Pourquoi non, puisqu'il est chez lui ? Vous serait-il impossible de lui faire savoir...
— Si.
— Mais il s'agit d'une affaire importante, décidez-vous.
— No.
— Voici cinq francs pour votre peine.
-- Si,
— Eh bien ! vous restez étendu, vous dormez ? Levez-vous donc !
— No.
C'était au quatrième étage d'un hôtel noir et délabré, rue d'Enfer, 13, que je me cognais à cet animal bizarrement drapé d'une grossière étoffe brune. Une longue pipe de terre à la bouche, il était couché en travers d'une porte basse et cintrée. Dans son grand œil noir, éclairant le hâle du visage, tremblaient d'indécises lueurs. On eût dit d'une lampe aux rayons interceptés par l'opacité d'un globe.
Je ne me trompais point. Son costume : la veste, le chapeau , cette ceinture , cette cape
étrangement rejetée en arrière et l'enroulant, ces cheveux ondulés, cette peau brunie, ces prunelles sombres où dormaient engourdies les laves volcaniques: oui, c'était un Napolitain. Il se secoua enfin, brandit ses hardes avec solennité, et sans doute alléché, activé par un second écu d'or qu'il prit avec un voluptueux nonchaloir, il poussa la porte dont il semblait défendre le seuil et la referma sur lui.
L'attente surexcitait mes nerfs ; quand il reparut, je crus avoir attendu une heure. .
— ■ Chè Vïllustrissima Signoria di là sia in cura di seguir me; sua signoria Malô Verdad, di meassoluto signor, pot Dio e poi il Re, prega lei e supplica lei d'un coltissimo modo d'attingere là neli'aula délia Verita, la regina spregiatissima délie terre.
J'essayai d'écarter de la main l'intarissable et lent introducteur ; mais lui, avec une profonde révérence :
— Altéra serenissima, piangete supra il miserabïlissimo e indignissimo Batista Colvo , birbantissimo, nell vilissimo polvere, Batista Cdvo, devotissimo servo quant' allô corpo, quant* aW anima, ail3 potente e galentuomo Malô Verdad. Ancora alcuni baiocchi, ancora !
Je me fouillai à la hâte et donnai sans compter.
Sa Seigneurie Malô Verdad vous prie et vous supplie de l'attendre dans le Salon de la Vérité, Aula délia Verita. Qu'avait voulu dire Batista Colvo ? Où étais-je enfin ? Je ne sais quelles étranges idées se soulevèrent violemment en moi à l'examen d'une salle carrée, haute et sombre. De la voûte descendaient trois tiges métalliques. Etaient-ce des lampadaires ou dos potences ? Les grands, les longs bras avaient quelque chose d'insolite. Pas de meubles, ou du moins un seul! Une niche de bois blanc aux pieds torses, encapuchonnée de bronze ouvré. Dans la niche, un siège. Saillant au dehors, une planche à coulisse ; sur la planche, des plumes, un écritoire, un sablier, des registres. Contre les murs, du sol à la voûte, de grands rayons de bois divisés par des casiers innombrables ; et dans les casiers, des paperasses de toutes couleurs, étiquetées, estampillées, numérotées. Une draperie épaisse et lourde, clouée au plafond et traînant sur le parquet, coupait
brusquement un angle du salon.
i8o l'amour romantique
— Altéra, dit le lazzarone, Malô Verdad vadt ventre adesso; as petto un poco, Signoria.
Malô Verdad allait venir. Par où ? La portière lui livrerait sans doute passage, je ne voyais pas d'autre issue . Mes yeux investigateurs se reposèrent au plafond et découvrirent une inscription dans un enlacement de lettres semi-gothiques, semi-romaines, que d'abord j'avais prises pour une simple décoration de la voûte. Je parvins à lire ces mots : Aida délia Verita.
La curiosité et la crainte s'équilibraient dans mon esprit. Celle-ci fut enfin vaincue. Je m'approchai des casiers : A, B, C, D, E, F ; chaque rayon avait sa lettre. Je me [penchai sur les dossiers et je lus:
« Madame Cambes.
« Madame Dillet.
« Madame de Santa-Croce (Marquise).
« Madame Elminzon.
« Madame de Firzheim (Duchesse).
« Madame GestikoffAlexandrowna (Princesse).
« Madame de Douveterre (Maréchale).
« Madame Hulevelle (Présidente).
Le Salon de la Vérité! Ces dossiers, ces énigmes ! Vainement ma pensée laborieuse se tournait et se contournait en tous sens sur elle-même;
dans ses détours et circuits elle ne rencontrait que le vide. N'y avait-il donc là que des noms de femmes ? Eh oui ! en effet !
« Allevèze (Caroline).
« Pérard (Amélie).
« Kolate (Etiennette).
Je traversai la chambre et, sur les rayons opposés, je lus :
« Pierre Montagnac, banquier.
« Bertrand Mivôl, agent de change.
« Alcide Mangeard, général.
Plus loin:
« Roïvière, député.
« Lord Rowledy.
« Roogswarter, brasseur.
« Raebs, armateur.
« Don Hamarcana y Banos.
« Raùl-Bey.
i O'Ridallane.
« Rôlam-Pacha.
« Sir John Sebster (esquire).
a Tacali Gregorico (Cardinal).
Stupéfait, ahuri, fou, jj'allais et venais en tous sens, j'errais ! Et une inexprimable tristesse, comme des tenailles, me serrait le cœur; dans ma tête bourdonnaient des peurs singulières, en mon âme
s'élevaient et planaient des ombres menaçantes. Ah ! tout à coup, le rire diabolique ! je fis volte-face; Malô Verdad était devant moi. Il tenait un volumineux dossier.
Mais de quel costume était-il 'recouvert ? Que signifiait son déguisement ? Vêtu de noir , de velours noir, des pieds à la tête, il était roide et solennel. Le costume, tunique serrée à la taille par une large ceinture de cuir avec de gros anneaux de fer, culotte bouffante, cape étroite, le costume était tout fané, tout déchiré. Ces déchirures béantes, on eût dit des yeux, et il me semblait que des profondeurs de leurs ténébreuses prunelles, ces yeux m'examinaient. Et lui, Verdad, riait toujours ! Que sa face était pâle, ses paupières rougies !
En vérité, le long de l'arête nasale, j'apercevais un sillon humide. Ses cheveux se tenaient hérissés, soulevés en bloc. Jamais son rire n'avait été si âpre, si pénétrant. Oh! les roulades gutturales ! Oh! les glapissements infernaux! Larmes, fiel, sanglots, dédains, haines et vengeances, tout, il y avait toutes les expressions, tous les sentiments, toutes les fièvres de la nature humaine en détresse dans ce rire, et, de plus, je ne sais quoi, subtil et menaçant, terrible et vague.
— Votre avidité vous a fait devancer le jour et Theure, dit-il; n'importe, je suis prêt; voici votre lettre O, dossier Mioze.
Et Malô me tendit les papiers qu'il tenait à la main.
Hélas ! cela fourmillait de noms et de dates. La première pièce... Oh! je la connaissais cette lugubre histoire. Arthur de Belregard, celui qu'avant tous Olympe avait choyé, Arthur de Belregard, tombé sous la balle de M. de Mioze. Le dernier, le dernier nom, car, dans mon impatience, dédaignant les renseignements intermédiaires, j'avais hâte d'arriver à moi, l'aimé, l'adoré, qui devais fermer la liste... Horreur!
« Olympe de Roche-Longue a aujourd'hui : « i° pour mari, M. Savinien de Mioze, 48 ans; « 20 pour caissier, Michel Caldonvès, banquier, «55 ans; 30 pour passion, Albéric Jaguar, lieuce tenant-colonel au 3e chasseurs à cheval, 33 ans; « 40 pour poète et pour jouet... » Ici, mon nom, mon âge, mes 22 ans !
— Verdad, soyez maudit à jamais! Sois maudit, damné, damné !
— Oui, damné ! répondit-il d'une voix sourde, le front abattu; mais bientôt, la tête haute, l'œil allumé, il se redressa. Ses paroles métalli-
ques résonnèrent autour de moi comme une fanfare : « Aujourd'hui, c'est un fatal, un odieux anniversaire. Vous êtes dans le Salon de la Vérité, et aujourd'hui, le dix-neuf! Puisque vous l'avez voulu, regardez : tout est coté, parqué, disséqué, céans. Ici, les hommes, les femmes, là! Les hommes? accubiteurs, ribauds, trimalcions ; les femmes ? malandrines, ribaudes, messalines. Accubiteurs et malandrines ! Sainte conjonction, ah ! ah ! ah ! De ce côté, mensonges féminins ; turpitudes masculines de l'autre. Chaos partout, de toutes parts néant. Si l'amitié n'est qu'un mot, l'amour n'est qu'un blasphème. Les illusionnés, les jeunes, les crédules chauves ou chevelus, esprits de vingt ans et corps décrépits, tous, ils sont tous venus dans le Salon de la Vérité, et là, dans ma cellule de bois comme dans un inviolable sanctuaire, assis sur un escabeau comme sur un trône, oui un trône tel qu'il convient à la Vérité, j'ai dénoué les trames de leur honte, dévoilé leurs crimes; j'ai arraché la taie qui leur obscurcissait la vue. Fiat lux! Et la lumière s'est faite. Vaillants, forts, purifiés et désormais inébranlables, ils sortiront d'ici, sachant tout. L'amitié, vanité ; l'amour, vanité, trois fois vanité ; l'homme? avezvous de l'or, il est à vendre, s'il n'est pas vendu ;
la femme ? apportez de l'or, de l'or encore ; elle est honnête peut-être, oui ; mais l'or est si fort ! elle est vierge, oui, mais l'or cachera les souillures ; elle est mère, l'or lui ravira la mémoire. Allons, puisqu'il faut des dollars, des florins, des thalers, des lacs, des roupies, des couronnes, en voilà ! Des roubles, des frédérics, des napoléons, en voici ! Tiens, il semble qu'elle fléchit ; encore un monceau, vous dis-je, encore un monceau ! Elle tombe, elle cède, elle râle, elle est ivre, elle est à vous. Il n'y a plus de femme, la bête reste seule : prenez la bête !
Les bras de Malô s'agitaient, égarés. Ils tournoyaient comme s'ils eussent voulu s'accrocher aux invisibles volutes d'une spirale. Il s'affaissa soudain, anéanti. Un si grand désespoir éclata dans ses yeux, sur ses traits, que je m'approchai et, la pitié absorbant l'effroi, le pressai contre moi-même et cherchai à le consoler de ses catastrophes ignorées. Il m'abandonna sa main; elle était glacée, inerte.
— Auriez-vous donc souffert, vous aussi ? lui demandai-je ?... Oh ! oui vous devez avoir souffert. Votre mépris, Malô, n'est pas le cri des convictions austères, la sérénité du juste planant au-dessus des humaines misères. C'est bien plutôt le
i86 l'amour romantique
désespoir sauvage de qui aime encore et ne croit plus à l'amour de qui voudrait croire et ne le peut, de qui voudrait se rattacher à une branche de salut et ne sait où la prendre, oh ! vous souffrez ?
— Je souffre, je souffre.
Malô Verdad était tombé près de la draperie qui coupait brusquement un angle du Salon de la Vérité. Il se redressa péniblement. Ses mains écartèrent la tenture, et d'une bouche stridente, l'index étendu :
— Voyez!... dit-il.
C'était un réduit pentagone. De bas en haut, les murs étaient tendus de crêpe noir. Dans des cadres d'ébène se faisaient face deux tableaux voilés à la hâte, comme si on eût voulu les cacher à des regards indiscrets. Pêle-mêle dans un angle, des cordages, des crocs, un bâton de fer. Au-dessous deux pistolets d'arçon, attachés par un cordon de cheveux roux. Un étrange meuble, un seul encore, là ! un boîte triangulaire en plomb ;
des caractères y étaient gravés. Je m'avançai et lus: