CHAPITRE XV
l'industrie de monsieur poterne
Chérubin doit paraître ingrat et léger dans ses affections, car il semble oublier bien vite celle bonne Nicolle qui l'a élevé, et celte petite Louise, compagne de ses jeux, et qu'il disait aimer si tendrement. Mais cette inconstance, cette ingratitude sont trop naturelles à l'homme pour que l'on puisse s'étonner de les rencontrer chez un adolescent. Chérubin venait d'entrer dans sa dixhuitième année; il était entouré de personnes qui ne-cherchaient qu'à lui rendre agréable le séjour de Paris, qui s'occupaient sans cesse de lui procurer de nouveaux plaisirs, et qui ne manquaient pas surtout de tourner en ridicule et en plaisanteries le temps qu'il avait passé chez sa nourrice. Le ridicule est une arme bien puissante chez les Français; les hommes faits le redoutent et font tout pour l'éviter, un enfant de dix-sept ans pouvait-il le braver?
Cependant Chérubin n'était pas aussi oublieux qu'on pourrait le croire ; souvent il avait voulu aller revoir Nicolle et Louise, mais pour le détourner de ce dessein, on lui avait d'abord soigneusement caché les deux visites de la nourrice à l'hôlfl, puis on lui avait dit que madame Frimousset avait envoyé Louise chez une de ses parentes qui habitait la Bretagne, afin de la distraire du chagrin que lui avait causé le départ de son jeune ami.
L'idée de ne plus retrouver Louise à Gagny avait considérablemenl diminué, chez le jeune homme, l'envie de revoir le village. Cependant, voulant toujours que sa nourrice fût heureuse, il avait, comme nous l'avons vu, chargé M. Gérondif d'aller lui porter de l'argent, en le priant de s'informer aussi de Louise,
de savoir si elle reviendrait bieiUôl à Gagny, de s'assurer enfin de son sort.
En revenant de voir Nicolle, M. Gérondif n'avait pas manqué de dire à son jeune élève que Louise était toujours en Bretagne, chez de bons fermiers, riches, aisés, qui ia traitaient comme leur fille et avec lesquels elle se plaisait beaucoup.
Alors Chérubin avait légèrement soupiré en songeant que sans doute l'ancienne compagne de ses jeux Tauraii bientôt entièrement oublié; il avait senti dans son cœur un sentiment de tristesse et de regret, et un moment il avait pensé à se rendre en Bretagne pour reprocher à Louise d'avoir changé, de ne plus Taimer.
Car, voilà comme nous sommes à tout âge : nous voulons bien oublier les autres, mais nous ne voulons pas qu'ils nous oublient; nous sommes inconstants, infidèles, mais nous espérons que l'on sera constant et fidèle pour nous; enfin nous ne nous faisons pas fai'.te de tromper, et nous ne voudrions pas l'être.
L'arrivée* de Daréna ramenait toujours la ga?té à l'hôtel de Grandvilain; et tout en s'occupant de distraire Chérubin, il tirait parti de sa connaissance pour exercer le génie de M. Poterne.
Ainsi, le vilain monsieur avait un matin amené deux chevaux de selle à rhôlel du jeune marquis, et, lui assurant que c'était une occasion magnifique qu'il fallait saisir, lui avait fait payer trois mille francs deux poneys qui en valaient tout au plus cinq cents.
Une autre fois, c'était un tilbury que M. Poterne avait eu d'un prince russe ; c'étaient d'excellents chiens de chasse, d'une race fort rare; c'était un fusil extraordinaire qui ne pouvait jamais rater; enfin, M. Poterne en était venu à faire commerce de tout; il ne se présentait jamais à l'hôtel sans offrir quelque chose à Chérubin; il apportait jus^ju'à des canues, des foulards, des perroquets et des chats. Le jeune homme achetait toujours et payait avec la plus grande confiance. Mais Jasmin, qui commençait à trouver que les occasions de M. Poterne étaient horriblement coûicuses, était de fort mauvaise humeur lorsqu'il le voyait entrer à l'hôtel, et cherchait dans sa tête par quel moyen il pourrait débarrasser son maître de ses visites. Malheureusement le A'ieux domestique n'avait jimais brillé par son imagination, et en v'oïl-
L'AMOUREUX TRANSI i;i9
lissant cette faculté, loin de se développer chez lui, s'était encore réirécie.
Monfréville aupait pu contrarier les desseins de Daréna et le petit commerce de M. Poterne, mais il avait été obligé d'aller passer quelque temps dans une propriété qu'il possédait aux environs de Fontainebleau, et qui avait besoin de réparations. En partant, il avait cependant engagé son jeune ami à se méfier des services et de l'obligeance de M. Poterne ; mais Chérubin était trop jeune pour n'être pas confiant, et d'ailleurs Daréna semblait toujours émerveillé des bonnes occasions que son intendant avait trouvées pour le jeune marquis.
Depuis que Monfréville était absent, l'hôtel se remplissait de chevaux, de chiens de chasse, d'oiseaux de toutes espèces, de vases gothiques, d'objets soi-disant rares ou curieux, que M. Poterne apportait chaque jour.
Enfin, un matin Jasmin dit à son jeune maître:
— Monsieur, si cela continue, votre hôtel aura l'air d'une boutique de bric-à-brac!... On ne sait plus où se retourner ici! Ce monsieur Poterne vous fait acheter trop de choses ; ces vases antiques ou curieux me paraissent très-vilains; les chiens de chasse font un vacarme épouvantable. Quand on les lâche, ils mordent les jambes à tout le monde; les perroquets crient de leur côté... vous en avez cinq !... Ce soi-disant chat d'Espagne qu'il vous a fait acheter a déjà changé de couleur et n'est plus qu'un chat tout blanc et très-ordinaire; et puis, vous, mon cher maître, vous avez dix-neuf cannes à présent, je lésai comptées.. Qu'estce que vous voulez faire de dix-neuf cannes?... Monsieur le marquis, votre père, n'en avait qu'une, et il n'en portait jamais plus à la fois.
— Allons, tais-toi. Jasmin, répond Chérubin, (>n riant du désespoir de son vieux domestique ; est-ce que je ne suis pas riche? «st-ce que je n'ai pas le moyen de contenter mes fantaisies?
— Pardonnez-moi, mon cher maître, mais vous achetez tout cela parce que ce M. Poterne vous dit que c'est superbe, que ce sont des occasions .. et mille choses pour vous tenter; mais vous n'auriez jamais eu la fantaisie d'avoir dix chiens, dix-neuf cannes, cinq perroquets et une tortue, et de remplir cet hôtel de vieux vases, de cruches étrangères... que je trouve fort vilaines, ainsi que la tortue qui me fait peur!
UO LARIOUHEUX TRANSI
— Parce que tu ne t'y connais p^s. M. Daréna me fait toujours compliment de mes achats ; il trouve tout cela fort beau et pas cher.
Jasmin secoue la lêie en disant .
. — Oh!... M. Daréna... je ne le crois pas économe ce monsieur-là ! A propos, mon cher maître, vous a-t-il rembours.l'argent que vous avez payé pour lui au tailleur, au chemisier, au bollier?
— Non !... mais cela n'est pas bien important... Il l'aura oublié... D'ailleurs, Jasmin, lu m'as dit alors que c'était trèsbon genre de prêter de l'argent à ses amis, et que mon père en prétait souvent.
— C'est vrai, monsieur, mais toute la différence, c'est que les amis de M. votre père lui rendaient ce qu'ils avaienl emprunté
Cette conversation est interrompue par l'arrivée de Poterne, qui a toujours son vilain carrick, sous lequel celte fois il lient quelque chose qui semble assez gros et qu'il cache avec soin. Jasmm fait une grimace très-significative, en voyant arriver la personne dont il parlait. M. Poterne se présente cependant d'un air fort humble, saluant jusqu'à terre, et lâchant de se donner une figure agréable.
— Ah! c'est monsieur Poterne! dit Chérubin en riant de la mine que fait son vieux domestique. Nous parlions de vous avec Jasmin, qui prétend que mon chai d'Espagne devient tout blanc.
M. Poterne fait entendre un ricanement qui ressemble au son que rendraient des gros sous secoués dans une casserole, et répond :
— M. Jasmin veut rire ! Le chat que j'ai eu l'honnour de vous vendre est très-précie«x.... il venait d'un grand d'Espagne... I) est possible qu'il blanchisse momentanément; il pourrait être indisposé, mais cela reviendra... si on a bien soin de lui.
— Est-ce que vous croyez que les bêles ne sont pas bien nourries chez nous? répond Jasmin avec fierté.
— Je n'ai pas voulu dire cela, mon cher monsieur; seulement les chats d'Espagne sont tort délicats, et...
C'est bien, dit Chérubin, c'est assez nous occuper de ce
chat. Vous veuez sans doute m'offrir quelque chose de nouveau.
monsieur Poterne, car vous êles un homme précieux ? Avec vous j n n'a pas le temps de. désirer.
•^ Monsieur le marquis est trop bon: en effet, j'ai quelque chose.
En disant cela, 31. Poterne jette un coup d'œil fauve sur le -al et, dont la présence le contrarie ; mais Jasmin ne bouge pas, et comme son maître ne lui dit pas de s'en aller, il faut bien que ^L Poterne se décide à montrer devant lui ce qu'il tient sous ioc carrick.
— Eh bien, que m'apporlez-vous aujourd'hui? reprend Chérubin.
— Monsieur le marquis... ce que je vous apporte... c'est... c'est une occasion.
— Toujours des occasions, murmure Jasmin, on connaît ça.
— Je viens de la vente qui a eu lieu chez un ancien ministre... qui était très-gourmand... A votre âge, monsieur le marquis, on doitaimer les friandises... les bonnes choses... surtout celles qui sont rares 1 Ma foi, quand on a mis celle-ci à l'enchère, j'ai pensé que cela pourrait vous être agréable....
En disant ces mois, M. Poterne sort de dessous son carrick un grand pot en faïence bleue, qui est soigneusement fermé avec du parchemin.
— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans, monsieur Poterne ?
— De la conserve des Indes, monsieur le marquis ; c'est une confiture que l'on adore dans les pays chauds, et qui est trèsrare en France, vu la difficulté d'en faire venir •. cela est fait avec des ananas.
— Allons, boni dit tout bas Jasmin, il va nous apporter des comestibles, à présent !... Il ne manquait plus que cela.
— Un pot de cette grandeur vaut ordinairem.enl cent francs chez Chevet, quand itenal... J'ai eu celui-ci pour cinquante, et je l'ai pris dans l'intention de vous l'offrir.
— Merci, monsieur Poterne; des conserves d'ananas, en effet, cela doit être délicieux. Jasmin, donne cinquante francs à M. Poterne. Tu porteras ensuite ces conserves à l'office.
Jasmin prend le pot que lui tend le vilain monsieur, en murmurant :
— On ne manque pourtant pa? de confitures à l'hôtel. Mademoiselle Turluretie les fait très-bonnes... et ce n'était pas la peine
LAMOURi:UX TRANSI
Un regard de Chi^rubin fait taire le vieux domestique qui, tout m marronnant, va prendre de l'argent au secrétaire, tandis q;;.3 Poterne dit au jeune homme :
— Oh! mais j'aurais bientôt quelque chose de fort curieux à proposer à monsieur le marquis... C'est un singe de la grande espèce, qui est rempli d'esprit et d'intelligence, et dont le propriétaire ne consent à se défaire que par suite d'une faillite... Je saisirai l'occasion, et vous aurez un singe digne d'un roi.
— Un singe ! s'écrie Jasmin. Ce serait le bouquet ! Notre hôlcl sera donc une ménagerie, alors !
— Jasmin, taisez-vous, dit Chérubin ; et vous, monsieur Poterne, apportez-moi ce singe dès que vous l'aurez. Je serai trèscurieux de le posséder.
M. Poterne s'incline, reçoit les cinquante francs que le vieux domestique lui donne en faisant une moue horrible, et sort en répétant qu'il va f.'oocuper d'avoir le singe à un taux raisonnable.
Chérubin, qui a un rendez-vous avec Daréna et plusieurs jeU' nés gens, pour déjeuner au café de Paris, se hâte de terminer sa toilelte et renvoie son vieux domestique qui est désolé de ce que l'on va avoir un singe, et qui s'éloigne en regardant avec colère le pot que son maître vient de payer cmquanle francs.
Quelques minutes après. Chérubin, accompagné d'un véritable jockey, monte dans son tilbury et son de son hôtel sans faire attention à la voix de Jasmin, qui lui crie d'une fenêtre de l'office :
— Monsieur... il nous a encore mis dedans! C'est du rai«
«né et pas autre chose.