‹ L'amoureux transiChapitre 16 sur 29 · MONSIEUR POTERNE CONTINUE SES ESPIÈGLERSBS · texte numérisé non relu

MONSIEUR POTERNE CONTINUE SES ESPIÈGLERSBS

Chérubin a trouvé au café de Paris Daréna et deux jeunes dandys dont il a fait connaissance au foyer de l'Opéra; on se le très-vite à dix-huit ans; on offre et donne son amitié comme la chose du monde la plus commune; en avançant dans la vie, on g'ap«rçoit souvent que l'on n'a rien donné, ni rien reçu.

Les deux nouveaux amis de Chérubin n'ont que quelques années de plus que lui. L'un, qui se nomme Benoît Mousserand se fait appeler de Mousserand, sans dire son nom de bapiême qu'il trouve commun ; l'autre, qui se nomms Oscar Chiponard, ne se fait au contraire appeler que par son prénom, ne prononçant jamais celui de sa famille.

Le premier est un grand et mince jeune homme de vingtdeux ans, assez beau garçon, quoique ses yeux soient sans expression et que ses cheveux, qu'il dit blonds, tirent assez fortement sur le rouge, blagueur sans fsprit, et ayant la prétention de taire la conquête de toutes les femmes et d'être l'homme le mieux mis de Paris,

Le second a vingt-quatre ans; il est petit, brun, jaune de peau, et serait assez laid si ses yeux noirs n'étaient d'une vivacité, d'un brillant qui donne de l'expression à sa physionomie: celui-là pourrait passer pour spirituel, s'il n'avait pas la sottise de rougir de sa famille et de se fâcher lorsqu'on l'appelle du nom de son père.

Ces messieurs sont riches tous deux par leur famille. Le premier est fils d'un notaire de province et doit acheter à Paris une charge d'agent de change ; le second, dont le père est un ancien horloger retiré du commerce, compte bien ne rien faire du tout.

Ces deux jeunes gens font beaucoup d'amitié à Daréna parce qu'il est noble, et celui-ci leur en fait autant parce qu'ils sont riches. C'est ainsi que, dans la société, il se fait presque continuellement un échange de procédés intéressés.

— Arrivez donc, marquis Chérubin, dit Darôna, nous vous attendions, le déjeuner est commandé ; il sera exquis, je m'y entends...

— Vous êtes un peu en retard, dit Oscar

— II aura été dire un bonjour à l'une de ses maîtresses! reprend le grand Mousserand en se caressant le menton.

— Mes maîtresses! répond Chérubin avec naïveté, ohl mais je n'en ai pas, moi!

Daréna lui pousse le bras en s'écriant :

— Il n'en a pas î J'espère bien que vous ne croyez pas cela! u'est-à-dire qu'il en a dans tous les quartiers, c'est déjà un scélérat profond avec les femmes...

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Et le comte ajoute bas à l'oreille de Chérubin :

— Ne riiles donc point que vous n'avez pas de maîtresses, ou bien on se moquera de vous, on vous montrera au doigt comme une pièce curieuse — Et le fait est, mon cher ami, que pour dix-huit ans vous êtes Irès-arriéré.

Chérubin rougit et s'empresse de se mettre à table. Pendant le déieuner, Mous^erand ne cesse de parler de ses bonnes fortunes; de temps à autre Oscar fait des réflexions malignes sur ce que dit son ami. Daréna mange, boit et rit d^s discours. de ces messieurs. Chérubin écoute tout de la meilleure foi du monde et se contente de pousser des exclamations de surprise lorsque les aventures lui paraissent extraordinaires.

— Oui, messieurs, dit le grand blond-roux, dans ce moment j'ai cinq maîtresses sans compter deux qui sont en train.

— En trnn de quoi? demande Oscar en ricanant.

— Parbleu ! cela se comprend bien : l'inirigue est en train de se nouer, cela va se finir cette semaine ou l'autre au plus tard.

— Alors cela te fera sept maîtresses!... absolument comme un coq !

— Oh! tu as l'air de rire, Oscar, mais c'est la vérité... Après tout j'en ai eu quelquefois davantage!

— Monsieur de Mousserand, vous devenez effrayant ! dit Daréna; du reste, si vos conquêtes sont jolies, recevez mon compliment!

— Il y en a quatre de ravissantes, deux de gentilles et une de passable... Mais je lâcherai les trois dernières : je ne veux garder que du premier choix.

— Comment... est-ce que ça se lâche, une maîtresse? dit Ch6. rubin d'un air tout surpris.

— Ah çà, marquis, d'où venez-vous donc? On croirait, à vous entendre, que vous êtes un novice en amour... et monsieur le comte assure que vous êtes son élève... Cela ne lui ferait pas honneur !

Daréna vide son vrre, et s'écrie :

— Est-ce que vous croyez notre jeune Adonis?... Vous ne voyez pas qu'il se moque de vous... lui qui garde une belle trois jours au plus... Il nous met dedans avec son petit air candide I El s'il nous trompe, nous, je vous demande un peu si les femitre» ëoiveot s'y laisser prendre.

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— Monsieur Chérubin est favorisé de toutes les façons, dit 0-car.

— .Monsieur n'est pas le seul ! reprend le grand Mousserand d'un air s;jfti?ant; moi je le dis, parce que cela est, mais, parole d'honneur, je n'ai pas connu de femme qui m'ait résisté,

— Oh ! mais toi, cela n'est pas étonnant, réponâ Oscar d'u air moqueur, tu as l'air tellement brûlant... cela se voit rie qu'à la couleur de tes cheveux.

— Qu'est-ce que vous entendez par là ? dit le Jrand jeun homme dont les joues deviennent de la couleur de sa chevelure. Est-ce que vous oseriez dire que j'ai les cheveux rouges?

— 11 me semble que je n'ai pas besoin de le dire !

— Allons! messieurs, est-ce que nous allons nous quereller, dit Daréna : nous sommes réunis pour déjeuner, pour rire... pour dire des folies... et on se fâche... on a de l'humeur... c'est du plus mauvais genre cela, et pour des cheveux!... Mais, mon Dieu, je voudrais être rouge, moi, j'en serais enchanté ! C'est beaucoup moins commun en France que les bruns et les blonds !... Et ça prouve au contraire qu'on n'a pas les cheveux teints. Oscar, versez-moi à boire, et vous, de Mousserand, servez-nous de ce plat.

— Oui, oui ! s'écrie Chérubin ; au lieu de vous fâcher, ditesmoi donc ce que vous faites de vos sept maîtresses...

— Eii jjai bleu ! ce que vous faites des vôtres, probablemeuL

— Moi ? Mais j'en ai...

Un regard de Daréna arrête Chérubin, qui reprend :

— Je n'en fais rien du tout des miennes.

— Alors elles doiveiit vous faire de drôles de traits

— Moi, dit Oscar, j'ai dans ce moment une petite grisette ravissante ; je lui donne un bonnet toutes les semaines, une robe tous les mois, et elle est très-contente.

— Moi, dit le grand Mousserand, j'ai, dans mes sept maîtresses, une Anglaise qui me coûte fort cher... mais elle est admirable!...

— Est-il blagueur avec ses sept femmes, celui-là ! Il me fait l'effet de Barbe-Bleue. Promène-loi donc avec elles toutes un jour, tu auras l'air d'un maître de pension.

— Je ne donne plus aux femmes que mon cœur ! dit Daréna et elles m'aiment beaucoup plus depuis que je les ai mises à ce régime-là.

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— Et vous, Chérubin, faites-vous des folies pour vos belles? Chérubin joue avec son couteau, tout en balbutiant :

— Moi... je ne sais pas... c'est selon.

— Décidément, vous êtes trop discret, reprend Mousserand ; on ne peut rien tirer de vous.

Cliérubin, que celte conversation embarrasse, tire sa montre en prétextant un rendez-vous.

Pendant qu'il regarrio Theure, Oscar Chopinard, qui esta côté de lui, examine sa montre.

— Elle est bien jolie... bien plate, n'est-ce pas? dit Chéru bin, en présentant sa montre à son voisin.

Celui-ci la prend, la regarde de nouveau très-attentivement, puis s'écrie :

— C'est singulier! Est-ce une gageure? Tiens! voyons la chaîne... Oh! parbleu! la chaîne aussi... Ahl il serait curieux que l'épingle... Permettez, mon cher Chérubin.

Et M. Oscar, qui, après avoir examiné la montre de Chérubin, a touché et pesé la chaîne qu'il porte autour de son cou, se met alors à regarder de très-près son épingle en brillants.

— Mais qu'avez-vous donc à m'examiner ainsi ? dit Chérubin. Qu'est-ce que j'ai sur moi d'extraordinaire ?

— Ce que vous avez, répond Oscar, des choses que je m'étonne beaucoup de vous voir porter... Un jeune homme richo comme vous l'éles... Vous ne devez pas avoir payé cher celle montre, cette chaîne et cette épingle?

— Mais non, pas trop cher... deux mille cinq cents francs le tout. Il est vrai que c'était une occasion...

— Deux mille cinq cents francs! répond Oscar, en frappant dans ses mains avec force; eh bien ! alurs, mon cher ami, vous avez été volé... Oh ! mais volé complètement... Les trois objets valent bien à peu près soixante francs; les brillants sont faux... la chaîne et la montre sont en cuivre doré,

— En cuivre I s'écrie Chérubin, tandis que Daréna murmure entre ses dents.

— Ah ! le g cdin!... Je m'en doutais presque !

— Mais ce u'esi p is possible! C'est l'homme d'affaires de M. Daréna qui m'a vendu tous ces objets.

— Je vous certifie que j'en suis sûr.

— Parbleu! s'écrie le grand Mousserand d'un air moqueur,

Oscar doil s'y connaître : son père était horloger... il a été élevé là-dedans, lui.

Chérubin regarde Daréna, en disant :

— Comment cela se peut-il?... Vous savez bien que c'est M. Poterne qui m'a apporté tout cela.

Daréna brise une assiette avec son verre, en s'écriant :

— Si cela est, ce Poterne est un misérable qui m'a indignement trompé ; mais je le briserai comme cette assiette.

Chérubin ne peut encore se persuader qu'on lui ait dit la scrité. On sort de chez le traiteur et l'on entre dans la première ( outique de bijouterie que l'on aperçoit. Le bijoutier n'a pas plus tôt examiné les objets que porte le jeune homme qu'il lui dit d'un ton fort poli, mais un peu railleur :

— Ah! monsieur, comment pouvcz-vous porter de tels objets.'... Je ne donnerais pas quinze francs de tout cela.

Chérubin ôtc sa chaîne, son épingle, sa montre, et jette le tout à ses pieds avec une colère qui ne venait point de la perte de son argent, mais du dépit d'avoir été trompé. II donne ensuite son adresse au bijoutier, en lui disant :

— Veuillez m'apporter dem.ain tout ce que je croyais réellement posséder... ce que vous avez de plus beau ; vous verrez, monsieur, que j'ai le moyen de payer de vrais bijoux.

Le bijoutier s'incline en assurant que l'on sera satisfait et l'on sort de la boutique.

— Quant à votre M. Poterne, s'écrie Chérubin en s'adressant à Daréna, je ne lui conseille pas de se présenter encore chez moi !

Daréna, qui fait semblant d'être furieux, prend la main de Chérubin et la presse fortement en murmurant :

— Mon ami, c'est moi qui suis involontairement cause de tout ceci; ce n)isérablc Poterne m'a trompé comme vous... Je suis sur qu'il me vole horriblement aussi !... Mais c'est à moi de le punir... je vais le trouver et je lui briserai les reins.

En disant ces mots, il quitte vivement les trois jeunes gens el se rend en effet chez lui.

Daréna habite alors un petit appartement assez joli dans la rue Neuve-Bréda. Grâce au commerce que fait Poterne avec le jeune marquis, commerce dans lequel Daréna touchait une partie tics bénéfices, il était en fonds depuis quelque temps, et son

homme d'affaires occupait une petite chambre au-dessus de son appartement.

— Poterne est-il chez moi ? dit Daréna en passant devaùt son concierge.

— Chez vous ou chez lui, monsieur, répond le concierge» mais il y est... Je l'ai vu rentrer avec le petit garçon qui depuis quinze jours vient le voir tous les matins :

— Ah ! un petit garçon vient le voir tous les matins! Et de quel âge est à peu près cet enfant?

— Dame ! il a bien dix ou douze ans, mais il a une figure très-espiègle... Il n'est pas beau... et malgré ça il a l'air si fûté qu'on le trouve presque gentil.

Daréna monte l'escalier en se disant :

— Qu'est-ce que Poterne peut donc faire de ce petit garçon?... Serait-ce son fils? Oh ! non, un homme comme lui ne se connaît aucun enfant... Il faudrait en avoir soin; c'est quelque gamin qu'il aura pris pour faire ses commissions et cirer ses boites... Je croyais pourtant qu'il faisait tout cela lui-même.

Daréna entre chez lui et, n'y trouvant pas Poterne, monte un étage de plus et frappe à la porte de la chambre de son homme d'affaires.

Un grand mouvement se fait aussitôt entendre dans la chambre ; il semble que l'on bouleverse des chaises, que l'on ouvre e» ferme des armoires ; puis enfin la voix creuse et fausse de M. Poterne fait entendre ces mots :

— Qui est-ce qui est là ?

— Eh parbleu ! c'est moi. Allons ouvre donc, vieux coquin Poterne ouvre la porte, en disant :

— Pourquoi ne vous faites- vous pas tout de suite reconnaître... J'étais très-occupé... cela m'a dérangé... quand on ne sait pas qui c'est t. ..

Daréna promène ses regards dans la chambre qui est fort en désordre, et, les ramenant sur Poterne, qui a l'air de vouloir ranger, lui dit i

— Tu n'étais pas seul ici ... tu avais un petit garçon avec loi? Quel diable de mystère tripotes- lu maintenant avec cel enfant? Voyons, réponds vivement, je ne suis pas en train de rire, moi !

Pour toute réponse, M. Polerno sr- n\c[ fi crier :

— Allons, viens, Bruno, viens, tu peux te montrer... c'est mon intime ami qui est là... il n'y a pas de danger !

Aussitôt une armoire s'ouvre, un petit garçon d'une douzaine d'années en sort et vient se rouler au milieu de la chambre en poussant un ricanement aigre qui ressemble à un cri sauvage ; ce qui ajoute à la singularité de sa présence, c'est qu'il est vêtu rnlièremenl d'une espèce de peau verdâlre poilue par endroits ; que cette peau qui recouvre aussi ses mains et ses pieds se termine là par des espèces de griffes, et qu'au bas des reins pend une qui^ue fort mince et infiniment prolongée ; son visage seul est à découvert.

— Que diable est-ce que cela? murmure Daréna en considérant le petit garçon, qui se livre sur le parquet à une foule de cabrioles, de sauts, et semble parfaitement habitué à marcher sur SCS M'.ains.

M. Poterne tait un sourd grognement comme s'il riait en dedans et répond :

— C'est un singe que je suis en train de faire.

— Un singe. . • et pour qui?

— Pour noire jeune marquis. Je voulais lui vendre un grand et beau singe... mais je n'avais pas envie d'en acheter. J'avais remarqué au coin de la rue ce petit décrotteur... le drôle s'acquittait parfaitement des commissions dont on le chargeait; j'ai vu qu'il avait de l'esprit, et je lui ai proposé, moyennant une récompense honnête, de faire le singe. J'avais acheté ce costume d'orang-outang... qui e^i très-naturel, Bruno vient le mettre lous les matins, puis il s'exerce à sauter, à cabrioler. Il va trèsbien, il est plus drô!e qu'un singe naturel... J'ai là le masque, mais je n'étais p.s bien décidé à lui en mettre un... Gomme Bruno était très-laid, en lui teignant la figure, en lui collant du ;)oil aux sourcils, au menton... je crois qu'il aurait fait un très-

m singe! eh! eh!

Daréna se jetie sur un siège et ne peut s'empêcher de se mettre aussi à rire, tout en disant :

— C'est aCfreux! c'est épouvantable ! et je ne peux pas faire autrement que de rire! C'est que vraiment celte idée de faire un singe... Poterne, il est fâcheux que vous soyez une grande canaille, car vous avez beaucoup d'imagination. Mais admettons que Chérubin ait acheté ce singe de contrebande , est-ce

que xM. Bruno avait envie de rester animal toute sa vie?

— Mais non, reprend Poterne ; une fois dans l'hôtel, il saura adroitement choisir le moment pour prendre sa volée; il se serait échappé n'importe par où... par une cheminée au besoin... il a été ramoneur et il grimpe parfaitement dans les cheminées!... Moi, vous concevez que cela ne me regardera plus, je vends un sirge, on me le paye... ce n'est pas ma faute ensuite si vous le laissez échapper, eh ! eh ! eh !

Le petit garçon qui entend rire Poterne en fait autant, en imitant de nouveau le cri sauvage du singe et en sautant sur tous les meubles de la chambre afin de développer encore son talent.

— Allons, dit Daréna au bout d'un moment, tu en seras pour tes frais d'éducation, Poterne, et ce petit drôle pourra faire le singe sur les boulevards, mais il ne le fera pas chez notre jeune écolier!

— Et pourquoi donc cela?

— Pourquoi?... Parce que tu es un misérable... un escroc... un voleur!

M. Poterne regarde le comte d'un air qui signifie : « Il y a longtemps que vous savez tout cela, pourquoi en paraissez-vous étonné ? »

Daréna continue :

— Je veux bien que l'on vende un peu cher à mon jeune ami les objets qu'on lui propose, parce qu'après tout les marchands vendent le plus cher qu'ils peuvent... Ceci est du commerce et pas autre chose ; mais je ne veux pas que l'on abuse de la con^ fiance de Chérubin au point de le tromper indignement, c'est ce que vous avez fait, monsieur le voleur!

Poterne roule ses yeux d'un air surpris, en murmurant ;

— Je ne vois pas où est le grand mal ! Je lui ai dit que c'étaient des ananas confits... Ce sont des navets, mais, après tout, ça ne peut pas lui faire de mal, au contraire... c'est moins échauffant.

— Il n'est pas question de navets... je ne connais pas cet épisode... vous me l'expliquerez! mais il s'agit de la montre, de la chaîne, de l'épingle, tout cela est faux... horriblemenl faux... et vous avez eu l'oflronterie de me dire que cela valait huit cents francs' Drôle, vous m'avez volé aussi, moi!

— C'est bien heureux que ces bijoux n'aient pas valu cette

somme! répond froidement Poterne, car, sur les deux mille cinq cents francs que j'avais reçus, vous ne m'en avez laissé que cinq cents pour donner à compte au marchand, et depuis vous ne m'avez jamais donné le reste !

— Parce que j'avais comme un pressentiment de ta friponnerie! Vendre de la drogue, du cuivre doré à mon jeune ami... c'est infâme, cela I

— Ah çà I dites donc, mais il me semble que depuis dix-huit mois vous vivez joliment aux dépens de voire jeune ami.

— Taisez-vous , Poterne , taisez-vous. J'ai envie de vous rompre les os... et vous le mériteriez bien... Voyez quelle belle chose vous avez faite en ne vous contentant pas des bénéfices honnêtes que vous pouviez réaliser sur les objets que vous vendiez à Chérubin : maintenant vous ne pouvez plus retourner chez lui. Je vous avais procuré une excellente maison, et par voire soif de l'or vous vous l'êtes fermée... et par contre-coup vous me faites un tort considérable... J'avais quelques bénéfices dans ce petit commerce... c'était bien juste, puisque c'était moi qui vous avais procuré la connaissance du petit richard.

— Quelques bénéfices I... C'est-à-dire que vous preniez tout! murmure Poterne en faisant une horrible grimace.

— Encore une fois, taisez-vous... ou je ne me modérerai pas! Et maintenant, comment soutiendrai-je mon luxe... mon rang?.,. Je puis bien emprunter quelquefois à Chérubin, mais cette ressource me manquera bientôt : les gens les plus obligennts se lassent de prêter, surtout quand on ne leur rend jamais. J'ai voulu donner à mon jeune ami le goût du jeu, en lui disant que c'était la passion des gens comme il faut, mais je n'ai pu y parven ir: le jeu l'ennuie; ensuite ce diable de Monfréville lui a justement conseillé de ne point s'y livrer. Il ne me reste donc plus qu'une voie de salut pour faire mes aJEfaires en me rendant utile à Chérubin, c'est l'amour. Quand un jeune homme riche est amoureux, ordinairement il fait mille folies pour celle qu'il aime... S'il y a des obstacles, il sème For à pleines mains pour les surmonter... et nous aurions su en faire naître quand nous l'aurions voulu. Eh bien! par une fatalité que je ne comprends pas. Chérubin, qui pousse des cris d'admiration lorsqu'il voit un joli minois, qui

avait eu l'air épris de mes quatre petites danseuses qui ne

peut pas apercevoir une grisette gentille sans en être troublé,

enfin qui a l'air d'êlro très-amoureux de toutes les femmes. Chérubin n'a encore formé aucune intrigue, pris aucune maîtresse. Je lui ai proposé vingt fois de le mener chez xMalvina, chez Rosina, chez Fœdora; il a d'abord accepté, puis ensuite il n'a plus voulu, en me disant : « Plus lard, nous verrons, je n'ose j)as!... » Et mes railleries, mes plaisanteries n'ont pu vaincre sa timidité. Voilà oij j'en suis, monsieur : vous voyez que j'ai raison de dire que votre friponnerie me met dans une fâcheuse position.

Poterne, qui a écouté D.iréna très-attentivement, semble réfléchir sur ce qu'il vient d'entendre et répond enfin :

— Si le jeune homme n'a point d'intrigue galante, c'est que probablement il n'a pas encore rencontré une femme qui l'ait rendu vraiment amoureux... et puis vos danseuses qui ont eu l'air de se jeter à sa tête... ce n'est pas comme ça que l'on séduit un cœur tout neuf... qui veut des illusions, de la passion. Soyez tranquille, je lui trouverai ce qu'il lui faut... et avant peu je l'engagerai dans une intrigue bien romanesque, bien entortillée...

— Songe que lu ne peux pluis le présenter devant Chérubin, qui est capable de le donner sa botte... où tu sais bien... Il était furieux contre toi, je t'en préviens.

— Oh! soyez tranquille, si je me présente encore à lui, j'aurai soin qu'il ne puisse pas me reconnaître.

Poterne, si tu parviens à faire naître un amour bien passionné dans le cœur de notre jeune homme, je te rends mon estime.

— Oui, oui, j'y parviendrai!... mais il faut me l.iissor le temps de trouver d'abord un joli minois... et de savoir ensuite

si.... Eh bien! Bruno!... Bruno! où vas-tu donc, pclit

drôle?...

Pendant la conversation qui av»;* '.leu entre Daréna et Poterne, le petit garçon, qui avait fort bien com[tris qu'il ne jouerail pas le rôle de singe, comme on le lui avait dit, avait rennis ses babils ; mais, celte toilette tcrmin«'e, 1^1. Bruno, présumant qu'on ne ferait pas attention à lui, avait roulé sous son bras la peau de singe dans laquelle il avait fourré le masque, et il venait avec cela de sortir de la chambre.

— Ma peau! ma peau de singe! Bruno!... s'écrie M. Poterne

L'AMOUREUX TRANSI loi

en courant sur le carré. Ah! petit gueux... veux-tu me la rendre!

Mais M. Bruno, qui est devenu irès-habile dans les exercices iîymnastiques, grâce aux leçons qu'il a prises pour faire le singe, descend l'escalier si lestement, qu'il est en bas avant que Poterne ait descendu quelques marches. Celui-ci n'en coirt pas moins après son jeune voleur; et tandis que Daréna rentre chez lui en riant de cetie aventure, M. Poterne court dans la rue après le petit décrolteur en criant :

— Ma peau!... ma peau!... Arrêtez ce petit drôle qui me vole ma peau!

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