L ENTREE DANS LE MONDE
Dans un fort bel appartement de la rue Saint-Lazare, res- .plendissant alors de lumières, une société élégante, et qui est déjà nombreuse, se livre à des causeries rarement intimes, mais souvent piquantes et railleuses. Les gens d'esprit jettent de temps à autre quelques mots dans la conversation, tandis que les bavards intrépides, qui n'ont jamais rien de spirituel à dire, s'obstinent toujours à garder la parole.
Madame Célival est bien telle que Monfréville Ta dépeinte : belle, gracieuse, coquette, jetant de temps à autre les yeux dans une glace pour s'assurer de l'effet de sa parure, s'oecupant de toutes les personnes qui sont chez elle avec ce talent d'une femme habituée à vivre dans le monde, mais conservant quelques sourires plus tendres, plus doux que les autres pour les hommes qui lui font la cour.
Près du divan sur lequel la maîtresse de la maison vient de s'asseoir, est une jeune et jolie blonde tout habillée de gaze, de crêpe, entortillée dans des voiles, des écharpes qui laissent à peine voir sa charmante physiononaie; et toute celte parure est blanche et rose, cl cela cncaJre si bien celle dame, que de loin
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el! • ressemble à ces gravures où une lête de femme apparaît au Tiilieu des nuages.
Mai^lame Célival remercie la jolie blonde d'avoir bien voulu fCïiir à sa soirée, el cela malgré l'étai de souffrance dans lequel /a mènent ses nerfs. A quelques pas est un grand monsieur décoré, fort laid, fort long, fort maigre, dont le menton est entouré par un mince collier de favoris d'un noir d'ébène; des moustaches également brûlantes, et qui so"^.' soigneusement cirées et relroussées par le bout, donnent à la physionomie de <^e monsieur quelque chose de celle d'un chat. En lui parlant, on le nomme- colonel.
Un jeune homme dont les cheveux sont séparés et bouclés avec autant de soin que pourrait en prendre une femme, et dont les traits réguliers, mais un peu durs, rappellent ces tètes antiques que nos peintres d'histoire aiment à donner aux héros de l'ancienne Rome, est debout contre une cheminée; il n'ôte guère les yeux de dessus ces dames qui causent sur le divan, mais sans paraître cependant arrêter ses regards plus particulièrement sur l'une que sur l'autre.
Près d'un piano,, car il y a nécessairement un piano dans le salon, plusieurs jeunes personnes sont rassemblées, feuilletant des albums ou regardant de la musique; elles ne sont pas toutes bien, mais elles sont toutes mises avec tant de goût, il y a dans leur tenue une grâce si décente que celles qui ne sont pas jolies ont pourtant encore du charme.
D"s mamans causent plus loin; les unes sont mises avec une coquetterie qui semble annoncer la prétention d'éclipser leur fille, les autres ont une élégance simple, de bon goût, qui convient <à l'^ur i\ge et qui ne i:^s p'n 1 que plus séduisantes, lorsqu'elles sont encore dans l'âge de plaire.
D<^s jeunes gens papillonnent autour des demoiselles, d'autres
-^ contentent de se tenir bien raides afin de faire admirer le fini
• leur toilette, le bon goût de leur coiffure; quelques-uns ont
ioptô un sourire qui reste sé^éotypé sur leur figure pendant
ut le courant de la soirée. Enfin, des hommes entre deux âges
usent debout au milieu du salon; parmi ceux-là on remarque
::i monsieur, dont les cheveux gris, déjà rares sur son front,
frisent avec luxe du côté des tempes; il porte une physionomie
distinguée et spirituelle, mais (quelque chose de trop curieux,
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de iroj) inquisiteur, brille dans ses petits yeux, qui ont une vivacité toute juvénile, quoique son visage annonce la soixantaine. Ce monsieur cause sans cesse, parle avec beaucoup de feu, ei, tout en faisant la conversation dans un coin du salon, trouve moyen d'entendre ce que l'on dit plus loin et se mêle ainsi à la plupart des causeries, soutenant en même temps plusieurs entretiens sur différents sujets avec la même facilité que César, qui dictait à la fois plusieurs lettres dans des langues différentas.
Un autre salon, moins grand que celui où se tiennent les dames, et auquel on se rend en traversant une charmante petite pièce meublée avec un luxe ravissant, est destiné aux personnes qui veulent jouer; des tables de whist, de bouillotte sont préparées, mais il n'y a pas encore d'amateurs.
On annonce M. de Monfréville et le marquis Chérubin de Grandvilain. Tous les regards se portent vers l'entrée du salon. Le nom de Chérubin et celui de Grandvilain forment un contraste si singulier qu'on est très-curieux de voir celui qui les porte.
— M. de Grandvilain, disent les jeunes personnes, oh! comme il doit être laid, ce monsienr-là I... ce ne peut être qu'un homme âgé...
— Mais on a dit aussi... Chérubin... c'est très-gentil, ce nom-là.
— Ce ne peut pas être le même.
— C'est sans doute le père et le fils.
Et pendant que l'on se livre à ces réflexions, madame Célival dit aux personnes qui l'entourent, mais de manière à être entendue par toute sa société :
— M. de Monfréville m'a en effet demandé la permission de .me présenter un jeune homme qui n'a pas encore été dans le
monde, et je la lui ai accordée, d'autant plus volontiers, que ce jeune homme, dernier rejeton d'une noble famille, mérite, diton, tout l'intérêt que M. de Monfréville prend à lui.
— Ah! très-bien 1 murmure le monsieur aux cheveux gris... Ceci est un petit avertissement avant l'introduction.
En ce moment Chérubin entre dans le salon avec Monfréville; malgré tout ce que lui a dit son mentor, il est fort peu rassuré, et l'incarnat qui couvre son visage laisse assez voir l'embarras qu'il éprouve. Cependant sns yeux sont si doux, si beaux, ses
traiis si délicats, sa physionomie si intéressante, qu'un murmure flatteur accueille son entrée dans le salon, et que chacun se sent déjà porté en sa faveur. Les jeunes gens, qui se tenaient bien raides pour se faire admirer, sont les seuls qui ne paraissent pas partager le sentiment généraL
— li a l'air bien gauche 1 dit l'un.
— 11 se tient fort mal ! dit un autre.
— II ressemble à une femme en homme, murmure un jeune lion hérissé de barbe, de moustaches et de favoris.
Et M. Trichet, c'est le monsieur aux cheveux gris, sourit d'un air malin, en disant :
— Chérubin!... c'est bien cela !... C'est bien le petit page du comte Almaviva! 11 lui manque encore la galanterie, l'assurance de son homonyme... mais cela viendra vite!... On ne demandera pas mieux que de le former.
Madame Céhval accueille avec un charmant sourire le jeune homme que Monfréville lui présente ; elle lui dit de ces choses flatteuses qui subjuguent sur-le-champ celui auquel on les adresse. Chérubin veut répondre aux compliments de cette dame, mais il s'embrouille, s'entortille dans une phrase dont il ne peut plus sortir. Heureusement Monfréville est là qui prend vite la parole pour le tirer d'embarras, et madame Célival a trop d'usage du monde pour ne pas chercher aussi à le mettre à son aise. Enfin, au bout de quelques minutes , Chérubin commence à oser regarder autour de lui, et il dit tout bas à son introducteur :
— Que de jolies femmes icil... Ah ! mon ami, cst-co qu'on peut les aimer toutes ?
— On est parfaitement libre de les aimer toutes, mais je ne réponds pas que toutes vous aimeront.
— La maîtresse de la maison est fort belle... elle a des yeux... qui vous... je n'ose pas dire...
— Dites toujours.
— Qui vous étourdissent, qui vous grisent... pardon... c'est quo je ne trouve pas le mot...
— Des yeux qui grisent n'est pas mauvais, ei, sans vous eu douter, vous avez peut-être trouvé l'expression la plus juste; car si le vin nous fait perdre la raison, les yeux d'une jolie
femme font absolument le môme effet. J'ai envie de rapporte
à madaiiie Célival ce que vous venez de dire de ses yeux ; je gage qu'elle en sera flattée.
— Oh ! mon ami, n'allez pas faire cela, je n'oserais plus regarder cette d^Tie. Mais en voilà une en face de nous qui est bien jolie aussi... Celle blonde presque cachée .sous des voiles blancs et roses?...
— C'est madame la comtesse Emma de Valdieri ; elle est ravissante en effet ; elle a quelque chose d'une sylphide, d'une fille de l'air! Elle est faite dans la perfection : petits pieds, petites mains, petite bouche, petites oreilles, ses yeux seuls sont grands. C'est le modèle des femmes mignonnes. Mais elle est excessivement nerveuse, vaporeuse et surtout capricieuse ; aujourd'hui elle vous accueillera avec un tendre regard, demain elle n'aura pas l'air de vous connaître ; les adulations l'ont gâtée. La comtesse Emma est Française, mais son mari est Corse... C'est ce gros monsieur à favoris épais qui vocalise près du piano. Il a une magnifique voix de basse, aussi veut-il toujours faire de la musique, et, quoique Corse, semble -t-il s'inquiéter fort peu des hommages que Ton adresse à sa femme.
M. Trichet, qui était assez éloigné de Monfréville, a cependant trouvé moyen d'entendre ce que celui-ci vient de dire à Chérubin, et il s'approche des deux disant amis, en d'un air railleur :
— Oui, oui, le beau chanteur Valdieri est fort peu jaloux... mais il ne faut pas s'y f.er pourtant!... Avec ces Corses, il y a toujours des vendetta à craindre... Et votre santé est bonne , monsieur de Monfréville?
— Très-bonne, monsieur, je vous remercie.
— Il y avait quelque temps qu'on ne vous avait vu dans les réunions.
— J'ai été obligé de rester longtemps à ma propriété près de Fontainebleau.
— Ah! très-bieu... Vous produisez monsieur dans le monde? Il ne pouvait y rencontrer un meilleur guide.
Chérubin s'incline et veut répondre quelques mots, mais, après avoir essayé, juge plus prudent de se taire. M. Trichet va continuer la conversation, lorsqu'il aperçoit à un autre bout du salon trois messieurs qui causent avec feu; aussiiôt il court vers eux. en s'écriao' •
— Ce n'est pas cela... vous n'y éles pas! Je sais l'histoire mieux que vous, et je vais vous h conter.
Moijfréville regarde Chérubin en souriant, et lui dit :
— Je n'ai pas besoin de vous apprendre que ce monsieur, que l'on appelle Trichet, est l'être le plus curieux et le plus bavard que l'on puisse rencontrer; il ne peut voir deux personnes causer ensemble sans venir se mêler à leur conversation, ce qun'est pas toujours agréable. Cependant, comme M. Trichet est un vieux garçon fort riche, qui donne de très-belles fêtes, et,, qu'à part sa curiosité , il ne manque pas d'esprit et raconte assez bien, il a ses entrées partout, dans les salons, comme dans les théâtres.
Chérubin continuait de promener ses regards sur les personnes rassemblées dans le salon , lorsque la porte s'ouvre et on annonce :
— Monsieur, madame et mademoiselle de Noirmont.
Une dame d'une taille élevée, mais dont la tournure est noble et élégante, entre d'abord avec une jeune personne dé quatorze à quinze ans. Cette dame, dont la toilette, quoique riche, est d'une simplicité presque sévère, semble avoir un peu plus de trente ans; ses traits sont beaux, mais sérieux ; ses grands yeux bruns, surmontés de sourcils assez épais, ont une expression vague et pensive qui ferait croire que la personne est souvent préoccupée de tout autre chose que de ce qu'elle dit ; sa bouche, un peu serrée, ne laisse presque jamais échapper un sourire ; eofm, de belles nattes de cheveux noirs, qui descendent très-bas, accompagnent bien cette figure froide et fière.
La jeune personne a la gentillesse de son âge; sans être trèsjolis, ses traits plaisent par une expression charmante d'espièglerie et de malice que tempèrent souvent les regards sévères de sa mère.
M. de Noirmont, qui vient ensuite, est un homme de cinquante ans, bien sonnés; il esL très-grand et se tient un peu voûté ; il a quelques cheveux bruns qui ombragent ses tempes, mais le milieu de sa tête est entièrement chauve; son aspect est dur, hautain et peu agréable; ses traits réguliers ont dû être assez beaux, mais son regard fixe, sa voix sèche et sa parole brève ne provoquent ni l'amitié ni la contiance.
L'arrivée de ces trois personnes aparu causer à .MonficvillD une
émotion assez vive ; son front se plisse, ses sourcils se rapprochent et un voile de tristesse couvre ses yeux; mais bientôt, surmontant le sentiment qu'il vient d'éprouver, il parvient à retrouver l'air aimable et satisfait qu'il avait en arrivant : on dirait même qu'il affecte de paraître plus gai qu'il ne l'élait auparavant.
M. Trichet, qui était revenu rôder près de Chérubin, ne manque pas de faire ses réflexions sur les personnes qui arrivent :
— C'est la famille de Noirmont ; ils ont quitté leur terre de Normandie, ils habitent Paris maintenant... Ils devaient s'ennuyer beaucoup dans leur domaine!... ils ne sont pas gais!... Ce de Noirmont est sec, raide, hautain!... Parce qu'il a été dans la magistrature, on croirait qu'il veut toujours vous juger... du reste c'est un homme d'une probité sévère... oh ! il mérite sa réputation, mais il n'est pas aimable. Quant à sa femme, elle est la digne compagne de son mari, parlant fort peu, ne souriant jamais... Je ne sais pas si elle a de l'esprit... mais elle ne le compromet pas I... Qn;mt à sa vertu, oh ! intacte! irréprochable comme la probité de son époux. Et cependant madame de Noirmont, qui est fort belle encore, quoiqu'elle puisse avoir de trentetrois à trente-quatre ans... oui, je lui donne cela... a dû être ravissante à dix-huit ans, si toutefois alors elle daignait sourire I Pour leur fille, la jeune Ernestine, c'est encore une enfant... Elle est gentille, elle a l'air gai, espiègle... ce qui prouverait qu'elle ne lient ni de son père, ni de sa mère. .. mais cela se voit souvent et... Ah ! — attendez donc, colonel, j'ai connu la personne dont vous parlez... je vais vous expliquer le fait qui vous occupe...
M. Trichet court alors près du grand monsieur aux moustaches retroussées qui cause avec deux dames; et Chérubin, se retournant, s'aperçoit que Monfréville n'est plus à côté de lui.
En se trouvant seul, au milieu de celle nombreuse société, le jeune homme se sent tout troublé et perd l'assurance qu'il puisait dans le voisinage de son ami. Ne voulant pas rester gauche, embarrassé près de la cheminée où il est exposé à tous les regards, il parvient à se faufiler hors du cercle en se glissant derrière un fauteuil, puis il gagne une embrasure de croisée; mais ià, des personnes qui sont assises rempôcheni d'aller plus loin. Il veut revenir sur ses pas mais madame d.' Noirmont et sa fille sont venues s'asseoir devant lui et ont fermé la rouie par laquelle il est arrivé là, si bien qu'il se trouve bloqué dans un tout
petit espace d'où il ne pourrait sortir qu'eu faisant lever les dames qui sont devant kii. Gomme il est incapable d'une telle hardiesse, il se décide à rester dans le coin où il se trouve, jusqu'à ce qu'il plaise au hasard ou à Monfréville de venir le tirer de sa prison.
Les dames qui sont assises devant l'encoignure où Chérubin se tient debout ne se doutent pas qu'il y a quelqu'un derrière elles. Les conversations continuent dans le salon; on va, on vient, on rit, on se promène. Chérubin seul ne peut pas bouger, et il ne sait trop quelle figure faire dans son petit coin. Madame Célival a passé plusieurs fois devant les personnes qui tiennent Chérubin bloqué, mais elle ne l'a pas aperçu ; il s'en félicite, car il n'aurait su que répondre si cette dame lui avait demandé ce qu'il faisait là. Monfréville a reparu aussi dans le salon, mais il n'a pas vu les regards suppliants que lui jette son jeune ami, et loin de s'approcher de lui, il semble éviter de venir du côté ou madame de Noirmont vient de s'asseoir.
Près d'une heure s'écoule ainsi ; le pauvre Chérubin est trèsfatigué de se tenir constamment sur ses jambes, et s'ennuie horriblement dans son petit coin. Cependant il peut entendre ce que madame de Noirmont dit à sa fille, mais cette dame ne fait pas de longues conversations et se contente de répondre brièvement à ce que. lui dit la jeune Ernestine.
— Maman, dit mademoiselle de Noirmont, après qu'une jeune personne a chanté une romance, est-ce que vous ne voulez pas que je chante, moi?
— Non, ma fille, vous êtes trop jeune pour vous mettre en évidence, et, d'ailleurs, à moins que votre père ne l'exige, vous ne chanterez jamais dans le monde.
— Pourquoi donc cela, maman ?
— Parce que j'aime mieux dans une jeune personne la modestie qui se cache, que la vanité qui brille.
— xMais alors, maman, pourquoi m'avoir donné un maître d^ musique et le chant ?
— Ces talents-là sont plus utiles dans la solitude que dans le monde.
— Ah ! Mais pourtant, maman...
— C'est assez, ma fille !
Un regard de madame de Noirmont impose Aîlence à la
jeune fille, mais au bout de quelques minutes elle reprend :
— On ne danse donc pas ici, mqman?
— Non sans doute... Est-ce que je vous ai dit que nous allions lu bal?
— Oh! non, mais quelquefois on danse dans les soirées... c'est bien plus amusant, alors!
— Nous ne pensez qu'aux plaisirs, qu'à la danse 1
— Oh 1 j'aime tant cela !.. . Mon père m'a dit que cet hiver il donnerait un grand bal.
— Un grand bal!... Ahl j'aime à croire qu'il changera d'idée!
— Pourquoi donc ne voulez-vous pas, maman ? '
— C'est bien, taisez-vous.
La jeune fille se tait en faisant une petite moue bien gentille, alors sa mère lui prend vivement la main, la presse dans les siennes et lui dit d'un ton plus doux et avec une expression de tristesse profondément sentie :
— Je t'afflige, Ernestine, tu n'aimeras pas ta mère...
Pour toute réponse, la jeune fille porte à ses lèvres la main de sa mère en murmurant :
— Oh! tu sais bien que si!...
Tout à coup, en se retournant, la fille de madame de Noirmont aperçoit Chérubin qui ne sait plus sur quelle jambe se tenir. En voyant debout, derrière elle, ce jeune homme qui fait une si drôle de figure, la jeune Ernestine ne retient qu'à moitié une envie de rire. Sa mère lui dit :
— Qu'avez-vou3 donc?... que vous prend-il? On ne rit pas pas ainsi en société, c'est inconvenant.
Pour toute réponse, la jeune fille pousse doucement sa mère, en balbutiant :
— Tenez... un petit monsieur... derrière nous!... Madame de. Noirmont se retourne et voit alors Chérubin qui,
ne sachant plus quelle contenance tenir, lui fait un profond salui. Et -nnée do voir ce jeune homme blotti dans l'embrasure d'une fenêtre, madame de Noirmont va lui livrer passage... mais en ce moment Monfréville, qui vient de découvrir son jeune ami qu'il cherchait en vain dans les salons, s'avance pour l'aider à sortir de sa prison.
En apercevant Monfréville qui vient droit à elle, madame de
Noirnioni -omble éprouver un mouvement convulsif ; cependant son visage reste à peu près le même.
— Pardon, madame, dit Monfréville, mais permettez-moi de délivrer un jeune homme qui, j'en suis certain, est là depuis longtemps sans oser bouger, parce qu'il aurait craint de vous déranger.
Pour toute réponse, madame de Noirmont fait signe à sa fille de se lever, ce que celle-ci fait aussitôt. Chérubin se hâte alors de profiter du passage en adressant mille excuses à la jeune F.rnestine, puis il s'éloigne vivement avec Monfréville, sans reîM.irquer l'extrême pâleur qui couvre le visage de madame de Noirmont et la gaîté forcée de son ami.
— Il y a plus d'une heure que je suis là ! dit tout bas Chérubin en suivant son mentor. Ah 1 j'étais bien mal à mon aise!... Quel supplice!...
— Eh 1 mon cher ami, pourquoi donc allez-vous vous fourrer dans les petits coins?... Est-ce que... madame de Noirmont vous a parlé?
— Celte dame qui a l'air si sévère... qui était devant moi?... Non vraiment, elle venait seulement de m'apercevoir... Oh! pour cette dame-là, je n'en serais pas amoureux... quoiqu'elle soit fort belle!... mais je lui trouve l'air peu aimable... Quelle différence avec la comtesse Valdieri... et madame Célival... et puis celle-ci... et puis celle-là...
Pendant qu? Chérubin promène ses regards amoureux sur les dames qui lui plaisent, M. de Noirmont, qui causait avec M. Tiichet, quitte celui-ci et vient se placer devant le petit marquis, auquel il fait un salut grave et cérémonieux en lui disant :
— On vient de m'apprendre que le fils de feu M. le marquis de Grandvilain était ici, et je viens lui dire que je suis charmé de \oir le his d'une personne que j'estimais et que j'honorais à tous égards. Oui, monsieur, j'ai beaucoup connu monsieur votn père... c'était un bien galant homme, je ne doute pas que son fils lui ressemble, et j'espère qu'il voudra bien me faire l'honneur de venir chez moi... Voici ma carte, monsieur, je compte sur le plaisir de votre visite.
Ciiérubin, tout étourdi de cette nouvelle invitation, salue en disant quelques phrases banales; mais M. de Noirmont, lui pre- \aQi la main, l'entraîne avec lui en lui disant
L'AMOUREUX TRANSI 17j
— Permeltcz-moi de vous présenter à madame de Noirmont. Chérubin se laisse entraîner; il se revoit en frémissant ramené
près du petit coin où il est resté si longtemps, mais celte fois on ne l'y fiil pas rentrer. M. de Noirmont le présente à sa femme, en lui disant :
— Monsieur est le marquis de GniKhilain... fils d'un homme par qui je m'honorais d'être distingue.
Madame de Noirmont, qui reconnaît le jeune homme qui était son prisonnier, réprime un mouvement de surprise, salue froidement Chérubin et semble hésiter à le regarder, comme si elle craignait de voir encore Moniréville avec lui.
La petite Ernestine se mord les lèvres pour ne pas rire, en entendant son père donner au jeune homme qu'il présente le nom He Grandvilain.
Enfin Chérubin e^t parvenu à se retrouver libre, il va rejoindre MonjVéville qui lui dit :
— On vous a présenté à madame de Noirmont?
— Oui, mon ami.
. — Que vous d-t-clle dit?
— lîien; elle m'a fait même un salut assez froid
— Est-ce que vous irez dans cette maison?
— Ma foi, je n'en ai nulle envie, il me semble qu'on doit s'y ennuyer horriblement; ce M. de Noirmont a une politesse sévère qui vous glace!... Après tout, je ne suis pas obligé de voir tous ies amis de mon père ; ils ne sont guère de mon âge.
— Vous mdtrez votre carte chez ce monsieur, et cela suffira; je pense aussi que vous ferez tout aussi bien de ne point aller dans celte m usun. xMuls madam;; Célival vous cherche, elle demandait tout à I heure ce que vous éiiez devenu... je crois que vous avez tait sa conquête.
— Vraiment!... O'.i! si cela était vrail
— Tenez, la voilà là-bas. Allez donc lui dire quelque chose.
— Maib quoi?
— Tout ce que vous voudrez; elle vous aidera, d'ailleurs, à goulenir la conversation. Ne soyez pas timide, mon cher ami, ce ne serait pas le moyen de faire votre chemin dans le monde.
Chérubin fait un effort sur lui-même, il se décide à s'approcher de ma lame Célival; celle-ci, qui le voit venir vers elle, lui adresse un charmant sourire el s'einnresse de lui faire signe de
venir s'asseoir à son côté. Encouragé par cet accueil, Chérubin va prendre place près de la belle brune, en balbutiant quelques paroles qu'il est impossible d'entendre, mais auxquelles madame Cclival répond cependant comme si elle les avait entendues. Une fcnane spirituelle trouve moyen de donner, quand elle le veut, de l'assurance au plus timide, en faisant à elle seule les frais de presque toute la conversation. Chérubin se sent plus hardi, plus content de lui-même; il en est venu à être presque tout à fait à son aise près de cette dame, lorsque l'inévitable M. Trichet vient se planter devant eux, en s'écriant :
— Je ne sais pas de quoi il est question!... Et, pourtant, je gage que je devine le sujet de votre entretien.
Madame Célival, qui paraît assez mécontente que M. Trichet soii venu se mêler dans sa conversation avec Chérubin, répond au viet.x garçon :
Vous voulez toujours deviner ce qu'on dit!... vous pourriez
bien vous tromper... Voyons, que me disait monsieur?
Que vous êtes charmante, adorable ; car on ne peut pas
vous dire autre chose.
Madame Célival sourit d'un air moins contrarié, tandis que Chérubin, q' i rougit jusqu'au blanc des yeux, s'écrie :
Mais, non! je ne disais pas cela à madame!...
Alors, vous le pensiez! reprend M. Trichet, et c'est la
même chose.
Chéiubin ne sait plus que dire; il baisse les yeux, et fait une mine si drôle, que madame Célival, qui a pitié de son embarras, dit en se levant :
— Alions, mon cher Trichet, vous êtes un vieux fou!... c'esV pour cela qu'il faut vous pardonner.
Le vieux garçon n'a pas entendu ces derniers mots ; il vient de courir près d'un monsieur qui pérore à l'autre bout du salon, et auquel il se fait un plaisir d'aller couper la parole; et madame Célival quille Chérubin en lui disant, avec un regard tout à la fois aimable et tendre :
— J'espère, monsieur, que ma maison vous sera agréable ; fOus me le prouverez en. venant souvent me voir.
— Eh bien ! dit Monfréville en rejoignant Chérubin, il me semble que vos affaires sont en bon train?
— Ah! mon ami, celte dame est charmante; auprès d^elle,
il me semblait que j'avais de l'esprit!... Je n'ai jamais 6\.é si content de moi-même.
— C'est toujours ainsi!...
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux!
mais l'amour d'une femme aimable est le plus grand bonheur sur la terre ! Venez : vous ne jouez pas, ni moi non plus, il est temps de partir.
Chérubin et Monfréville sortent alors du salon, que la famille de Noirmont avait quitté peu de temps auparavant.