‹ L'amoureux transiChapitre 19 sur 29 · LA COMTESSE DE GLOBESKA · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE GLOBESKA

ïl est neuf heures du soir, et deux hommes, qui semblent attendre et observer, se promènent dans la rue Grenétat : l'un, allant depuis le milieu à peu près jusqu'à la fontaine qui fait le coin de la rue Saint-Denis, a une grande redingote qui lui pince parfaitement la taille et qui est boutonnée jusqu'au menton, la tournure d'un petit-maître et des gants paille ; mais, lorsqu'il passe devant une boutique bien éclairée, on s'aperçoit que sa redingote est usée, tachée en plusieurs endroits, et que ses gants paille ne sont plus de la première fraîcheur. Ce monsieur fume un cigare avec toute la grâce d'un habitué de Tortoni.

Le second personnage, qui est enveloppé dans un vieux carrick noisette, que nous connaissons déjà, a la tête couverte d'un chapeau rond, dont les bords sont tellement larges et la formftellement plate, que de loin il semble avoir la coiffure d'u< charbonnier. Celui-là ne fait que quelques pas, depuis une maison ayant une allée fort sombre, dont la porte reste ouverte, jusqu'à deux ou trois maisons plus loin, mais alors ses yeux ne perdenl pas de vue l'allée dont il s'éloigne.

Dans ces deux individus, on a déjà reconnu Daréna et son digne ami, M. Poterne.

Depuis que son homme d'affaires ne peut plus en faire avec le

jeune marquis de Grandvilain, Daréna est beaucoup déchu de sa splendeur; les bénr^fices ayant été mringés par lui en fort peu de t(^mps, il est retombé dans ce qu'il appelle une noble débine^ que M. Poterne qualifie, lui, do pane comj)lète.

Daréna a bien encore de temps à autre recours à la bourse de son jeune ami; mais, en usant trop souvent de ce moyen, il craint de se perdre entièrement dans l'esprit de Chérubin; car, malgré sa candeur naïve, il y a chez ce jeune homme un bon sens naturel qui lui fait deviner ce qui n'est pas convenable, et Daréna ne voudrait pas se fermer tout à fait l'hôtel de Grandvilain.

— Ah çà ! est-ce que cet animal de Poterne se fiche de moi? dit Daréna en s'arrêtant au coin de la rue pour secouer les cendres de son cigare. Faire faction dans la rue Grenétat... oîi il y a constamment de la crotte... c'est champêtre !... .le devrais être au foyer de l'Opéra, maintenant !,.. Ah! j'oublie toujours que ma toilette est un peu raffalée!... Quel fichu cigare !... Pouah!... On ne trouve rien de bon dans ce quartier-ci !

Daréna jette le bout de son cigare, revient sur ses pas, et s'arrêtant près de Poterne, '',ui est placé contre une borne, les yeux fixés sur l'allée noire qui est en face de lui, le pousse du coude, en lui disant :

— Est-ce que nous allons rester encore là longtemps, vieux matou ? Sais-tu que cela commence bigrement à m'ennuyer ?

— Quand on veut mener une entreprise à bonne fin, il faut de la patience, répond Poterne, sans détourner les yeux.

— A bonne fin 1... Je crois que ta fin ne sera guère bonne à loi, vieux drôle; mais pourquoi la donzelle se fait-elle ainsi attendre ?... Elle ne sait donc pas que lu es là ?.,. Voyons, Poterne, répondez à votre ami.

Poterne se retourne vivement, en disant à voix oasse :

— D'abord ne me nommez donc pas, je vous en supplie... je n'ai pas besoin que la petite sache mon vrai nom ; elle pourrait le redire par oubli, par bêtise, et tout le fruit de mon pian serait à vau-l'eau!..

— Tu devrais bien y être, toi, à vau-l'eau!... Mais voyons, redis-moi un peu ce que tu as imaginé... que je voie si cela a le sens commun ; car je ne t'ai pas bien écouté, ce matin.

— C'est très-simple : nous voulons tâcher de rendre le jeune

Cliérubin amoureux, afin de l'enfoncer dans une intrigue qui puisse nous être lucrative.

— Hélas ! oui; car si Vor n'est qu^une chimère ! tous ces polissons de tailleurs refusent de me taire des habits sans cette chimère là!

— Pour rendre notre Adonis bien épris, il fallait d'abord trou» ver une jolie fille.

— C'est juste; c'est comme pour un civet : prenez d'abord un lièvre.

— J'ai découvert ce qu'il nous fallait... là, dans cette maison,

au troisième sur le derrière Il y a une rose... une véritable

rose !

— Une rose dans celle vilaine m.aison... et sur le derrière ! J'ai grand'peur que ta rose ne soit qu'un gratte-cul 1

— Vous en jugerez vous-même tout à l'heure. Voici l'heure où les ouvrières quittent leur travail ; je suis même étonné qu'elles ne soient pas encore sorties.

— Et que faii-elle, cette rose purpurine?

— Elle fait des chapeaux de paille d'Italie.

— Ah 1 très-bien, et elle est honnête ?

— Ah ! je ne vous la donne pas pour une rosière ; mais elle a l'air fort décent ; elle adore un petit pays à elle, qui a été obligé de partir comme simple tourlourou, et tout son bonheur serait de pouvoir amasser de quoi épouser son petit pays quand il reviendra ; aussi n'écoute-t-elle pas tous les jeunes gens qui courent chaque soir après elle, parce qu'elle sait bien que ce sont des gamins, qui ne la mettront pas à même de s'établir avec son petit pays.

— Bravo ! cette jeune fille a d'excellents principes ; et comment as-tu fait sa connaissance ?... en lui payant des marrons ?

— En la défendant contre un jeune garçon coiffeur qui, pour lui prendre le bras, s'adressait toujours à un endroit plus bas...

— Ces coiffeurs sont bien scélérats. Voilà où conduit l'habitude de faire du crêpé... Et qu'as-tu proposé à ce bouioa de rose?

— D'abord je me suis donné pour un noble Polonais, le comte de Globeski.

— Faquin I qui se permet de prendre le litre de comte I... Après ?

— J'ai dit à la jeune fille que, si elle voulait, je lui ferais gagner une somme très-rondeletie. Comme elle croyait d'abord que j'étais amoureux d'elle, elle m'a répondu que j'étais trop /aid.

— C'est bien, j'aime cette franchise.

— J'ai rassuré la petite en lui disant qu'il ne s'agissait pas d« moi, mais d'un jeune homme fort geniil... que pour des raisons ie famille nous désirions rendre amoureux d'elle.

— J'adore les raisons de famille 1... Continue :

— Ma jolif- ouvrière ne m'a pas paru avoir l'imagination très- ©uverte; malgré cela, elle a compris à peu près. C'est une Alsaeienne ; elle se nomme Chichelte Chichemann... Elle a un léger accent, mais qui n'est pas désagréable, et que l'on peut prendre pour l'accent polonais, d'autant plus que celte langue ressemble beaucoup à l'allemand. Enfin j'ai rendez-vous avec elle ce soir : nous allons la mener dans un café, et, là, nous conviendrons de nos faits; vous verrez qu'elle est extrêmement jolie, et qu'elle a un petit air virginal à s'y méprendre. Quand elle sera habillée en comtesse polonaise, il est impossible que le jeune marquis n'en devienne pas éperdument amoureux.

— Il faut l'espérer, et alors hâtons-nous d'agir, car Monfréville mène maintenant Chérubin dans le grand monde. Nos marquises et nos comtesses véritables trouveront l'adolescent fort gentil; de son côté, il deviendra aussi amoureuî; de quelqu'une de ces dames, et si son cœur était bien pris...

— Nous en serions pour nos frais, nous autres!

— Ah bah! pourvu que ta petite soit vraiment jolie... cela n'empêcherait pas : il y a toujours dans le cœur humain de la place pour un nouvel amour... A dix-huit ans et demi, moi, j'aurais aimé les quatre parties du monde... Ah! attention, je crois que voilà le troupeau qui sort.

En effet, plusieurs jeunes filles coiffées de petits bonnets et ayant un modeste tablier sortent de l'allée sombre; quelquesones sont bientôt rejointes par des jeunes gens qui guettaient aussi l'instant de leur départ. D'autres s'éloignent sciules. Daréna et Poterne, plantés de l'autrt' côté de la rue, laissent passer toutes ces ouvrières; enfin, la dernière traverse lestement le ruisseau, et vient à Poterne, qui tâche de faire une voix aimable en lui disant :

— Vous m'avez reconnu, mademoiselle Chichelte?

— Ah! je crois pien... fous ressemblez à un charbonnier avec foire grand chapeau!

Daréna pari d'un éclat de rire; la jeune ouvrière s'arrête en disant :

— Ah! fous êtes avec quelqu'un, messie Globeski?...

— Oui, un de mes amis intimes, et qui est chargé de conduire l'aiFaire dont je vous ai parlé... Nous allons causer ensemble quelque part.

— Oui, ma chère enfant, dit Daréna, en prenant le bras delà jeune ouvrière qu'il passe sous le sien, nous allons jaser en butant du punch... Aimez-vous le punch?

— Oh 1 foui , peaucup ! répond l'Alsacienne en regardant Daréna.

— Très-bien, je vols que nous pourrons nous entendre !... Je suis un peu moins laid que monsieur ; donnez-moi le bras, je vous ferai moins peur que lui. Y a-t-il un café un peu propre par ici?... Gagnons la" rue Saint-Denis... Je ne vous ai pas regardée encore; on m'a dit que vous étiez ravissante... Je dois cependant m'en assurer. Ah! bon, voilà jusienicni ui pharmacien

Daréna entraîne la petite ouvrière devant la boutique du phar macien, et, la plaçant devant un de ces globes bleus qui jettent dans la rue une clarté blafarde, la regarde et s'écrie :

— Fort bien!... Ah! ma foi, fort gentille!... Et si nous sommes comme cela, vue à travers un bocal, qu'est-ce que nous serons donc tout à l'heure? Ah! voilà un café, entrons.

Ces messieurs entrent dans le café avec mademoiselle Chichelte; ils choisissent une table dans un coin de la salle, afin de pouvoir causer plus à leur aise, et Daréna dit au garçon :

— Un bol de punch au rhum !... tout ce qu'il y a de plus soigné 1

Poterne fait la grimace et dit tout bas à Daréna :

— Celte petite se serait bien contentée de bière... Ce n'était pas la peine de...

— Qu'est-ce que c'est?... Nous tombons dans la vilenie!... Poterne, mon ami, vous savez que je n'aime pas ce genre-là.

— Mais ne m'appelez donc pas Poterne!...

— Alors, tais-toi, et ne m'ennuie pas avec les sottes réflexiou^ Mademoiselle Chichelte est allée se placer à la table, où gWq

<î^"> L'AMOUREUX TRANS

ne paraît pas s'inquiéter du tout de ce que disent les messieurs qui sont avec elle. L'Alsacienne peut avoir vingt ans; elle es; Irès-petile, mais elle a un embonpoint fort agréable; elle aune figure ronde, des yeux bruns, pas très-grands, mais bien fendus et surmontés de légers sourcils fort bien dessinés; une petite bouche, de jolies deuts, un petit menton rond enjolivé d'une légère fossette, des joues un peu rebondies, puis une grand^^ fraîcheur répandue sur tout cela achève d'en faire une charmante figure de villageoise; du reste, point de physionomie, point d'expression dans les yeux... Toujours le même calme et 'le même souriie.

Daréna examine de nouveau l'Alsacienne, et dit bas à Poterne:

— Elle est jolie... Elle est fraîche comme une rose! elle a l'air décent... elle a même l'air bote, mais ça passera pour de la candeur. Allons, tu as fait une véritable trouvaille; quand ce sera en toilette, il est impossible que Chérubin n'en devienne pas amoureux. Ah! voilà le punch... buvons!... Buvez, jeune Chichetle... Les Alsaciennes ont ordinairament le gosier très-développé.

Mademoiselle Chichette sourit et prend un verre, en disant :

— Ah! foui, che bois pien !

— L'accent est un peu prononcé! murmure Daréna. Enfic n'importe, c'est du polonais, c'est convenu. — Garçon, des ma» carons donc! Com.ment! vous voyez que nous avons une dame et vous oubliez les macarons ! Est-ce que vous n'en avez pas?.. Quand on n'en a pas, on en fait!

— On '^si allé en chercher, monsieur.

— C'est heureux. En attendant, donnez-nous des échaudés, des croquets ce que vous aurez.

Pendant ce dialogue, Poterne pousse des soupirs étouffés. Enfin, on apporte une corbeille que Daréna place devant la jeune ouvrière, et il se bourre lui-même d'échaurtés comme s'il n'avait pas dîné. Voyant cela, M. Poterne se décide à puiser aussi dans la corb'ille, et à dévorer tous les croquets; Daréna lui dit avec un sérieux comique :

— Vous voyez Dien, comte de Globeski, que j'ai eu raison de demander ces bagatelles. Mais maintenant, parlons d'affaires, et allons au fait.

« Mademoiselle Chichette, vous avez une des plus jolies figures (jutj l'on puisse rencontrer dans Paris et dans la banlieue. Nous

vûulons qu'un jeune homme devienne très-amoureux de vous... Ge sera facile ; mais nous voulons qu'il y alL des obstacles à son amour. Pourquoi?... Gela ne vous regarde pas; l'essentiel est que vous fassiez exactement ce que l'on vous dira. D'abord, vous êtes la femme de M. le comte de Globeski... par conséquent, vous êtes la comtesse de Globeska! c'est l'usage polonais; les hommes prennent un i, les femmes un a.

— Oh 1 non, je veux être la femme de mon betit pays ! che iui ai promis !

— Mais, sacrebleu ! ceci est pour la frime ; c'est la corné Jia que nous voulons vous faire jouer.

— Ah ! foui! foui!... pour rire!... Ah! che veux pien.

— Vous êtes donc la comtesse de Globeska, Polonaise réfugiée... et votre ami que voilà... monsieur qui est si vilain, est horriblement jaloux; fourrez-vous tout cela dans la tête. On vous donnera une jolie toilette; ça ne peut pas vous déplaire... et vous logerez avec monsieur pendant quelques jours... excepté la nuit, mais en tout bien tout honneur !...

— Ah ! foui ! foui!...

— Et, quand le jeune homme sera bien amoureux, vous l'aimerez aussi si cela vous fait plaisir; du reste, il en vaut bien la peine! c'est un charmant garçon... Vous ne haïssez pas les charmants garçons ?

— Ah 1 ah ! foui ! foui !...

— Et pour tout cela vous aurez vingt-cinq napoléons, autrement dit cinq cents francs...

Poterne pousse Daréna en lui disant à l'oreille ;

— G'est trop ! c'est trop ! elle nous aurait secondés pour deux ou trois louis...

Daréna continue :

— Oui, vous aurez cinq cent.3 Irancs... six cents même ! si l'affaire marche bien... Je vous les garantis, et monsieur vous les payera... Hein ! c'est gentil cela?

— Ah! foui ! foui 1

— Sapristi! dit Daréna en se retournant, elle me fait l'elTei d'être bêle comme plusieurs oies !... Enfin, c'est égal ! l'amour est aveugle, il a aussi le droit d'élre sourd... Buvons! Garçon, un autre bol.

— Mais... mais...

— Taisez- vous, comte de Globeski ! vous êles libre de ne plus boire... mais vous aurez toujours le droit de payer.

Le second bol est apporté; la jeune Alsacienne a encore plus de couleurs, ses yeux commencent même à s'animer, et Daréna s'écrie :

— Ah ! fichtre! si Chérubin la voyait maintenant... quel incendie elle allumerait!.. Comte de Globeski, vous ferez en sorte que Chichette ait demain soir ces yeux-là... tous lui donnerez une légère pointe.

— Oui... avec du coco! murmure Poterne en se moucliant,

— Attention ! comme c'est au spectacle qu'il est le plus facile de faire connaissance, demain soir le comte de Globeski mènera son épouse au spectacle... au Cirque ; c'est le théâtre favori des étrangers.

— Soit, dit Poterne, nous irons au Cirque ; nous nous placerons à l'amphithéâtre des secondes.

— Et pourquoi pas au paradis, tout de suite! Hum! vous

me faites pitié, Globeski I Vous vous placerez aux premières

dans une loge...

— Mais...

— Point de mais!... Madame sera parfaitement mise!

— On tâchera.

— Et vous, comte, vous aurez soin ds ne pas ressembler i une canaille qui se nomme Poterne.»

— Il n'y a aucun danger.

— Nous irons nous mettre dans yotre loge... derrière vous; la comtesse de Globeska assassinera mon jeune ami de ses œillades Vous entendez, petite?

— Oh! foui !foui!...

— Et surtout elle n'aura pas l'air de me connaître.

— Foui ! foui !

— Le comte de Globeski sortira dans un entr'acte sans son épouse... celle-ci répondra aux jolies choses que mon jeune ami lui dira... Elle n'en dira pas long de peur de lâcher quelques bêtises, mais elle sera tendre et passionnée.

— Oh ! foui! foui!...

— Après le spectacle, le comte emmènera sa femme; nous les suivrons... Il prendra une voiture, nous les suivrons toujours..»

Le reste ira loiit seul. C'est bien entendu, bien compris... 11 n'y â plus de punch... payez, comte, et parlons.

Poterne paye en gémissant ; Daréna l'oblige même à donner six sous au garçon, puis on sort du café. Mademoiselle Ghichetie demeure dans la rue Saint-Denis, on la reconduit jusque chez elle, d'où elle promet de ne pas bouger le lendemain pour attendre M. de Globeski; ensuite Daréna va flâner au Palais- Royal et Poterne va se coucher.

Daréna avait pris ses mesures d'avance, il savait que le lendemain Monfréville était d'un grand dîner, que par conséquent Chérubin serait libre. Il l'avait vu le matin et lui avait dit ;

— Demain, je veux passer la soirée avec vous... vous me saciifiorez bien une soirée de vos grandes dames ! Vous ne sortez plus des salons maintenant... on vous accapare... Monfréville ne vous quitte plus, mais mon amitié demande son tour, et comme je ne vais plus dans le monde... pour le moment!... j'ai des temps comme cela... eh bien ! nous irons au spectacle.

Chérubin avait accepté. Cependant il commençait à prendre goût aux grandes soirées : l'aimable accueil qu'il recevait partout chassait peu à peu sa timidité. Madame Célival était pour lui plus aimable qu'avec tout autre; ce qui paraissait contrarier plusieurs messieurs, entre autres le colonel qui ressemblait à un chat, et le beau jeune homme qui avait l'air d'un Romain.

Ce n'était pas tout: la délicieuse comtesse Valdieri, si capricieuse, si nerveuse, si vaporeuse, et qui recevait souvent comme par grâce les hommages qu'on lui adressait, avait cru d'abord que le marquis Chérubin viendrait bien vite grossir la foule de ses adorateurs; mais le jeune homme s'était conienté de l'admirer de très-loin ; cette fois sa timidité l'avait bien servi. La petite comtesse avait éprouvé un violent dépit de ce qu'elle attribuait à de l'indifférence; car, à présent, on ne peut pas présumer que les jeunes gens soient timides, et madame de Valdieri, s'apercevant que Chérubin causait beaucoup avec madame Célival, faisait tous ses efforts pour enlever à celle-ci cette nouvelle conquête. Chez les femmes, le dépit conduit quelquefois à l'amour, et un autre que Chérubin eût déjà profité de la rivalité qu'il faisait naître.

La jolie comtesse avait engagé le jeune marquis à venir à ses soirées. M. Valdieri, en époux complaisant, avait joint ses

instances à celles de sa femme, et Chérubin allait chez la vaporou^e Emma, qui près de lui se montrait fort aimable et semblait oublier ses maux de nerfs.

Puis, dans une rue qui avoisinait l'hôtel, il y avait une assez belle boutique de lingerie, et dans cette boutique, parmi plusieurs jeunes filles occupées constamment à travailler dans le comptoir, il y en avait une aux cheveux blonds-puces, aux veux un peu roux, qui avait un petit nez retroussé à la Roxehne ei un air extrêmement éveillé; celle-là, lorsque Chérubin passait, trouvait toujours moyen d'être contre la porte et de lui sourire, ou de sortir un moment dans la rue sous le moindre prétexte; et plusieurs fois, en passaniaout près du jeune homme, elle lui avait dit en tenant ses yeux baissés :

— Je sors tous les soirs à neuf heures si vous avez envie

de me parler, attendez-moi un soir au bout de la rue, je m'appelle Célanire.

Enfin Chérubin avait aussi rencontré plusieurs fois mademoiselle Malvina, qui n'était plus habillée en Suissesse, mais qui était fort agaçante avec son petit bibi rose, sa robe un peu courte et l'écharpe de soie noire qui lui serrait la taille de manière à faire rebondir ses hanches d'une façon très-évidente, et Malvina s'était arrêtée devant le jeune homme, lui avait lancé une œillade brûlante et lui avait dit :

— Vous ne voulez donc pas venir me voir, monsieur Chérubin? Savez-vous que c'est bien mal, et que vous êtes un ingrat de ne pas cultiver ma connaissance? Vous savez mon adresse,

venez déjeuner avez moi Je me lève tard, mais je vous

permets d'arriver de très-bonne heure.

Chérubin était ainsi sous Is feu roulant de plusieurs conquêtes, lorsque Daréna. qui a trouvé moyen de soigner sa toilette, vient le prendre et l'emmène au Cirque, boulevard dut Temple.

Chemin faisant, le jeune homme ne manque pas de faire à Daréna le récit de tout ce qui lui arrive, et celui-ci, qui l'a écouté avec attention, lui dit:

11 me paraît, mon cher ami, que décidémeat vous été» dd

faublas, toutes les femmes vous adorenll El vous?

— Moi... oh! je les adore aussi !

— Ainsi vous aimez madame Célival ?

— Mais... je croi'^ que oui... je la trouve bien sé^luisanie,

— Et la langoureuse comtesse de Valdieri ?

— Oh !... elle me plaît aussi beaucoup.

— El la grisette ar.lremeiU dit la lingôre?

— Je la trouve très-gentille!

^ El iMalvina... qui fait si bien les pirouettes?

— Elle est fort à mon goût!

. — Eh bien î alors où en êtes-vousavec toutes ces dames?

Entre hommes, parbleu I on ne fait pas mystère de tout ç\l

— Où j'en suis? mais... je... je n'en suis pas plus avancé... Daréna part d'un éclat de rire qui contrarie beaucoup Chérubin, et reprend enfin :

' — Alors, mon cher, c'est que vous ne l'avez pas voulu! cl d'après cela, je dois penser que toutes ces dames n'ont lait que tort peu d'impression sur votre cœur. Après tout, je comprends cela... des conquêtes de salon... des griseltes... des lorettes... cela n'a rien de piquant 1... quelquelois le hasard nous fait rencontrer beaucoup mieux que cela... Mais nous voici au théâtre du Cirque.

Chérubin va prendre des billets, Daréna lui laisse toujours ce soin; ils entrent dans la «aile.

— Nous serons b'^n ici, dit Chérubin en s'arrêlant à l'entrée du balcon.

Mais Daréna, qui vient d'apercevoir dans une loge les personnes qu'il cherche, répond à son jeune ami :

— Nous serons mieux dans une loge... d'ailleurs c'est plus convenable; venez... danscelle>ci, par exemple.

* Et Daréna se fait ouvrir la luge, dans laquelle il a reconnu Poterne et mademoiselle Chicheile Chichemann.

Pour reconiiaîlre ces deux personnes, il fallait avoir le coup (l'œil de Daréna, il fallait surtout être certain qu'elles seraient ià, car elh s sont parfailemeni déguisées; mais c'est surtout Po'.erne qui est méconnaissable.

L'iUîî.i in iiiie de Daréna a fait le sacrifice des cheveux hérissés qui couvraient son chef; il s'est fait tondre, et lellenient près, qu'il ressemble à un caniche revrnant du Pont-Neuf; il a adapté sur son nez des lunettes vertes qui, sur le côté, sont fermées par un talfetas de môme couleur ; enfin il a fourré dans l'inlérieur de sa bouche quelque chose -îui, de ses joues creuses, fait conii-

nuellement des joues boutties. Le changement est complet, un paletot bleu à brandebourgs, qui est boutonné jusqu'au menton et qui lui sert presque de cravate, habille assez convenablement le faux comte de Globeski.

Quant à mademoiselle Chichette, elle a une robe de soie rose fanée, une grande pèlerine bordée de poil, et une espèce de ■petite toque de velours vert, avec des glands et des ganses de soie de même couleur qui retombent sur son oreille gauche. Sa toilette n'est pas fraîche, mais sous la toque de velours sa figure ronde est encore plus jolie, et l'étonnement qu'elle éprouve de se voir si belle donne à ses yeux une expression presque piquante.

Ûaréna a vu tout cela d'un coup d'œil, et il se dit :

— ; Ce misérable Poterne lui a acheté celte toilette-là au Temole ! Enfin la petite est fort jolie heureusement, et si mon |eune Cupidon ne prend pas feu, je commencerai à croire qu'il y a quelque chose de malheureux dans son organisation.

Poterne a donné un coup de genou à mademoiselle Chichette, en lui indiquant du regard le jeune homme qui vient de s'asseoir derrière elle ; la soi-disant Polonaise s'est retournée, et après avoir lorgné Chérubin, elle murmure :

^ Il est pien choli... presque autant que mon betit pays!

i,^!; son côté Chérubin a regardé la dame qui est devant lui, et il dit tout bas à Daréna :

• — Mon ami, voyez donc cette jolie personne !...

Daréna avance la tête, feint de paraître frappé d*admiration, et répond à Chérubin :

— C'est-à-dire que je n'ai encore rien vu d'aussi parfaitl... La* fraîcheur de la rose et l'éclat du lis !... c'est une perle... A votre âge j'aurais attaqué la lune pour posséder celte femme-là.

Chérubin ne n'pond pas, mais il s'occupe plutôt de la jeune emmc en toque verte que de la pièce que l'on joue. De son côté mademoiselle Chichelle, fidèle à ses instructions, se retourne à chaque instant pour regarder Chérubin ; cela dure même quelquefois si longtemps que Poterne est obligé de la pousser, en lui disant à voix basse :

— Assez... vous allez trop loin!... On croirait que vous ne faites pas autre chose sur les boulevards !

Au bout de quelque temps, Daréna dit à son eune ami :

— Il me semble que cela va très-bien... et que vos affaires sont en bon chemin avec ce bouton de rose.

— Mais... en effet... elle me regarde souvent... Je ne sais pas si je dois espérer.

— Gomment vous ne savez pas ! Et que diable voulez-vous donc qu'une dame fasse de plus à la première vue que de vous rendre vos œillades... avec de très-gros intérêts même !... Vous avez fait sa conquête... c'est évident... Ah ! que vous êtes heureux 1... j'ai idée que c'est une étrangère... cet homme-là n'est pas Français; ce doit être le mari...

— Vous croyez ?

— Du reste il a l'air très comme il faut.

— Vous trouvez ?

— 11 me semble que cela saule aux yeux.

Dans un entr'acle, M. Poterne ne manque pas de sortir seul ; alors Daréna sort aussi, en disant à Chérubin :

— Voilà une occasion excellente pour entamer l'entretien... Allez hardiment.

— Vous croyez que je puis?...

— Je vous réponds que la dame le désire aussi... D'ailleurs ii est difficile d'être plus laid que ce monsieur qui est avec elle, et elle ne serait pas sa femme si elle ne le trompait pas.

Chérubin, resté seul avec la jolie personne dont il se sent très-amoureux, se demande comment il va entamer l'entretien ; cependant on lui fait des yeux qui doivent l'inviter à parler, et l'on y joint même des sourires fort tendres. Le jeune homme se risque enfin :

— Madame aime le spectacle ?

^ Foui, messie.

— Madame y va souvent ?

— No», messie. Ah ! j'y allais autrefois peaucoup avec ma cuisine.

Chérubin ouvre ses oreilles et cherche à comprendre ; mademoiselle Chichette poursuit :

— Ma cuisine, il aimait bien le spectacle.

— Ah 1 c'est sans doute d'une cousine que vous voulez parler?

— Foui, foui, ma cuisine.

— El ce monsieur qu esi avec vous... est-ce que c'est votre mari?

— Ah ! foui... le comte Globe... Globe... Ah ! tiens 1... je sais blus son nom !... je suis pête!...

— Vous n'êtes pas Française, madame?

— Oh! non... che suis d'Alsa... non, non, che suis d'autre part! J'ai encore ouplié.... che suis pien pête.

Mademoiselle Chicheite dit tout cela si drôlement, et en reposant si souvent ses regards sur Chérubin, que le jeune homme ne fait pas attention à l'incohérence de ses discours, mais s'enflamme de plus en plus pour la jolie étrangère.

— Maintenant, madame, vous plaisez-vous à Paris?

— Oh ! foui, che me plais... mais che pense touchours à mon belit pays ! . . .

— Ah ! vous le regrettez?

— Fouil che voudrais revoir mon -betit pays!

■ — Vous aimez votre pays... C'est bien naturel!...

— Oh! foui Il est turluru, maintenant.

Ici, Chérubin ne comprend plus, mais Poterne revient, ce qui est très-heureux pour mademoiselle Chichette, qui oublie son personnage et commence à dire des bêtises.

Daréna ne tarde pas à revenir aussi ; il demande à Chérubin s'il a avancé ses affaires avec la jolie femme.

— Oui, nous causions... elle ne demandait pas mieux. Vous ne vous êtes pas trompé, le monsieur est son mari; elle est étrangère, elle a un accent très-fort.

— Ce sont des Polonais, je l'ai appris dans le foyer.

— 11 paraît qu'elle aime beaucoup son pays, car elle le regrette et en parle sans c^sse 1

— Son pays Ah! oui, la Pologne Enfin, avez-vcusi

pris rendez-vous avec elle...

— Un rendez-vous? Oh ! nous n'en étions pas là !

— A quoi donc vous amusez-vous alors?.. Une femme qui est folle de vous! qui vous mange des yeuxl...

— Vous croyez?... Quel bonheur !... elle est si jolie... et son accent est si gentil !

— Oui, l'accent polonais a beaucoup de charmes.

— J'en suis tout à fait fou, mon ami.

— Et vous avez raison. Ce serait un meurtre de ne pas enlever ce boulon de rose à cette vieille chenille!

— L'enlever ! Gomment, vous croyez qu'il faudra...

L'AMOUUEUX TRANSI 189

— Chut! laissez-moi faire, je conduirai tout cela.

Le spectacle finit. M. Poterne met sur sa tête son chapeauparapluie, et prend le bras de la belle Chichelle. Celle-ci, bien que fort embarrassée dans sa toilette, trouve cependant moyen de tenir sa main droite derrière elle.

Daréna ei son compagnon marchent sur les talons des Polonais, qui n'ont garde de se retourner. Daréna force presque Chérubin à saisir la main que la dame lient complaisamment sur le bas de sa taille, et le jeune homme devient écarlate en murmurant à l'oreille de son ami .

— Ah!... elle m'a serré la main! elle me la serre encore!... elle me la serre toujours !

— Parbleu!,., qu'est-ce que je vous disais? répond Daréna. La sympathie je vous crois faits l'un pour l'autre.

Et tout en disant cela, Daréna donnait un grand coup de pied dans les jambes de Poterne pour le faire avancer et décider mademoiselle Ghicheite à quitter la main de Chérubin qu'elle avait l'air de ne plus vouloir lâcher.

Les soi-disants étrangers montent dans un fiacre. Chérubin et Daréna prennent un cabriolet et lui disent de suivre le iiacre qui s'arrête devant un très-modeste hôtel garni de la rue Vieille-du-Temple.

— Très-bien, dit Daréna, nous savons où ils logent, cela suffît pour ce soir. Demain, vous écrirez un billet brûlant à la Polonaise; je me fais fort de le lui faire parvenir à l'insu de son mari, et je vous certifie qu'elle y répondra.

Tout étant convenu entre ces messieurs, Chérubin rentre à son hôtel, et Daréna le quitte en se félicitant du succès de sa ruse.

Page 1