LE PREMIER RENDEZ-VOUS. — LES ODEURS
Chérubin a suivi les conseils de Daréna; il écrit un petit billet bien amoureux, mais bien timide, pour la jeune femme qu'il a vue au spectacle ; le lendemain de la soirée passée au Cirque, Daréna se rend de bonne heure chez son ami; il le trouve terminant son épître galanie.
— Écrivez-vous à la belle étrangère? demande Daréna, en se jetant dans un fauteuil.
— Oui, mon ami, je viens d'achever ma lettre... que vous m'avez promis de faire parvenir.
— Oh I parbleu 1 est-ce qu'on ne vient pas à bout de toui avec de l'or... Est-ce que tous les obstacles ne s'apîanisiftrr.t
point devant iui!... Ou gagne les valets... les servantes... on corrompt les duègnes... les concierges... Je prodiguerai l'or.
En disant cela, le comte frappe sur toutes ses poches... puis il s'arrête :
— Tiens 1 mais pour le prodiguer, il faudrait en avoir, et je m'aperçois que mes goussets sont vides.
Chérubin va prendre plusieurs rouleaux dans son secrétaire; il les remet à Daréna, en lui disant :
— En voilà, mon ami, en voilà... ne le ménagez pas... Récompensez généreusement tous ceux qui serviront mon amour.
— Vous n'avez pas besoin de me recommander cela; je ferai le magnifique... le Buckingham !... Après tout, vous êtes riche, et si votre fortune ne vous servait pas à satisfaire vos désirs, ce ne serait vraiment pas la peine d'en avoir. Votre billet est-il bien brûlant?
— Mais je crois qu'il est bien honnête...
— Honnête!... Ce n'est pas de cela qu'il est question, mon cher ami... Voyons, lisez-moi ce que vous avez écrit, que je sache si c'est bien.
Chérubin prend la lettre et lit :
« Madame, je vous demande bien pardon de la liberté que je prends en vous écrivant, mais... »
Les éclats de rire de Daréna interrompent Chérubin, qui murmure :
— pQurnuoi riez-vous?... Est-ce que ce n'est pas bien?
— Ahî 3(1 1 ah! c'est ravissant de naïveté... on croirait un neveu qui va souhaiter la fête à sa tante... Voyons la suite.
Chérubin reprend :
« ... mais je m'estimerais bien heureux si je pouvais avoir le plaisir de faire votre connaissance... Ma famille est connue... Je suis reçu dans les meilleures sociétés, et... »
— Assez! assez! s'écrie Daréna en se relevant. Ça ne peut pas aller, mon cher ami!... Vous n'êtes pas dans la voie!
— Vous trouvez cette lettre trop hardie?
— Au contraire! elle ne l'est pas assez!... On se moquerait de vous, en lisant cela.
— Écoutez donc, c'est la première fois que j'écris un billet doux, et je ne sais pas comment cela se tourne.
— Reprenez la plume, et écrivez ce que je vais vous dicter.
— A la bonne heure, j'aime mieux cela.
Ch(^rubin se remet à son bureau, ri Daréna lui dicte : « Femme plus qu'adorée 1 je brûle, je sèche, je languis!... Vos yeux sont la flamme, votre sourire le brasier, mon âme l'incendie! Vous avez mis le feu à tout mon être... Un mot d'amour, d'espérance, ou je ne réponds plus de rien, ou je vais me tuer à vos genoux, sous vos yeux, dans vos brasl... Dérision! déception! damnation 1 si vous ne répondez pas! » Chf'rnbin s'arrête en murmurant :
— Mon Dieu, mon cher comte, mais c'est effrayant tout cela !
— C'est ce qu'il faut.
— Et puis, je vous avouerai que je ne comprends pas bien cette lettre.
— Si on comprenait, cela n'aurait plus de charme.
— Pourquoi ne pas écrire tout simplement, comme on parle? — Parce que les trois quarts des femmes, qui ne se hisseraient pas séduire par le simple et le naturel, sont enchantées quand on a l'air d'avoir perdu la tête en les aimant , rapporleivous-en à moi ; ce billet... vous livrera le cœur de la délicieuse Polonaise. Signez, et donnez-moi cela.
Chérubin fait ce qu'on lui dit.
— A propos, dit Daréna en prenant la lettre, ne parlez pas •ie cette intrigue à voire M. de Monfréville.
— Pourquoi donc?
— D'abord parce qu'une intrigue avec des personnages aussi Jistingués que ces Polonais veut être conduite avec le plus grand mystère. MonCréville est très-curieux, irès-indiscret... il voudrait voir la beMe étrangère, et il Lâterait tout.
— Mais vous vous trompez : M. de Monfréville n'est ni curieux,' ni indiscret !... c'est un homme très-raisonnable, au contraire, cl qui ne me donne que de bons conseils.
Daréna se mord les lèvres, en voyant que c'est en vain qu'il tenir rait de détruire la bonne opmion que Chérubin a conçue do Monfréville; il reprend d'un ton moqueur:
— Raisonnable !... sage, Monfréville !... En tous cas il ne l'a pas toujours été, je me rappelle un temps où c'était le plus grand mauvais sujcl ; on ne parlait que de ses bonnes fortunes : il est vrai qu'il y a quinze ou dix-huit ans de cela. Quand le diable devient vieux, il se fait ermite... Moi, du moins, je ne suis pas
changé, tel j'étais, tel je veux rester... j'aime mieux cola... Enfin, mon cher ami, je vous le répète, si je consens à servir vos amours avec la jeune Polonaise, c'est uniquement par amitié pour vous ; mais vous comprenez que la moindre indi-s rélioa me compromettrait ; j'exige le secret ou je ne me mêle de rion.
Chérubin jure de ne parler à personne de sa nouvelle conquête, et Daréna le quitte en lui promc-tianl de revenir dès qu'il aura quelque chose à lui annoncer.
Daréna. avait à peine quille l'hôtel de son jeune ami, que Jasmin se présente devant son maître. Le vieux serviteur arrive d'un air affairé, mystérieux, et en même temps irès-satisfaii de la mission qu'il va remplir. Il s'avance en tâchant de marcher sur la pointe des pieds, comme s'il craignait d'être entendu, s'approche de son maître sur lequel il manque de tomber, parce qu'il perd l'équilibre en voulant se pencher vers lui, et dit d'un air à la fois important et comique :
— Monsieur, il y a une femme là... qui demande à nous parler... c'est-à-dire à vous parler... si vous êtes seul.
Chérubin ne peut s'empêcher de rire de la figure que fait son vieux domestique, et de l'intention malicieuse qu'il a voulu donner à son message.
— Quelle est cette femme, Jasmin ?... laconnais-iu ?
— Oui. monsieur, je l'ai reconnue... pour l'avoir vue dans l'antichambre de sa maîtresse, chez laquelle vous allez quelquefois...
— Comment?
— Sans doute, c'est une femme de chambre... Oh! elle ne vient pas pour elle... c'est sa maîtresse qui l'envoie... je connais ça... Il en venait b( aucoup chez M. le marquis votre père avant qu'il ne fût marié... On était quelquefois à la queue dans notre petit salon... Eh! oh!... riîoi, je folâtrais avec toub's les suivantes.
— Enfin, de queile part vient cette femme de chambre ?
— Est-ce que je ne l'ai pas encore dit à monsieur?... C'est de la pan de n.adame de Valdieri.
— La jolie comtesse!... Mais fais donc entrer bien vite, jasmm.
Chérubin est très-cnrieux de savoir ce que madame de Valdieri peut lui vouloir. Jasmin est allé chercher la femme de chambre,
grande et forte fille de vingt ans, haute en couleur, assez bien de figure, et qui n'a pas l'air d'être embarrassée pour se présenter chez un monsieur. Après l'avoir introduite dans la chambre de son maître, le vieux domestique qui se croit sans doute encore à l'époque où l'on taisait queue chez le père de Chérubin, veut, en s'éloignant, prendre doucement dans ses mains la taille de la belle femme de chambre, mais le pied lui glisse, et pour ne pas tomber il est obligé de se retenir après celle qu'il voulait seulement cajoler; heureusement la suivante est ferme sur ses jambes et de force à soutenir le vieux valet, auquel elle se conlenle de rire au nez tandis qu'il s'éloigne tout confus.
Dès que Jasmin s'est éloigné, la femme de chambre tire de la poche de son tablier un petit billet tout parfumé ; elle le présente au jeune marquis, en disant :
— Madame m'a dit de remettre cela à monsieur, en le priant de me donner sur-le-champ une réponse.
Chérubin prend le billet en frémissant de plaisir, et tandis que la suivante se tient discrètement à l'écart, il lit avec empressement la missive de la jolie femme , qui contient ces mots :
f Vous n'êtes pas aimable; il y a plusieurs jours qu'on ne vous a vu : pour vous raccommoder avec moi, voulez-vous me donner un moment ce matin et venir me dire votre opinion sur des vers qu'on vient de m'adresser? » Je vous attends à une heure.
Chérubin ne se sent pas de joie ; il relit encore cet aimable billet, et dit à la femme de chambre :
— Mademoiselle, j'accepte avec grand plaisir l'invitation de votre maîtresse... je serai chez elle à une heure... oh ! je n'y man(pierai pas.
— Al lors, monsieur ne répond pas par écrit? dit la femme de chambre.
Chérubin hésite; il s'npproche de son secrétaire : il sent bien qu'il serait peut-être plus convenable de profiter de cette occasion pour écrire quelque chose d'aimable à la jolie dame; mais •1 se rappelle que Daréna vient de lui dire qu'il ne s'entendait oas à écrire une lettre d'amour. Craignant de commettre quelque bévue, il jette la plume de côté, en s'écriant .
— Non! décidément... je n'ai pas le temps d'écrire... d'ail- ".eurs, j'ai trop de choses à dire à votre maîtresse... je ne saurai»
par où commencer... assurez-la seulement que je ne me ferai pas attendre.
La femme de chambre sourit, fait une jolie petite révérence, semble attendre que le jeune homme glisse quelque chose dans sa poche et prenne sur sa joue un à-comple de ce qu'il doit prendre à sa maîtresse; mais voyant qu'il ne fait rien de tout cela, elle hausse imperceptiblement les épaules, son, ayant soin, en passant dans l'antichambre, de ne point s'approcher du vieux domestique, qui semble avoir encore le désir de chercher à la faire tomber, et s'éloigne en disant :
— Le valet est bien vieux ! mais le maître est bien jeune 1 Chérubin est dans le ravissement! Le billet de madame de Val-
dieri vient de lui faire entièrement oublier la jolie Polonaise. A dix-neuf ans c'est assez l'ordinaire de ne songer qu'au bonheur qui se présente; l'amour qui arrive^ chasse celui que l'on rêvait; il n'est pas toujours nécessaire d'avoir dix-neuf ans pour éprouver cela, mais tous ces sentiments qui se remplacent subitement l'un par l'autre peuvent-ils être appelés de l'amour? Chérubin regarde à sa pendule : elle marque onze heures et demie; c'est à une heure qu'il doit être chez madame de Valdieri, mais il veut que sa toilette soit extrêmement soignée. Il sonne Jasmin, il sonne son autre jockey, il se fait apporter plusieurs habits, ne sait lequel mettre; se fait coiffer, friser, boucler, se lève à chaque instant pour courir devant une glace, dit à son ■?ieux domestique de verser des parfums sur son mouchoir, et Jasmin vide plusieurs flacons dessus, en souriant d'un air malin, et en murmurant :
— Qu'est-ce que j'avais dit? Voilà nos bonnes fortunes qui commencent. .. Allons-nous en faire de ces folies!... Nous sommes assez joli garçon pour cela!
Tout en s'habillant, Chérubin pense à la jolie dame avec laquelle il va pour la première fois se trouver en tête-à-tête; il n'est pas très-tranquille, il s'inquiète de ce qu'il lui dira; il est bien aise d'avoir ce rendez-vous, mais il regrette que iMonfrchille ne soit pas lu pour lui dire conimeni ou se conduit avec une dame du grand monde qui vous invile à lui lire des vers.
Il est trop tard pour aller consulter Monfréville : l'heure dn rendez-vous approche. Chérubin a fmi sa toilette, il ne s'aperçoit pas que Jasmin l'a imprégné d'odeurs; son 'labit est à l'essence
L'AMOUUËUX TRANSI
de rose, son gilet au patchouli, son mouchoir à l'eau de Portugal, et outre cela tous ses autres vêlements sentent le musc. Il se regarde, se trouve convenablement paré, monte dans son tilbury et nirive bionlôl chez la comtesse.
C'e4 la femme de chambre qui l'introduit; et, ceiie fois, an lieu de le conduire dans le salon, on le mène par plusieurs cou loirs dérobés jusqu'à un délicieux boudoir dans lequel règni un jour si doux, si mystérieux que c'est à peine si l'on y voit. Cependant, au bout de quelques instants, les yeux se font à cette clarté douteuse, et Chérubin aperçoit ia jolie comtesse à demi couchée sur une causeuse placée dans le fond d'un petit renfoncement décoré de rideaux, et qui semble devoir faire les fondions d'une alcôve.
Chérubin fait un profond salut, en disant :
— Pardon, madame,., mais je ne vous avais pas aperçue d'abord, il fait si sombre ici!
— Vous trouvez? répond la jolie Emma en minaudant. Je n'aime pas le grand >our, cela me fatigue la vue... C'est bien aimable, monsieur Chérubin, d'avoir consenti à me sacrifier quelques instants., vous qui êles si désiré partout.
— Madame, c'est un grand plaisir pour moi, et je... je... par exemple, je ne vous réponds pas de bien lire des vers... J'en ai peu l'habitude.
La comtesse sourit et lui fait signe de venir s'asseoir près d'elle. Chérubin se sent extrêmement troublé en pénétrant dans le délicieux petit renfoncement, et en s'asseyant sur la causeuse qui n'est pas très-large, ce qui l'oblige à être tout près de celle qui est déjà dessus.
Un moment de silence règne alors. Emma, flattée du trouble, de l'embarras que Chérubin paraît éprouver près d'elle, se décide à renouer la première la conversation, ce qui n'est pas son habitude.
— Comment trouvez- vous mon boudoir?
— Bien joli, madame, mais, pour lire des vers... il me semble qu'il fait un peu sombre ici.
La dame toute mignonne fait un léger mouvement de tête, e( reprend :
— Est-ce que le boudoir de madame Célival vous plaît davan» lage que celui-ci?
— Le boudoir de madame Célival? Mais je n'y suis jamais allé, madame ; je ne le connais pas.
— Oh ! vous mentez!
— Je vous assure, madame...
— Vous mentez! Mais, au reste, je ne saurais vous en blâmer : ia discrétion est la première condition que l'on doive exiger en amonr...
— La discrétion...
— Ohl vous jouez la naïveté à ravir... mais je ne suis pas dupe de cet air de bonhomie... Mon Dieu!... il règne ici un parfum... un mélange d'odeurs... Vous avez de l'essence de rose sur vous?
— De la rose!... je ne sais pvas... c'est possible... Est-ce que cela vous incommode?...
— J'ai les nerfs tellement susceptibles!... mais cela va se passer.
La jolie comtesse se penche un moment en arrière, en portant son mouchoir contre sa ligure et en poussant un profond soupir.
Chérubin la regarde et n'ose bouger. Un assez long silence règne encore; le jeune homme voudrait dire une foule de chos."^*, et, ne sachant comment s'exprimer, murmure enfin :
— Monsieur votre époux se porte bien, madame?
La jolie petite femme part d'un éclat de rire qui semble un peu forcé, tout en répondant :
— Oui, monsieur, oui; mon mari chante, lui! Pourvu qu'il fasse de la musique, c'est tout ce qu'il demande. Mon Dieu!... cela sent aussi le patchouli... le musc... Ah! cela me donne comme des vertiges !
El, soit l'effet du vertige, soit tout autre cause, la oune femme se penche à demi sur Chérubin, de manière que sa tête touche presque à celle du jeune homme, qui n'aurait qu'à s'approcher bien peu pour l'embrasser; mais qui, se sentant tout ému de voir une bouche charmante si près de lui, qui sent presque le souffle de son haleine, n*ose bouger, et balbutie enfin :
— Madame 1... il me semble que je devais vous lire des vers!...
La petite comtesse relève brusquement la tête et va l'appuyer 8ur ie côté opposé de la causeuse, en répondant avec un ai? d'humeur :
— Ah! mou Dieu! monsieur, vous avez une mémoire!... Eh bien! prenez cet album qui est là, devant vous... et lisez.
Chérubin prend un album placé sur un fauteuil, l'ouvre, voit des dessins, des vers, des portraits, enfin tout ce que l'on trouve dans l'album d'une jolie femme; après avoir feuilleté un moment, il se tourne vers la comtesse, en lui disant d'un air timide :
— Que voulez-vous que je vous lise, madame?
— Eh! mon Dieu!.., ce que vous voudrez, cela m'est bien égal!...
Chérubin ouvre de nouveau l'album, et lit au hasard :
t Sur ce livre, belle comtesse, De moi vous réclamez des vers :
A vous obéir, je m'empresse, Vous feriez rimer l'univers.
M;iis dans mes vers, point ne l'ignore, Le bon sens est peu respecté.
Comment pourrais-je en mettre encore Lorsque vous me l'avez ôté,
— Ah I c'est de cti fou de M. Dal bonne ! . .. murmure madame de Valdieri en se retournant avec impatience sur la causeuse. Il n'en dit jamais d'autres... il adore toutes les femmes!... Et vous, monsieur Chérubin, êtes-vous comme cela?...
— Moi, madame! répond Chérubin avec embarras, ohl... non... je... ne... je... Mais je continue :
HISTOIRE d'une SOURIS.
— Ah ! c'e>t beaucoup plus long, cela.
La jolie Emma, qui ne se soucie pas sans doute d'entendre lire tout au long l'iiistoira d'une souris, et qui croit que Chérubin se moque d'elle, prend un parti violent; elle s'étend sur la causeuse en mui murant :
— Ah ! je ne puis plus y tenir... ces odeurs agacent mes nerfs... je me trouve mal 1
Chérubin pousse un cri d'effroi laisse tomber l'album et regarde la charmante blonde qui, tout en se trouvant mal, a choisi la position la plus gracieuse qu'une coquette puisse imaginer,
et dont les yeux à demi-fermés ont une expression qui n'annonce pas un danger bien sérieux. Mais au lieu d'admirer tout cela, Chérubin se liWe, court dans la chambre et cherche des flacons, en s'écriant :
— Ah! mon Dieu 1... vous perdez connaissance... et c'est moi qui en suiscause...que je suis désolé. ..je vais appeler dumonde...
— Mais non, monsieur, délacez-moi plutôt ! murmure la comtesse, en poussant un soupir.
— Que je vous délace ! Mais c'est que je ne sais pas, moi... cependant si... vous croyez...
Et Chérubin se rapproche de la jolie femme pour faire ce qu'elle lui dit; et celle-ci, le voyant se pencher sur elle, ferme les yeux tout à fait, présumant que cela lui donnera plus de courage, et qu'il saura enfin se mieux conduire ; mais, en s'apercevant que la comtesse a entièrement fermé les yeux, Chérubin fait un bond en arrière, et court à un cordon de sonnette qu'il tire avec violence, en s'écriant :
— Elle s'évanouit tout à fait ! maladroit que je suis ! puisque ce sont les odeurs que je porte qui sont cause que madame de Valdieri se trouve mal, tant que je serai près d'elle elle ne reprendra pas connaissance...
La femme de chambre arrive toute surprise de s'entendre sonner si brusquement. Chérubin lui montre sa maîtresse étendue sur la causeuse, en lui disant :
— Venez, secourez vite madame la comtesse... Moi je me sauve : ce sont les odeurs que j'ai sur moi qui lui ont fait mal, par conséquent, il ne faut pas que je reste près d'elle...,. Dites lui bien que je suis désolé de ce qui est arrivé.
Et, prenant son chapeau, Chérubin sort vivement du boudoir, laissant la femme de chambre tout étonnée, et la jolie petite comtesse dont les yeux étaient parfaitement ouverts.
Chérubin est revenu à son hôtel, en maudissant Jasmin qui a fait de lui une boutique de parfumerie. Il trouve Monfréville qui l'attendait et lui raconte ce qui vient de lui arriver.
Lorsque le jeune marquis a fini de parler, Monfréville le regarde d'un air singulier, et lui dit :
— Mon cher ami, j'ai toujours été franc avec vous, je doit donc vous dire, que. danii tout cela, vous vous êtes conduit comme uo niais.
210 L'AMOUREUX TRAx\SI
— Un niais ! s'écrie Chérubin.
— Oui, tout ce qu'il y a de plus niais ; quand une jeune ei jolie femme veut bien vous recevoir en lète-à-têlc dans son boudoir, c'est pour qu'on lui fasse la cour... et non pas pour qu'on lui fasse la lecture... Les vers n'étaient qu'un prétexte !...
— Vous croyez?... Mon Dieu, j'en ai eu l'idée aussi... mais je n'osais pas me permettre... Cependant si elle ne s'était pas trouvée mal....
— Eh! c'est alors surtout que la victoire vous était offerte... Comment une femme charmante vous dit de la délacer, et vous sonnez sa femme de chambre!... Ah ! mon pauvre Chérubin... si cette aventure se sait, cela vous fera bien du tort d.ii:s li? monde.
— Mon Dieu! vous me désespérez 1... Mais moi, je ne savais
pas Oh! je réparerai ma faute : d'abord la première fois que
j'irai voir la jolie Emma dans son boudoir, je ne mettrai aucune odeur sur moi; ensuite oh! je serai très-entreprenant.
— Je souhaite que vous puissiez vous réhabiliter près de la comtesse, mais j'en doute.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'avec les femmes... les femmes coquettes surtout, une occasion perdue ne se retroive jamais. Ainsi, je gage que madame de Valdieri ne vous parlera plus, et ne vous donnera plus de renclez-vous.
— Vous ôroyez?... Mais si je lui en demande un, moi?
— Elle vous le refusera.
— Oh ! je ne puis croire cela! Comment, parce que j'ai eu peur de l'incommoder en restant près d'elle....
— Pauvre Chérubin! que vous êtes enfant encore!... Mais, tenez, allons ce soir chez madame Célival, ordinairement la petite comtesse s'y trouve; si elle y est, vous verrez tout de Mjiie si j'ai raison.
Chérubin accepte cette proposition ; il attend le soir avec impatience, car il brûle de se retrouver avec madame de Valdieri. il est persuadé que Monfréville se trompe, et ne peut pas croire qu'on l'accueillera mal parce qu'il s*est sauvé de chez cette ciame que les odeurs inconmiodaient.
L'heure de la réunion arrive; Monfréville vient prendre son Jeune ami, et tous deux se rendent chez madame Célival. Les
«alons sont déjà pleins de monde, mais la jeune comtesse n'y est pas, et Chérubin, qui la cherche et espère la voir arriver chaque fois que l'on ouvre la porte du salon, a un air inquiet et préoccupé qui n'échappe point à madame Gélival ; la sémillante veuve lui en fait la guerre et cherche à le retenir près d'elle, ïorsqu'enfin madame de Valdieri paraît avec son mari.
Jamais la petite comtesse n'a été mise avec plus de goiît, de grâce, de coquetterie ; jamais elle n'a porto de toilette qui ait plus fait valoir ses charmes : on dirait que, pour se venger de ce qui lui est arrivé dans la journée, la séduisante Emma a juré de faire encore plus de conquêtes le soir !
Tous les hommes se répandent en éloges sur la femme charmante qui vient d'arriver ; Chérubin ne souffle pas mot ; mais il ne peut se lasser de regarder Emma, et se dit en lui-même:
— Et ce matin... j'étais assis auprès d'elle... et nous étions seuls dans son boudoir... et elle appuyait presque sa tête sur mon épaule... et... Ah ! je crois que Monfréville a raison... j'ai été très-niais.
Chérubin attend que la comtesse ait reçu les hommages que chacun s'empresse d'aller offrir à une jolie femme ; lorsque madame de Valdieri n'est plus entourée de monde, il saisit un moment pour s'approcher d'elle, et lui dit d'un air presque d'intimité :
— Eh bien ! madame, vous trouvez-vous mieux ce soir ?... votre indisposition n'a pas eu de suite ?
La petite comtesse jette sur Chérubin un regard dédaigneux, et lui répond d'un ton ironique :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur !
— Vous ne savez pas ce que je veux dire? Mais, cependant, ce matin...
La comtesse se lève sans avoir l'air d'écouter Chérubin, et va s'asseoir près d'une dame avec laquelle elle ne larde pas à entamer une conversation fort gaie, à en juger par les fréquenta accès de rire dont elle est môlée.
Le jeune homme est resté tout interdit; il va s'asseoir dans un coin, en se disant :
— Quel tonl... quel regard!... Il semblerait qu'elle ne me connaît plus.
Monfréville, qui était allé se mettre à une table de jeu, ne
pouvait venir consoler son ami; el Chérubin était depuis assez ongtemps assis à l'écart, lorsqu'une main vient doucement s'appuyer sur son épaule, taudis qu'une voix pénétrante lui dit presque à l'oreille :
— Que faites-vous là... est-ce que vous boudez?... 11 me semble que madame de Valdieri ne vous traite pas bien, ce soir?
— C'est vous, madame ?
— N'est-ce pas que j'ai deviné... vous êtes en brouille avee ia petite comtesse?
— Moi! mais je vous assure que vous vous trompez... je ne suis pas assez lié avec celte dame, pour...
— Vous êtes discret; c'est très-bien et cela vous servira
près des dames.
— Allons 1 se dit en lui-même Chérubin, il paraît que toutes les femmes sont d'accord sur cet article-là ; madame Gélival me dit à peu près la même chose que la comtesse.
La belle veuve s'asseoit un moment près de Chérubin, en lui disant bien bas :
— \ ous avez donc fait quelque trait bien noir, pour que l*on vous traite ainsi... qu'on ne vous regarde plus?
— Moi, madame! Ah! je vous jure que je n'ai rien fait du tout!
— Mais c'est qu'il vous répond cela avec un air de candeur! On le prendrait pour un petit saint!
^ Par exemple, on m'a demandé si votre boudoir était plus joli que... le sien... J'ai dit que je n'en savais rien; on m'a dit aussi que je mentais... vous voyez pourtant bien que je disais la vérité.
— Ah! on vous a demandé si mon boudoir était plus joli ? reprend madame Célival d'un air de dépit. Vous convenez donc que vous allez dans le sien?... Ah! cette petite comtesse!... Mais, en v<''rilé, je la trouve bien curieuse de vous demander si vous avez vu le mien!... Et vous avez dit que non?
— Mais il me semble, madame, que je ne pouvais pas dire oui... c'eût été n^ealir
— Ali! il est étonnant avec ses scrupules... comme si on ne meniaii jimais dans le monde! .Mais vous savez bien qu'on y e&i forcé, que cela est indispensable quelquefois!... Au reste, je
veux que vous connaissiez aussi mon boudoir, afin que vous
puissiez répondre à cette dame, lorsqu'elle vous interrogera
Venez demain déjeuner avec moi!
— Ah! madame... que de bontés !
— Viendrez» vous? vous le permettra- t-on?
— Si on me le permettra! xMais ne suis-je pas libre?
— Peut-être... Ainsi demain, à midi, je vous attends... et nous déjeunerons dans mon boudoir, afin que vous ayez tout le temps de faire sa connaissance, et de dire à madame la comtesse ce que vous en penspz.
— Oh! je gage d'avance qu'il est plus joli, moins sombre que le sien !
Madame Célival sourit, appuie doucement sa main sur celle de Chérubin, et s'éloigne de lui en murmurant bien bas :
— A demain !
Chérubin, enchanté du -nouveau rendez-vous qu'on vient de lui donner, oublie aussitôt les dédains de madame de Yaldieri; il redevient gai, reprend de l'assurance, va trouver Monfréviile qui est au jeu, et lui dit à l'oreille :
— Mon ami, j'en ai un autre.
— Un autre quoi?
— Un autre rendez-vous dans un boudoir, pour demain.
— Avec la même personne?
— Non, avec madame Célival.
— Vous n'êtes pas malheureux! Mais tâchez de mieux vous en tirer que du premier.
— Oh ! soyez tranquille ! cette fois je ne mettrai pas d'udeurs sur moi!... Est-ce que vous allez jouer encore longtemps?
— Oui... nous recommençons ce wisth... Je ferai deux robs au moins.
— Alors, je vous laisse; je vais me coucher.
— Il me semble cependant que vous ne devez pas êlie fitigtié!
— Madame de Valdieri me regarde toujours d'un air moqueur, j'aime mieux m'en aller.
Chérubin s'éclipse des salons, et regagne son hôtel, en ne pensant qu'à madame Célival, et tout occupé du rendez-vous qu'elle lui a donné pour le lendemain.