LES PRUNEAUX
On s'éveille de bonne heure, lorsqu'on est amoureux et que l'on a un rendez-vous avec la femme que l'on aime ; il n'est pas bien certain que Chérubin aimât madame Gélival, il est môme probable qu'il n'éprouvait pour toutes ses conquêtes que ces désirs passagers que lous les jeunes gens éprouvent près d'une jolie femme; maladie que l'on ressent sauvent encore dans l'âge mûr, et dont il est bien agréable de ne pas pouvoir guérir en vieillissant. Mais Chérubin a encore trop peu d'expérience pour savoir faire une distinction dans les sentiments qu'il éprouve ; il se croit maintenant très-amoureux de madame Célival.
A peine éveillé, Chérubin sonne. Jasmin, malgré son âge, est toujours un des premiers levés pour accourir près de son maître; mais celui-ci ne veut plus de ses services pour sa toilette, et lui dit :
— Vous avez fait de belles choses, hier. Jasmin.
— Qu'ai-je donc fait, monsieur? demande le vieux domestique, tout icîérriil par l'air d'humeur de Chérubin.
— Comment, Jasmin, vous m'avez aspergé d'odeurs... -ous en aviez mis sur tous mes vêtements : j'étais un vérilahic «achet ambulant.
— Est-ce que monsieur ne sentait pas bon?
— Eh I si ! je sentais trop bon ! c'est-à-dire trop fort ! je portais à la tête enfin. Les dames nerveuses ne peuvent pas supporter cela... et vous êtes cause qu'une dame s'est trouvée mal; c'est très -désagréable.
Jasmin est désolé; pour réparer sa bévue de la veille, il propose à son maître de lui mettre du camphre dans toutes ^es poches, parce qu'on lui a dit que cela était très-bon pour les nerfs, et il pense que cela guérira le mal que les odeurs ont causé! Mais Chérubin n'en veut point; il défend expressément à Jasmin de le parfumer en aucune façon, et il est obligé de se
fâcher pour empêcher son vieux domestique de lui glisser des morceaux de camphre dans ses poches.
La toilette terminée, Chérubin s'assure quMl ne sent rien; et en attendant que le moment soit venu de se présenter chez madame Célival, il pense à la belle veuve, il repasse dans sa tête tout ce qu'il pourra lui dire; ce qui l'inquiète, c'est de déjeuner avec elle, il se dit:
— Quand on déjeune avec une dame dont on est amoureux, mange-t-on?... faut-il satisfaire son appétit?... Mon Dieu! j'ai Miblié de deniander à Monfréville des instructions là-dessus... j'ai peur de faire encore des gaucheries... Après tout, que me I t.'proche-t-on toujours? D'être irop timide. Si je ne mange pas, j'aurai l'air très-bête; au contraire, en mangeant et en buvant pas mal, cela me donnera de l'aplomb, de la hardiesse... Oh! oui, il faut bien manger.
L'heure du déjeiiner est arrivée enfin. Chérubin se rend chez madame Célival, son cœur bat bien fort en suivant la femme de chambre qui le conduit dans le boudoir; mais il se dit :
— Oh ! c'est égal, aujourd'hui je ne serai pas timide... et je mangerai beaucoup.
Le boudoir de la belle veuve est un charmant réduit tendu de tous côtés en velours violet. Un tapis épais et moelleux couvre le parquei, et de triples rideaux laissent fort peu de passage au jour.
— Dccidcmenl les dames aiment beaucoup l'obscurité, se dit Chérubin en entrant dans le boudoir ; mais aujourd'hui je ne dois pas lire des vers... et pour déjeuner j'y verrai toujours assez... Ensuite, je comprends... l'obscurité doit rendre plus audacieux... c'est sans doute pour cela que ces dames bannissent de chez elles le grand jour.
Madame Célival attendait Chérubin, sa toilette est simple, mais calculée de manière à faire ressortir tous ses avantages : ses oeaux cheveux noirs retombent en longues boucles de chaque côté de son visage, et les rubans amaranthes, qui ornent le déîideux bonnet dont elle est coiffée, donnent encore plus de vivacité à ses yeux déjà si pleins de feu.
La séduisante veuve fait à Chérubin un accueil si aimable qu'un autre que lui se sentirait sur-le-champ à son aise , il fait ce qu'il peut cependant pour surmonier son embarras, et ce
qu'il fait de mieux, c'est de rester en contemplation devant les charmes de celle avec qui il se trouve en tête-à-tête.
— Eh bien ! monsieur Chérubin, dit bientôt madame Célival, '',omment trouvez-vous mon boudoir?... moins joli sans doute que celui de la comtesse?
— Mais non, madame, non, je vous assure... le vôtre me plaît tout autant... je le trouve même plus beau...
— Oh ! c'est pour me flatter que vous me dites celai
— Seulement ils sont aussi sombres l'un que l'autre...
— Le grand jour fait mal aux yeux, je le déteste.
— Cependant, madame... vous ne devez pas craindre d'être vue... quand on est aussi belle...
Chérubin n'ose pas continuer, il est tout étonné d'en avoir tanidit; mais madame Célival, à qui ce compliment semble tout naturel, sourit en répondant :
— Vraiment! vous me trouvez bien?... Oh! mais les hommes, cela leur coûte si peu de dire des choses qu'ils ne pensent pas!...
Et, tout en disant cela, madame Célival se penche négligemment sur le coussin du divan de velours violet sur lequel elle est mollement assise, et son sein se gonfle tout en regardant Chérubin, qui, placé sur une chaise près d'elle, baisse les yeux, n'ose plus la regarder et se tait.
Après un assez long silence, madame Célival, voyant que Chérubin continue de se taire, s'écrie :
— Mais j'oublie notre déjeuner!... vous avez faim peut-être?
— Oh! oui, madame, j'ai bien faim, répond aussitôt Chérubin.
Madame Célival sourit en disant :
— Et il paraît que l'appétit vous ôte la parole! Mais, mon Dieu, que ne le disiez-vous donc ! Je ne vffux pas vous voir tomber d'inanition. Voulez-vous tirer cette sonnette?
Chérubin tire un cordon, la femme de chambre arrive.
— Qu'on nous serve ! dit madame Célival. Et elle ajoute en se tournant vers Chérubin :
— Nous déjeunerons ici, parce que nous n'y serons dérangés par personne; s'il me vient quelque visite importune, on dira que je n'y suis pas... Trouvez-vous que j'aie bien fait?
— Oh! oui, madame, ce sera bien plus gentil I
Madame Célival sourit encore ; elle pense peut-être aussi que i son têle-à-tête deviendra plus gentil ; mais ceci n'est qu'une supposition !
La femme de chambre a lestement dressé le déjeuner et mis deux couverts. Chérubin remarque qu'à côté de la table, qui est chargée de met-, la suivante a placé le dessert sur un guéridon. Madame Célival renvoie la femme de chambre en lui disant : — Si j'ai besoin, je vous sonnerai. — Et maintenant, dit la séduisante brune, en présentant sa main au jeune homme qui la regarde toujours avec admiration, prenez place, monsieur le marquis, et pardonnez-moi de vous traiter avec si peu de façons; mais ceci n'est point un déjeuner de cérémonie.
Le déjeuner sans façons de madame Célival se composait d'une terrine de Nérac, d'un perdreau farci, de petits pieds aux pistaches et d'un magnifique buisson d'écrevisses; puis, sur le guéridon, des confitures, des pâtisseries et une compote de pruneaux formaient le dessert; enfin plusieurs flacons de vin- fins annonçaient que l'on ne tenait pas à ce que le jeune convive conservât entièrement son sang-froid..
Chérubin s'est placé à côté de madame Célival, qui lui sert de tout, mais qui mange fort peu ; en revanche, le jeune homme mange pour deux. Depuis qu'il est à table, il se sent moins Ciiibarrassé, plus entrain de causer; il en conclut qu'il avait deviné juste, en pensant que bien manger et bien boire lui donnerait de l'aplomb, et il fait honneur à tout ce qu'on lui présente et boit tout ce qu'on lui verse.
MadairiC Célival est fort gaie ; elle sait adroitement entretenir la conversation, et paraît charmée de la manière dont son convive fait honneur au déjeuner.
— Vraiment, dit- elle en riant, je ne m'étonne pas si vous ne me disiez rien tout à l'heure... si vous paraissiez taciturne! C'est que vous mouriez de faim !
— Il est vrai, madame, que j'ai assez bon appétit, et puis an ■ près de vous... il me semble que l'on doit toujours en avoir.
— Ah! je ne sais pas trop si je dois prendre cela pour un compliment ! Il y a un proverbe qui ne me serait pas favorable.
— Quel proverbe, madame ?
— Puisque vous ne le connaissez pas, je ne veux point vous l'apprendre. Maintenant, nous allons passcr'au dessert; j'ai fait
mettre tout cela près de nous, afin de ne pas avoir besoin de sonner... nous n'aurons qu'à changer de table... Trouvez-vous que cela soit plus agréable?
Ces derniers mois sont accompagnés d'un regard si tendre que Chérubin en est tout troublé ; pour se remettre, il se hâte de repousser la table sur laquelle on a déjeuné, et de la remplacei par le guéridon sur lequel le dessert est tout dressé.
Madame Célival, qui désire voir la fin du déjeuner, se hâte de servir son convive et lui offre de tout ; mais Chérubin examine la compote de pruneaux, en disant:
— Ou'esl-ce que c'est que cpci?
— Des pruneaux CoiunuMit, vous ne connaissez pas cela?
— Mon Dieu, non ! Voilà la première fois que j'en vois... D'abord, chez ma nourrice on n'en mangeait pas.
Madame Célival pari d'un éclat de rire, en disant :
— Ah! chez voire nourrice est charmant ! le mol est fort joli! On croirait, à l'entendre, qu'il est resté en nourrice jusqu'à présent.
Chériibin se mord les lèvres ; il croyait avoir dit une bêtise, il f'st enchanté de voir que l'on prend cela pour un mot spirituel, et il accepte des pruneaux que lui sert madame Célival.
— Eh bien ! dit au bout d'uu moment la belle veuve, comment trouvez-vous ce que l'on ne servait jamais chez votre nourrice?
— Oh! très-bon, délicieux!
— En voulez-vous encore ?
— Volontiers.
Madame Célival sert de nouveau des pruneaux à Chérubin, qui, tout en les mangeant, lui dit :
— Mais vous, ma lame, vous ne prenez rien?
— Oh! moi... je n'ai pas faim.
— Pourquoi donc cela?
— Pourquoi? Singulière question!... C'est que les femmes ne ressemblent pas aux hommes... et quand elles ont quelque chose qui les occupe .. elles vivent de leurs pensées, de leurs sentiments, et ça leur suffit.
Ces derniers mots sont dits d'un ton un peu piqué, car madame Célival commence à trouver que Ch^^'rubin lient table bien longlemps; cependant, en f(>mme du grand monde, et qui sait faire
les honneurs de chez elle, elle lui offre encore de différents plais de dessert.
— Merci, dit Chérubin, mais j'aime mieux les pruneaux que tout cela...
— Eh bienl prenez-en donc encore!
— En vérité, si j'osais...
— N'allez-vous pas vous gêner?... Ce serait me fâcher. Chérubin se rappelle qu'en effet il ne faut pas être timide, et
que c'est cela qui lui nuit. Il se sert donc des pruneaux ; au bout d'un moment il en prend encore; et comme madame Célival rit beaucoup de sa passion pour les pruneaux, et qu'il est enchanté de la mettre en gaîté, il ne cesse d'en manger que lorsqu'il n'y en aplus dans le compotier.
La belle veuve paraît fort satisfaite lorsqu'il n'y a plus de pruneaux sur ia table, et ces mots: « C'est bien heureux!» sortent de sa bouche, mais à peine intelligibles; Chérubin ne les a pas entendus.
Cependant la jolie femme a doucement éloigné sa chaise de la table, elle boit quelques cuillerées de café, pose sa tasse sur une cheminée, puis va se rasseoir sur son divan, en disant au jeune homme, avec une voix qui doit aller au cœur :
— Eh bienl est-ce que vous n'allez pas venir vous asseoir près de moi?
Chérubin commence à comprendre que le moment est venu où il doit s'occuper d'autre chose que de pruneaux; il quitte la table, fait quelques tours dans le boudoir, admire de charmantes gravures dont le sujet, sans être trop libre, est pourtani fait pour porter à la volupté. Il s'extasie devant Psyché et l'Amour, devant le fleuve Scamandre, devant une Odalisque étendue sur sa couche, et revient enfin s'asseoir sur le divan près de madame Célival, qui lui dit:
— Vous admirez mes gravures?
— Oui... toutes ces femmes sont si belles... cette Odalisque surtout!
— Le peintre ne l'a guère voilée... mais pour nous faire admirer sa beauté, il lui a bien fallu nous la montrer à découvert... en peinture cela est permis... les artistes ont des privilèges; on pardonne tout au talent... ou à l'amour.
Ces derniers mots sont accompagnés d'un soupir. Chérubin
lève les yeux sur la belle veuve, et jamais elle ne lui a paru plus séduisante; car ses yeux brillent alors d'un feu à la fois vif et doux, et sa bouche à demi fermée semble disposée à répondre à beaucoup de choses. Le jeune homm*^ se hasarde à prendre une main qu'on laisse à l'abandon ; il admire celte main douce, blanche, effilée, potelée, il n'ose pas encore la porter à ses lèvres-, mais il la presse tendrement, et, loin de la retirer, une pression très-vive répond à la sienne. Encouragé par celte action, Chérubin va couvrir celte main de baisers, lorsqu'il éprouve tout à coup une douleur assez vive dans les régions de l'abdomen. Chérubin resle tout sai^i.
— Qu'avez-vous? lui dit madame Célival, étonnée de le voir tenir sa main en l'air sans la baiser.
— Rien, oh! rien, madame!
Et le jeune homme dissimule une légère grimace causée par une seconde douleur, moins vive, il est vrai, mais qui est suivie, dans les régions inlestin^.les, de bourdonnements, précurseurs d'une horrible tempête.
Cependant, fort préoccupé de ce qu'il éprouve, et inquiet de» suites que cela peut avoir, Chérubin n'est déjà plus à la conversation, et il a laissé retomber sur le divan la main de madame Céival.
— Mais qu'avez-vous donc, monsieur? murmure la jolie veuve d'un ton de reproche et de tendresse. Vous semblez distrait, préoccupé... vous ne me dites plus rien ; savez-vous que ce n'est pas aimable?
— Mon Dieu, madame, mais je vous assure que je n'ai rien.. vous vous trompez.
K)l Chérubin fait ce qu'il peut pour dissimuler une nouvelle grimace; il éprouve des tortillements qui le mettent au supplice; car il comprend qu'il a la colique, et, pour tout au monde, il ne voudrait pas que madame Célival pût deviner ce qui lui arrive.
Cependant ce n'est point un crime d'être indisposé!... Mais nous autres, faibles mortels, qui voudrions p irfois nous élever au rang des dieux, nous rougissons d'ôtrc soumis à toutes les infiriTiiiés de la simple créature; il y a surtout des circonstances où l'on est bien embarrassé, pour être à la fois l'homme du monde et l'homme de la nature. Le pauvre Chérubin se trou-
vaii alors dans ce cas : les pruneaux lui jouaient un tour bien perfide.
Madame Célival n'a pu se méprendre au ton du jeune marquis ; piquée d'ailleurs de ne plus lire dans ses yeux ni tendresse, ni désirs, elle s'écrie au bout d'un moment :
— Oh! décidément, monsieur, vous vous ennuyez auprès de moi...
— Mais, madame, je vous jure que je ne m'ennuie pas... au contraire... mais...
— Mais vous aimeriez mieux être près de madame deValdieri, n'est-ce pas?
— Non... oh ! ce n'est pas là où je voudrais être en ce moment !...
— Eh bien 1 alors, où donc voudriez-vous être en ce moment, monsieur?...
Chérubin ne sait que répondre, il dissimule avec peine une nouvelle douleur, et sent une sueur froide qui humecte son front; il fait en cet instant une fort triste figure, et qui n'esi pas du tout celle d'un amoureux.
Madame Célival le regarde ; elle se pince la bouche avec dépit, et s'écrie :
— Ah ! mais c'est que vous faites une mine si singulière! on n'a jamais vu chose semblable... moi, du moins!... Voyons, monsieur, parlez... expliquez-vous, certainement vous avez quelque chose.
Et la belle veuve, mue encore par le tendre sentiment qui lui parlait pour Chérubm, se rapproche de lui et veut lui prendre la main, mais celui-ci se recule vivement, en balbutiant d'une voix étouftV'c :
— Ah! mada-nc, ne me louchez iias , je vous en conjure 1
— Qu'est-ce à dire, monsieur? Mais je vous prie de croire que je n'ai pas envie de vous toucher, répond madame Célival, offensée de la terreur qui vient de se peindre sur les traits du jeune homme. Seulement, monsieur, j'ai le droit d'être surprise de la fîiauvaisc huiueur qui s'est subUemont emparée de vous... je croyais qu'en vous témoignant le plaisir que j'avais à vouf recevoir, je ne vous causerais pas... de l'effroi... Ah! ah 1... c'est fort drôle, en vérité ! ,
Au lieu de répondre à ce qu'on lui dit, Chérubin se lève toul à coup, en murmurant :
— Pardon, madame... pardon... mais un rendez-vous que j'avais oublié... il faut absolument que je m'en aille...
— Comment, monsieur, vous donnez un rendez-vous... quand vous saviez que vous déjeunez avec moi ! C'est extrêmement aimable!... Vous ne me ferez pas croire que cela soit lellcmeni pressé qu'il vous faille partir sur-le-champ.
— Oh! si, madame, si... c'est horriblement pressé... je ne puis plus différer... Adieu, madame... adieu!
Et Chérubin, après avoir fait trois fois le tour du boudoir, en courant comme un fou pour chercher son chapeau, l'aperçoit enfin, le saisit, se jette sur la porte, l'ouvre si violemment, qu'il manque de la briser, et s'enfuit en traversant toutes les pièces, comme s'il craignait d'être poursuivi, laissant madame Célival stupéfaite de la manière dont il la quitte.
Enfin, Chérubin est arrivé chez lui en maudissant les pruneaux et le malheur qui semble le poursuivre dans ses bonnes forluurs.
Vers la fin de la journée. Monfréville vient voir son ami; il est fort curieux de savoir s'il s'est mieux tiré de son dernier rendez-vous que du premier. En apercevant le jeune marquis encore pâle et défait, il sourit et lui dit :
— Je vois que, cette fois, votre bonne fortune a été complète, et que vous avez remporté une grande victoire.
Chérubin regarde son ami en faisant une mine si piteuse, que celui-ci ne sait plus alors que penser. Après avoir fermé avec soin la porte de son appartement. Chérubin raconte à Monfréville ce qui lui est arrivé dans son second lête-à-tote galant Celui-ci ne peut garder son sérieux en écoutant le récit de cette aventure; et, quoique Chérubin ne partage pas sa galté, il est longtemps avant de pouvoir la modérer.
— Vous trouvez donc cela bien drôle ? lui dit Chérubin en soupirant.
— Ma foi, mon cher ami, il est difficile de ne pas rire de la position dans laquelle vous vous êtes trouvé.
— Convenez que je suis bien njalheureux.
— C'est votre faute ! Quand on déjeune en têle-à-tôte avec une dame, od ne va pas se bourrer de pruneaux, surtout aprèi
avoir déjà mangé assez copieusement, d'après ce que vous m'avez dit.
— Je le faisais pour me donner de la hardiesse, du nerf!.
— C'est joli, ce que vous vous êtes donné.
— Enfin, dans un autre lête-à-tête avec madame Célival, pa reil événement n'arrivera pas : je serai plus heureux !
— Oh ! ne vous flattez pas d'obtenir un second rendez-vous de la belle veuve!... Vous êtes perdu dans son esprit comme flans celui de la petite comtesse... C'est encore une conquête à laquelle maintenant il vous faut renoncer.
— Vous croyez ? Quelle injustice!... Comment! une femme cesse de nous aimer, parce qu'il nous arrive une indisposition subite ?
— Ce n'est pas cela, c'est parce que vous avez agi maladroitement.
— Qu'auriez-vous donc fait à ma place?
— J'aurais dit franchement que mon déjeuner me faisait mal, que je me sentais fort malade, et alors on eût excusé et compris mon départ.
— Ah ! je serais mort de honte, plutôt que de dire cela !
— C'est fort mal raisonner, mon ami; souvenez -vous qu'une femme pardonne tout, excepté le mépris ou l'indifférence pour ses charmes.
Chérubin est tout triste pendant le reste de cette journée; il lui semble qu'il y a une certaine fatalité dans ses amours, et il craint qu'elle ne le poursuive constamment. Mais, le même soir, Daréna vient à son hôtel lui apprendre le résultat de ses démarches près de la jolie femme qu'il a vue au Cirque.
— Victoire ! s'écrie Daréna eu allant frapper sur l'épaule du jeune marquis, cela va bien, nr.on ami... vos affaires sont en bon chemin.
— E-t-cc que vous avez obtenu un rendez-vous pour moi? demande Chérubin d'un air presque effrayé.
— Pas encore; diable! cela ne va pas aussi vite que vous pensez ; cette jeune comtesse polonaise est gardée à vue, entourée de duègnes, de cerbères.
— C'est une comtesse polonaise?
— Oui, la comtesse de Globeska, épouse du comte de Globeski, un homme très comme il faut qui a dû fuir son pays pour
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crime de haute iraliison, et qui est jaloux comme un tigre î C'est un gaillard qui ne parle que de poignarder son épouse s» elle donnait un de ses cheveux à un homme!
— C'est effrayant !
— Cane fait rien du tout! Les femmes n'ont pas la moindre peur des poignards; au contraire, elles aiment à braver les dani'ors. J'ai faii parvenir votre lettre à la belle Globeska... C'était difticile; il m'a fallu semer l'or à pleines main^, je l'ai semé, j'ei! ai même emprunté, parce que je n'en avais pas assez ; je sais que vous me le rendrez, et j'ai pensé que vous ne me blâmeriez pas d'avoir été généreux pour servir vos amours.
— Oh! bien au contraire, mon cher Daréna, et je vous en remercie; mais enfin, cette jolie Polonaise m'a-t-elle écrit un mot de réponse ?
— Non, elle ne vous a pas écrit... peut-être écrit-elle trèsmal le français... c'est excusable chez une étrangère; mais les femmes ont de l'amour-propre ; elles craignent qu'on ne se moque d'elles si elles font une faute de langue; enfin, la ravissante GHobeska a répondu de vive voix, et ce qu'elle a dit vaut tous le» billets doux.
— Qu'a-t-elle dit, alors?
— Elle a dit à sa suivante, que j'ai séduite, je veux dire que j'ai gagnée à force d'or : « Fais savoir à ce jeune Français qui m'écrit que je partage sa passion... Depuis que je l'ai vu je ne rêve qu'à lui... même quand je ne dors pas.»
— Elle a dit cela! Ah ! quel bonheur !
— Laisscz-nioi donc achever : tJe suis unie à un tyran que je déteste... Que ce Français trouve moyen de m'enlever, et je suis prête à le suivre... et je me précipite dans ses bras. » Hein! que dites-vous de cela, heureux lovelace ? J'espèî'e que vous lui avez tourné latêle, à celle-là!
— Oui, mou ami, je suis bien content... car je sens que cette eune femme me plaît plus que toutes les autres. Avec elle, il me .emble que je serai plus à mon aise qu'avec ces dames du grand nonde... qui m'imposent toujours.
— Vous serez fort à votre aise, je vous en réponds ; les Polonaises sont très sans façon.
— Mais elle me dit de r«nlever... Est-ce que cela sepeuttestee qu'il est permis d'enlever une femme?
— Ah! qu'il est enfant! D'abord on ne demande pas la permission ensuite vous voyez bien qu'elle le désire elle-même.
Soyez tranquille, c'est moi aui me charge de l'enlèvement ; j'en fais mon affaire.
— Mon cher Daréna, que d'obligations!
— Mais, seulement, il s'agit de savoir où je mènerai votre belle. Vous comprenez qu'il ne serait ni convenable, ni prudeiu delà conduire dans cet hôtel... en vue de vos gens... de...
— Oh! certainement. Mais oii donc la conduire, alors?
— Rien de plus facile. Il n'y a qu'à louer une petite maison aux environs de Paris... dans la banlieue... dans un endroit écarté et tranquille. Voulez-vous que je me charge encore de cela?
— Oh! oui, je vous en prie.
— C'est convenu... je louerai. Si ce n'est pas meublé, je ferai porter des meubles. |^Donnez-moi de l'argent. .. il en faudra pas mal.
Chérubin court à son secrétaire, prend des billets de banque, et en remet à Daréna en lui disant :
— Tenez, voilà deux mille... trois mille francs. Est-ce assez?
— Oui... Ah! donnez-m'en tout de suite quatre mille; il ne faut pas être à court. Maintenant, laissez-moi faire. Je vais d'abord m'assurer d'un local, le faire disposer pour recevoir votre infante, puis je guetterai le moment favorable; dès qu'il sera venu... j'enlève... et je viens vous chercher; vous n'aurex plus qu'à recueillir les fruits de la victoire, c'est assez agréable,
— C'est charmant.
— Mais, surtout, pas un mot de tout ceci à Monfréville, ou je ne me mèie plus de rien.
— Soyez traniiuille, c'est convenu.
— Quand votre belle sera hors des mains de son tyran, j'aurai soin de faire porter dans votre petit réduit uri repas friaiiJ... Il faut toujours qu'une dame puisse prendre quelque chose en arrivant.
— Oui, mon ami... commandez un repas. Ah! mais point de pruneaux... je vous en prie! point de pruneaux, je les ai en horreur !
Daréna regarde Chérubin avec sur^irise, tout en lui répondant :
— Soyez tranquille; je ne connaissais pas votre aversion pour les pruneaux... On dit pourtant que c'est fort sain...
— Si j'en vois sur la tabla, je me sauve sur-le-champ.
— Allons , calmez-vous... Je recommanderai qu'on n'en serve pas.
El le comle quille son jeune ami, après avoir empoché les billets de banque, et Chérubin se dit :
— Voilà une conquête qui ne m'échappera pas, celle fois, et qui me dédommagera de toutes celles que j'ai perdues.