CHAPITRE XXIV • l'intrigue polonaise
Chérubin est huit jours sans revoir Daréna ; il s'impatiente, il se désole, il craint que son inirigue avec la jolie Polonaise ne fwit tout à fait manquée ; et, comme cela arrive toujours, il devient infiniment plus amoureux, à mesure qu'il craint de ne point posséder l'objet de ses Jésirs ; et c'est pour qu'il arrive à cet apogée de la passion que Daréna, qui connaît le cœur des hommes, a été plusieurs jours sans reparaître chez lui.
Enfin, un malin, Daréna se présente à l'hôiel, empressé, essoufflé, comme un homme qui aurait galopé douze lieues sans s'arrêter. Il repousse et jette presque à la renverse le vieux Jasmin, qui lui dit qu'il ne sait pas si son maître est déjà visible qu'il n'est pas encore levé.
— Levé ou couché, je m'en fiche pas mal, il est toujours visible pour moi, répond Daréna d'un ton impératif. Apprenez, vieil âne de valet, à connaître les personnes que votre maître est toujours flatté de recevoir.
En disant cela, Daréna pénètre précipitamment dans la chambre à coucher du jeune marquis, laissant Jasmin se coller contre la muraille, en murmurant d'une voix altérée par la colère ;
— Vieil âne !... Il m'a appelé vieil âne !... C'est un impertinent. Jamais les Grandvilain, père et fils, ne m'ont donné ce nom-là!... Ce n'est pas un âne, lui, mais j'ai idée que c'est un bien plus mauvais animal.
Daiéna arrive devant le lit de Chérubin; il écarte les rideaux en lui criant :
— Debout, Joconde ! debout, Lovelace... Richelieu, Roches- {cr!...Il est enfin venu, le moment du triomphe! ah! sapristi! je puis dire, mon cher ami, que je me suis donné du mal pour vous !... Ouf ! je n'en puis plus!
El Daréna se jette sur une ottomane et s'essuie le visage avec son mouchoir.
— Mais qu'êtes-vous donc devenu depuis huit grands jours que je ne vous ai pas aperçu une fois, et que je ne sais que penser de votre silence ? dit Cnérubin en regardant son ami. Je croyais que vous m'aviez oublié.
— Ah ! voilà bien les hommes... les jeunes gens ! Parce que les choses ne se font pas à la minute, ils croient qu'on les a oubliés. Est-ce que j'oublie mes amis? Ne vous suis-je pas tout ^ dévoué? Si, depuis huit jours, vous n'avez reçu aucune nouvelle, c'est que j n'avais rien de neuf à vous dire ; mais je guettais, j'attendais, j'épiais le moment d'agir. Enfin, il est venu^ j'ai agi, et la belle Globeska est en notre puissance.
— Il serait possible! Ah ! mon cher Daréna, contez-moi donc comment vous avez fait ?
— Oh! parbleu ! mon moyen ordinaire, j'ai semé l'or! Je ne connais que ça, d'autant mieux que cela réussit toujours. Habillez-vous, et, pendant ce temps, je vais vous raconter comlnenl tout s'est passé; mais n'appelez point de valet chambre... vous comprenez bien qu'- je ne puis pas parler de tout cela devant témoin... Je me suis déjà assez compromis... mais je m'en fiche !
Chérubin se lève et s'habille, en disant à Daréna :
— Parlez, je vous écoute, je ne perds pas un mot.
— Vous savez que la jolie Polonaise habitait avec son mari un hôtel garni dans le Marais; j'avais remis votre billet doux, en séduisant une femme de chambre et deux concierges; la comtesse de Globeska avait fait répondre qu'elle était folle de vous, et ne demaixiait qu'à quitter son tyran. Tout cela éiait fort bien, mais
comment enlever la jeune femme à un homme qui ne la quittait pas plus que son ombre? c'était tort difficile. Sept jours se passèrent ainsi ; M. de Globeski n'avait pas quitté sa femme d'un moment. Enfin, hier, j'apprends par un concierge, toujours à force d'or, que le comte polonais est décidé à quitter Paris et qu'il emmène sa femme en Norwége ; vous concevez que s'il nous avait fallu poursuivre votre conquête jusqu'en Norwége, cela nous aurait mené trop loin. Je prend» sur-le-champ ma résolution, et je me dis :
€ — Il ne l'emmènera pasl »
t Je sais (toujours en seman l l'or) que la chaise de poste doit venir prendre nos Polonais à leur hôtel sur les huit heures du soir. J'arrive un peu avant l'heure ; la voiture vient, s'arrête devant l'hôtel, et moi je vais bravement au postillon que je prends à part, en lui disant :
« J'adore la femme que vous allez emmener... Je vais vous suivre avec deux amis à une ou deux lieues de Paris, dans un endroit désert de la roule ; nous ferons semblant de vous attaquer, nous tirerons quelques coups de pistolets chargés à poudre ; vous arrêterez; nous ouvrirons la voiture, nous enlèverons la jeune dame, et alors vous repartirez ventre à terre avec le vieux monsieur, et, s'il vous crie d'arrêter, vous ne l'écouterez pas avant d'avoir galopé au moins deux bonnes heures. »
Vous pensez bien, mon cher Chérubin, que pour oser faire une proposition comme celle-là un postillon, il faut l'appuyer de raisons concluantes : je lui présentai un billet de mille francs; il me tourna le dos en me disant :
« — Pour qui me prenez-vous ? »
— J'ajoutai cinq cents francs. Il me dit que l'affaire élait bien scabreuse 1 J'ajoutai encore cinq cents francs. 11 consentit à tout. Voilà comment on fait les affaires à Paris. J'allai choisir deux gaillards sur lesquels je pouvais compter, moyennant cinq cents francs que je leur donnai à chacun. J'avais ans^i loué une chai>e de poste. Quand le comte de Globeski partit avec sa femme, nous le suivîmes... puis, à deux lieues d'ici environ, entre Sèvres et Ghaville, à un endroit oii il ne pousse que des melons, nous tirâmes nos coups de pistolet. Le posiillon gagné s'arrêta. Il était nuit close, tout se passa comme je l'avais prévu. Nous enlevâuns la ieune femme... Le vieux polonais la
défendait comme un beau diable, et même il donna dans la lutte un léger coup de poignard à un de nos hommes, ce qui m'obligea à lui compter une gratification de cent écus en plus. Enfin» nous avons enlevé la divine Globeska, et je l'ai ramenée dans le local que j'ai loué, où elle a passé la nuit, et vous attend maintenant.
— Ah! mon cher Daréna , que d'événements ! mon Dieu» mais enlever une femme à son mari, et à main armée... si l'on savait... Est-ce que ce n'est pas un crime cela?
^- Prrrout!... n'allez-vous pas avoir des scrupules à présent! D'ailleurs il n'y a pas d'autres moyens, et puis, au bout du compte, s'il y a quelqu'un de compromis, c'est moi seul ; mais mou amitié brave les périls!
— Et la jolie Polonaise, où l'avez-vous conduite?
— Dans une petite maison isolée que j'ai louée tout proche de la barrière de la Chopinette ; je n'ai pas trouvé mieux. Ensuite j'ai réfléchi qu'aller à la campagne, loin de Paris, cela vous dérangerait trop. La maisonnette que j'ai louée pour vous est située dans un endroit où il passe fort peu de monde ; sa vue n'est pas très-gaie, mais que vous importe! vous n'allez pas vous enfermer avec une femme pour regarder passer le monde Dar la fenêtre ? N'est-on pas toujours bien lorsqu'on est avec ce qu'on aime?
— Oh! oui, sans doute; mais dans quel quartier est celte barrière de la Chopinette.
— Quartier de la Poudrelte et des promenades solitaires, du côté de Ménilmonlant. D'ailleurs, un fiacre nous y conduira. Voyons, mon cher, songez que votre belle vous attend; j'ai dit au concierge de la maison de faire venir un déjeuner a:issi succulent qu'il sera possible dans ce quartier, et des vins extraordinaires. Hâtez-vous de terminer votre toilette, parez-vous, paifumez-vous...
— >f e parfumer f Non, je m'en garderais bien ; les odeurs me font mal.
— Comme vous voudrez, mais enfin... meti.ez-vous sous les armes. Heureux Chérubin! \ous allez posséder une des plus jolies femmes que j'aie jamais rencontrées, ei puis son accent polo- Dais est bien séduisant!
— Et elle m'aime, elle l'a avoué?
L'AMOUREUX TRAxNSI 253
— Parbleu! combien de fois faut-il vous le dire? Il me semble d'ailleurs que sa conduite le prouve assez.
— Elle n'a pas pleuré d'avoir élé enlevée?
— Pleuré!... Elle a valsé... Il paraît qu'elle adore la valse. A propos, je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne me reste rien des fonds que vous m'avez remis... Le postillon, mes hommes à payer... la voilure, la maison louée... tout ce monde que j'ai séduit... au contraire, vous me redevez quinze cents francs.
— Quinze cents francs! dit Chérubin, en allant à son secrétaire; cela revient cher d'enlever une femme!
— Ah! à qui le dites-vous! moi qui en ai peut-être enlevé cent dans ma vie! C'est même à cela que j'ai dépensé une partie de ma fortune ; mais aussi c'est un plaisir de prince, que tout le monde ne peut pas se permettre.
Chérubin donne à Daréna la somme qu'il lui demande, et lui dit:
— Je suis prêt.
— Fort bien, faites chercher une voiture de place : vous comprenez qu'il ne faut pas aller à votre petite maison avec votre tilbury et votre jockey. II ne faut jamais mettre ses domestiques dans la confidence d'une intrigue aussi mystérieuse ; ces gens-là sont trop bavards.
— Vous avez raison. Holà!... Jasmin.
Le vieux domestique se présente, la mine encore allongée, et jetant sur Daréna un regard courroucé. Chérubin lui ordonne d'aller chercher un fiacre.
— Monsieur ne prend donc pas son cabriolet? murmure Jasmin, d'un air surpris.
— Apparemment! s'écrie Daréna, en riant de la mine de Jus-, min ; puisque votre maître demande un fiacre, c'est qu'il uo prendra pas son cabriolet. Allez, vieux débris!... et dépêchczirous si c'est possible.
— Vieux débris!... se dit Jasmin en s'éloignant... Encore une sottise, et il faut que j'avale tout cela!... J'ai bien peur que ce mauvais sujet-là ne me gâte mon jeune maître... je vous demande un peu pourquoi il lui fait prendre un fiacre, lorsqu'il a son tilbury et son cabriolet.
Cependant Jasmin a fait la commission dont on l'a chargé ; le fiacre attend. Chérubin descena avec Daréna; ils montent tous
deux dans la voiture, que le vieux domestique regarde s'éloigner d'un air fort peu sati'^fait.
Daréna a dit au cocher où il devait les conduire; on arrive, après une assez longue course, devant une maison de chélive apparence qui est située en dehors de la barrière de la Chopinelte, sur \os boulevards extérieurs.
— C'est ici ! dit Daréna en sautant hors de la voilure. Chérubin regarde la maison qui n'a qu'un étage et deux fenêtres au rez-de-chaussée ; il s'écrie :
— Elle n'est pas élégante, en cette maison-là !
— L'intérieur en est fort propre, répond Daréna. Le principal, c'est qu'elle soit isolée; ce serait bien le diable si le mari venait vous déterrer là ! Mon cher ami, quand on enlève une femme, il faut prendre beaucoup de précautions; et, après tout, que vous importe la maison? C'est la femme que vous venez voir ici. Moi, avec l'objet de mes amours, je me serais trouvé bien dans une hutte de berger; je vais sonner; renvoyez la voiture.
Chérubin s'empresse de payer le cocher de fiacre; celui-ci remonte sur son siège et s'éloigne.
Daréna tire un fil de fer placé contre la porte bâtarde qui sert d'entrée à la maison. Un petit bonhomme de treize ans, à la mine effrontée, et dont la tenue insolente et canaille est en harmonie avec une mise fort sale, se présente la casquette sur l'oreille, la blouse flottante et les mains noires; il jette un coupd'œil d'intelligence à Daréna, qui vient de reconnaître le petit Bruno, le même gamin dont Poterne avait essayé de faire un singe, et qui, de son côié, avait eu l'idée de s'approprier la peau qui lui servait à étudier son personnage. Plus tard, Poterne avait retrouvé Bruno, qui avait mangé son déguisement ; l'homme d'affaires se permit d'abord d'appliquer quelques claques aH petit garçon, ensuite il lui avait pardonné, et, séduit par les heureuses dispositions que montrait le jeune Hruno, s'était promis de l'employer do nouveau, lorsque l'occasion s'en présenterait. Dans l'intrigue que l'on venait de machiner pour duper Chérubin, il ^allait placer dans la maison qu'on avait louée quelqu'un d'intelligent et sur qui l'on pût compter; Poterne s'était sur-le-champ rappelé le gamin, qu'il ne payait pas cher et qui avait toutes les qinliiés nécessaires pour servir leurs desseins.
— Âhl c'est le fils du portier, dit Daréna, en jetant un coup
d'œil à Bruno et en entrainani Chérubin dans une espèce de vestibule qui conduit à l'escalier. Et ton père, petit, est-ce qu'il est absent?
— Oui, monsieur, il a été obligé d'aller à dix lianes d'ici, voir rna tante qui est bien malade.
— El c'est toi qui gardes la maison T
— Oui, monsieur.
— Et cette dame qui a couché ici, a-l-elle eu tout ce qu'il lui fallait?
— Oh ! oui, monsieur I Soyez tranquille, cette dame n'a manqué de rien; elle est là-haut. Par exemple, comme elle est seule, elle dit que cela commence à l'ennuyer.
— Patience ! voilà monsieur qui vient lui tenir compagnie. Et le déjeuner, est-il commandé?
— Oui, monsieur. Oh ! il sera fameux : c'est moi qui ai été chez le traiteur...
— Ce petit drôle est remp-li d'intelligence! dit Daréna en se tournant vers Chérubin, et je vous le recommande pour tout ce doHl vous aurez besoin. Ah! çà, mon cher ami, vous voilà près de votre belle, maintenant je vais vous quitter.
— Comment, vous me laissez? s'écrie Chérubin d'un air Dresque contrarié.
— Mais il me semble que je n'ai plus rien à faire ici, et que le reste vous regarde. Vous al ez déjeuner en tête-à-tête avec une petite étrangère, qui est folle de vous. Est-ce qu'un tiers ne serait pas de trop ?
— Ah 1 oui, sans doute... oui. Eh bien ! au revoir, alors.
— Au revoir, mon cher marquis, et que l'amour vous coironne de ses plus douces faveurs !
Daréna sourit presque d'un air moqueur, en serrant la main de Chérubin; puis il lance un regard à Bruno, et sort de la maison en refermant la porte sur lui.
Chérubin se sent tout ému, en se trouvant dans cette maison qu*il ne connaît pas, au milieu d'un quartier qui lui est tout à fait étranger, et n'ayant près de lui qu'un jeune garçon qui la regarde d'un air goguenard, tout en cassant des noix qu'il vient (le tirer de dessous sa blouse.
Le vestibule a deux portes qui sont toutes deux ouvertes, et aissent voir deux pièces où il y a pour tous meubles, dans Tuât
que qu'^lques mauvaises tables, dans l'autre, qu'une table, un et une méchante couchette ; les fenêtres qui donnent sur le boulevard sont garnies de barreaux de fer, mais entièrement dépourvues de rideaux.
Chérubin, qui a jeté un coup d'œil sur tout cela, se dit en luimême que Daréna ne doit pas avoir dépensé beaucoup d'argent pour meubler cette maison; puis il s'adresse à Bruno qui continue de casser des noix, tantôt avec ses dents, tantôt avec ses pieds, en chantonnantpar instants un air dont on n'entend que : tu fu, tu tu, tu tu rlu tu tu!,..
— Oîi a-t-on logé madame la comtesse î
— De quoi ? répond le ci-devant décrotteur, en relevant le nez d'un air insolent.
— Je vous dem-ande où on a logé la jeune dame qui est ici depuis hier ?
Le petit garçon pousse sa langue contre une de ses joues, méthode des gamins lorsqu'ils veulent mentir à quelqu'un, puis il répond :
— Ah ! oui, la jeune dame étrangère, qui a été enlevée... qui a couché ici... tu !... tu tu rHu tu tul...e\\e est là-haut, au premier, dans le plus bel appartement de la maison, oùs qu'elle soupire et s'embéle... tu tu, tu tu... tu turHu tu tu.
Chérubin n'en demande pas davantage ; il monte l'escalier qui n'a qu'un étage, et s'arrêie devant une porte après laquelle on a laissé la clef. Le cœur lui bat très-fort, en songeant qu'il va se trouver avec cette joune Polonaise qui a consenti si facilement à quitter son mari pour venir avec lui ; mais il se rappelle combien elle lui a paru jolie, et il se décide à frapper.
Une voix lui crie :
— Entrez, la clef il était zur le borte.
Chérubin a reconnu l'accent de madame de Globeska; il ouvre et se trouve vis-à-vis do la jeune femme.
Ghichette Chichemann a une toilette très-simple, dans laquelle on a introduit quelques brimborions de dentelles, de fleurs, de fourrures, pour tâcher de lui donner du relief ; ce qui produirait l'effet contraire près de quelqu'un qui s'y connaîtrait. Mais Chérubin n'est pas encore bien savant dans ces matières ; d'ailleurs un homme amoureux ne s'occupe point de tous ces déiails ; ce qui le frappe sur-le-champ, c'est la jolie figure «^e Ghichette, qui
est coiffée de la même toque de velours vert qu'elle portait au Cirque, et qui, lorsqu'il entre, lui fait un gracieux sourire en s'écriant :
— Ah ! fous voilà ! C'est pien heureux ; car ici toute seule, che commençais à m'ennuyer beaucup!
Encouragé par cet accueil, Chérubin va s'asseoir près de h jeune femme, et lui dit d'un air bien tendre :
— Ah ! madame, vous me pardonnez donc ce que l'excès de mon amour m'a fait entreprendre. Vous avez donc consenti à vous confier à ma foi, à fuir celui qui... celui que... enfin ce monsieur qui m'a semblé si laid et qui certainement n'es pas digne... de... de...
Chérubin, qui n'en a jamais tant dit à la fois, s'arrête et ne sait plus comment finir; mais Chichetle ne lui en laisse pas le temps, elie s'empresse de dire :
— Foui! foui !... c'hai fui mon tyran... mais barlons d'autre chose !
— Elle ne veut plus que je lui parle de son mari ! se dit Chérubin, elle veut que je l'entretienne d'autre chose... de mon amour sans doute... elle est charmante. — Ainsi, reprend le jeune amour etix, vous ne regrettez pas de m'avoir confié le soin de votic bonheur... et d'être maintenant ici. loin de votre pays.
— Mon pays... oh si, che regrette touchours mon betit pays! mais j'espère bien le revoir un chour... barlons d'autre chose.
— Ah ! que vous êtes aimable, madame, que vous êtes jolie 1 Si vous saviez combien... je... je... vous aime !
11 k fallu un grand effort- de courage à Chérubin pour dire cela, et il n'ose pas regarder la jeune femme, craignant qu'elle ne trouve celte déclaration un peu brusque ; mais mademoiselle Chichetle, loin de paraître offensée, se met à rire assez niaisement, et répond :
— Foui! foui, che sais pien... ah! ah !... C'était gentil de s'aimer... fous avez aussi de pien beaux yeux!... ah ! ah !... che voulais pien rire avec fous...
Et la soi-disant Polonaise, qui semble en effet très-disposée à rire, et montre de très-jolies dents, regarde le jeune homme d'une certaine façQn, et ne lui dit plus de parler d'autre chose. Chérubin a un moment envie d'embrasser sa conquête qui lui tend presque ses joues fraîches et roses ; mais il se borne à
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prendre une main qu'il pose sur son cœur, où il la presse avec force.
Chichette, qui se lasse peut-être d'avoir toujours sa main pressée sur le cœur de Chérubin, lui dit en riant encore :
— Comme votre chose il faisait dic-dac ! C'était comme une grosse horloche.
Ahî madame, c'est l'émotion... c'est le plaisir... c'eat...
Est-ce que nous n'allons pas décheuner ? s'écrie tout à coup
'lluchette, chai faim... che sens mon ventre il crie : il faisait i.juc- floue !
Ces mots ramènent Chérubin à des idées moins romantiques, il court ouvrir la porte et crie :
— Ho hé, petit !!.. et ce déjeuner?
— Voilà, monsieur, voilà ! Tout de suite, servez chaud! répond Bruno : justement le traiteur arrive à l'instant.
En effet, un garçon marchand de vin monte bientôt avec le jeune portier ; on dresse une table, on met deux couverts. On apporte un panier rempli de bouteilles, ayant des cachets de toutes les couleurs; on couvre la table d'huîtres fraîchement ouvertes, puis on pose plusieurs plats couverts sur un meuble voisin. En voyant les huîtres, la soi-disant comtesse polonaise se livre à des démonstrations de joie tout à fait roturières, et se met à sauter dans la chambre, en s'écriant :
Ah! des huîtres !... Gh'aime tant les huîtres !... che fairais
fesser moi pour des huîtres !
Chérubin est fort étonné d'entendre madame de Globeska s'exprimer de la sorte, mais il attribue cela à son ignorance de la langue.
Le garçon marchand de vin est trop habitué à un pareil langage pour en paraître surpris. Quant au jeune Bruno, il s'est contenté de pousser encore une de ses joues en dehors, en murmurant:
— xMerci ! pus que ça de genre ! ça va se gâter!
Le déjeuner était servi. Le garçon s'éloigne avec le gamin, el ils ont soin de refermer la porte après eux. Mademoiselle Chichette n'attend pas alors que Chérubin vienne la conduire à table; oubliant toutes les leçons qu'on lui a faites de se conduire en femme comme il faut, elle court s'asseoir devant un des couyerts, en s'écriant :
— Mangeons ! mangeons! Oh ! des huîtres ! c'est gentil.
-- Il paraît qu'elle a très-faim ! se dit Chérubin en se plaçant aussi à table. Et il s'empresse de présenter des huîtres à la jeune femme ; mais celle-ci n'attend pas qu'il les lui choisisse, elle les fait disparaître avee une rapidité admirable, puis elle tend son verre, en disant :
— Du vin blanc, s'il vous blait... ch'aime aussi le vin blanc beaucup I
Chérubin lui verse d'un vin blanc que l'on a décoré d'un long bouchon pour lui donner l'apparence du Sauterne, mais qui ne peut paraître potable qu'avec des huîtres. Le jeune homme trouve qu'en général ils sont mal servis ; les assiettes sont en faïence commune, les couverts n'oni. pas le son de l'argenterie, le linge est loin d'être fin. Enfin le vin, malgré son cachet jaune, lui semble fort médiocre ; mais sa conquête le trouve délicieux, elle avale des huîtres, vide son verre, reprend des huîtres et redemande à boire, et tout cela sans aucun intervalle. Chérubin ne peut pas la suivre; ce n'est que lorsqu'il n'y a plus d'huîtres sur la table que mademoiselle Chichetle se décide à faire une petite pause.
— Je vais appeler le petit portier pour qu'il nous ôte tout cela dit Chérubin.
— Non, non, che les ôterai pien moi-même 1 répond Chichette qui se lève, et, en un tour de main, débarrasse la table des assiettes, des écailles et apporte deux des plats couverts. Le jeune homme veut en vain s'opposer à ce que la dame se donne cette peine, celle-ci ne l'écoute pas, et ne reprend sa place que lorsque tout est terminé.
— Mon Dieu ! madame la comtesse, combien je suis désolé de vous voir prendre cette peine, dit Chérubin, mais il me parait que vous avez été élevée dans les soins du ménage. En Pologne, les demoiselles ont, je le vois, une éducation moins frivole qu'en France, et vos nobles parents n'ont pas dédaigné de vous apprendre ces petits détails domestiques. Ils sont morts sansdoute, vos nobles parents ?
— Foui, toui IBarlons d'autre chose voyons ce plat !... Ah !
que ça sent pon ! C'est du lapin ! Oh ! ch'aimais tant le lapin !
Chérubin n'est pas absolument du même avis que sa conquête; il n'aime pas le lapin, et il trouve que ce qu'on a
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commandé pour le déjeuner ne ressemble pas à ce qu'il mange ordinairement chez les restaurateurs de Paris; mais sa compagne est beaucoup moins difficile que lui, elle s'est servie du lapin, elle paraît en manger avec délices, et s'écrie de temps à autre:
— C'est pien choliment fricassé î
Chérubin lui offre d'un vin qui a un autre cachet. Chichetle boit du rouge aussi bien que du blanc, puis elle découvre un autre plat et s'écrie en faisant un bond sur sa chaise :
— Ah 1 de la madelotte ! Oh ! tant mieux ! ch'aimais lanl
le madeloite !
— Il me paraît qu'elle aime tout, te dii Chérubin ; décidément, elle a élé fort bien élevée ; elle ne fait pas la bégueule.
Chicbette trouve la matelotte délicieuse ; elle en reprend plusieurs fois sans attendre que Chérubin lui en offre ; elle s'extasie surtout sur lasawce ; enfin, dans un moment, elle se met à lécher son assiette, craignant apparemment d'y laisser le moindre vestige de celle sauce qui lui plaît tant.
Le jeune hommeest tout saisi en voyant la comtesse de Globeska porter son assiette à sa bouche et promener sa langue dessus; mais il se figure qu'en Pologne l'usage permet de se conduire ainsi. Ghichette voyant que son vis-à-vis la regarde, réfléchit qu'elle vient de faire une bêtise, et repose bien vile son assiette sur la table, en disant :
— Ah ! celait pour rire !... Ghe ferai plus chamais! mais
voyons sous cet autre plal.
Chicheite découvre le dernier plat qui renferme de la friture; elle pousse encore une exclamation de joie.
— Ah ! des kujons ! des kujons frits ! Oh I ch'aimais tant le frimrc î
— Je suis charmé, madame, que vous trouviez tout cela à votre goùl, dit Chérubin en servant des goujons à sa belle, mais vous n'êtes vraiment pas difficile ; moi, il me semble que notre déjeuner n'est pas digne de vous..... Il me paraît que dans ce quartier il n'y a point de bons traiteurs ?
— Mais si, si ; à la Counille... il y avait de pons traiteurs.
— A la Courlille!... Je n(j connais pas cet endroit; votre mari yous menait donc quelquefois dîner de ces côtés?
— Mon mari... Oh ! barluns d'autre chose,., ilhe voudrais boire; le kujoQ il altère tout de suite.
L'AMOUHEUX TRANSI 201
Chérubin s'empresse de verser à sa dame d'un vin paré d'un aulre cachet ; celle-ci boit et le irouve excellent. Le jeune homme voudrait bien ramener la conversation sur son amour, mais sa conquête est tellement affairée à manger et à boire qu'il n'ose pas la distraire d'une occupation clans laquelle elle paraît goûter tant de plaisir; ensuite, il se rappelle son déjeuner chez madame Célival, et se dit :
— Je mangeais aussi beaucoup pour chasser ma timidité... Cette jolie Polonaise fait peut-être de même... Pourvu qu'elle no finisse pas comme moi t
Quand il n'y a plus de friture, on passe au dessert qui est fort modeste, et ne se compose que de biscuits, de fromage et de mendianls. Chérubin peste encore après le traiteur; mais Chichetle continue de trouver tout excellent; elle se bourre de figues, de raisins secs, de biscuits; elle boit plusieurs fois de suiie pour faire passer tout cela, puis enfin elle cesse de manger, et s'appuie sur \p. dos de la chaise en disant ;
— Ah ! c'est singulier, che n'ai plus faim litoul.
— Ce serait bien plus singulier si elle avait encore de l'appétit ! se dit le jeune homme en repoussant la table pour se rapprocher «ie sa compagne.
Après avoir mis sa chaise contre celle de Chicheite, il se hasarde à Ini prendre la main, en balbutiant:
— Que je suis heureux de... d'être près de vous!... Quel heureux h:isard m'a conduit à ce théâtre où vous étiez... sans cela je ne vous aurais peut-être jamais rencontrée... et pourtant mon ami... ce monsieur qui était avec moi ce soir-là, dit que nous sommes nés l'un pour l'autre... Pensez-vous cela, madame ?
Cbichette se lève vivement, en disant :
~- Ah! ch'étouffo un peu... C'est drôle, ch'avais honnani pas mangé beaucup...
La jeune fille fait quelques tours dans la chambre ; Chérubin va à elle, e»^ lui disant :
— Vcus vous sentez indisposée?
— Mon... Oh! ça va se passer...
Chicht-tte va se rasseoir, non pas sur sa chaise, mais sur une espèc.o de vieux canapé tout couvert de taches et dont les coussins ont l'ail d'être rembourrés avec des copeaux ; mais la jeune fille te cou.:;;:; dessus, en disant :
— Tiens, on est choliment picn comme ça ! Chérubin la regarde amoureusement, et s'écrie :
— Oh! certainement, il y a de la sympathie 1... dans notre rencontre... La sympathie !... mon professeur, M. Gérondif, m'a expliqué ce que c'est... Il a pris une petite pierre d'agate, l'a frottée fortement sur la manche de son habit, ensuite il l'a approchée d'un brin de paille, et le brin de paille a sur-le-champ «auté après la pierre, et s'y est attaché... Mon professeur m'a dit :
« Ainsi l'aimant attire le fer ; ainsi la sympathie attire l'un vers l'autre deux cœurs faits pour s'aimer et s'entendre. »
— Ah ! madame... je ne suis pas Polonais, mais je vous aimerai tout autant... plus, peut-être, car mon cœur tout neuf éprouve le besoin d'aimer... et si... et si...
Chérubin s'arrête, parce qu'il lui semble qu'un bruit sourd accompagne ses paroles. Ce bruii part du canapé: il s'est bien aperçu que sa jolie conquête fermait les yeux pendant qu'il parlait, mais il a présumé que c'était par pudeur. Cependant, voulant connaître la cause du bruit qu'il entend, il se rapproche de la jeune femme, et s'aperçoit avec surprise que non-seulement elle dort, mais encore qu'elle ronfle profondément.
Le pauvre amoureux considère quelque temps sa belle endormie; mais à chaque instant le ronflement devient plus fort; bientôt c'est comme un soufflet de forge, et Chérubin s'éloigne petit à petit, et il sent même se dissiper ses idées amoureuses; car une femme qui ronfle comme un Suisse en inspire infiniment moins que celle dont la respiration est douce et légère.
Chérubin va s'asseoir dans un fauteuil en se disant :
— Elle dort... elle ronfle même... Il me paraît que mes discours ne l'amusaient pas beaucoup, puisqu'elle s'est endormie tout de suite en m'écoutant! C'est singulier... cette jeune femme a des manières... un langage... Si Daréna ne m'avait pas assuré que c'est une comtesse polonaise, j'aurais pensé d'elle tout autre chose... S'endormir pendant que je lui parle de mon amour* Si c'est ainsi qu'elle est folle de moi!... Mon Dieu! quels ronflemenisl Jacquinot aussi ronflait, mais pas si fort que cela ! Je devrais peut-être la réveiller... l'embrasser... mais elle dort si bien... ce serait dommage... et puis... d'entendre ce bruit monotone, il me semble que cela m'endort aussi.
Chérubin laisse tomber sa léle sur le dos du fauteuil; il ferme les yeux, et au bout d'un moment il en fait autant que mademoiselle Chichette, si ce n'est pourtant qu'il ne ronfle pas.
Or, pendant que le jeune couple dort, voyons ce que la.saient ceux qui avaient conduit toute cette intrigue.
En quittant Chérubin, Daréna est allé retrouver son ami ?oterne qui, toujours vêtu en comte polonais, l'attend chez un traiteur de Ménilmontant. Là, ces messieurs se mettent à déjeuner, puis causent de leur affaire.
— Cela marche comme sur des roulettes, dit Daréna. Chérubin est maintenant avec la petite qu'il croit que j'ai enlevée pour lui... Pourvu que Chichette ne dise pas de bêtises! Mais bah!... avec son accent, tout passera, et d'ailleurs est-ce qu'un amoureux fait attention aux phrases!
— El mon petit Bruno était à son poste ?
— Oui; il est censé le fils du portier; il a l'air d'un fameux gredin, ce drôle-là.
— C'est un petit garçon plein d'intelligence; il ira loin!
— Je le crois aussi.
— D'ailleurs, pour la fin de notre comédie, ne vaut-il pas mieux n'avoir là qu'un gamin qui ne nous gênera en rien. Ensuite, il serabien plus vraisemblable que j'aie pu pénétrer dans la maison, gardée seulement par un enfant; car il faut maintenant frapper le grand coup... Quelques billets de mille francs en passant, c'est gentil, mais c'est trop tôt fini. L'occasion se présente d'avoir une bonne somme, il ne faut pas la laisser échapper ; elle ne se retrouverait plus!
— Tu as partaiiemcnt raison, Poterne. Ce que nous allons "faire n'esl pas très-délicat; mais, après tout, ce petit bonhomme est riche!... soixante mille francs de moins ne le ruineront pas.
— Vous ue voulez pas que j'en exige plus?
— Oh I non ; il ne faut pas l'écorcher. Ainsi, c'est bien entendu; dans deux heures d'ici lu vas à la petite maison.
— Pourquoi pas pius tôt?
— Eh! mon cher Poterne, que vous êtes vif! il faut bien laisser k ces amanis le temps de déjeuner et de se livrer aux douceurs de l'amour. Que diable! il faut que tout le monde s'amuse après tout; ensuite songe donc. Poterne, qu'en leur laissant plus de
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temps, tu les surprendras infailliblement in flagrante delictol... C'est bien plus adroil 1 Tu es censé le mari ; on t'a enlevé ta femme, lu la retrouves dans les bras de son ravisseur, m mugis, lu rugis, lu veux tuer tout le monde... ta femme surtout!... Chérubin te demande grâce pour elle, et cette grâce tu ne l'accordes que s'il te signe pour soixante mille francs de lettres de change. Tu en as de toutes timbrées sur toi?
— Oh! j'ai tout ce qu'il faut. Mais si le jeune marquis se défendait, s'il ne voulait pas signer?
— Allons donc, un enfant! Tu le menaceras d'un procès criminel pour avoir enlevé ta femme, tu auras ton poignard, lu voudras toujours tuer ta femme. Chérubin est trop généreux pour ne pas vouloir la sauver.
— C'est ce que je pense.
— Dans tout cela, monsieur Poterne, prenez bien garde de blesser personne !... Votre poignard ne pique pas, j'espère?
— Eh! non, il n'y pas de danger.
— Et en parlant, donne-toi aussi un accent quelconque, qu'il n'aille pas te reconnaître!
— Je ferai attention et j'agirai beaucoup en pantomime.
Tout étant bien convenu, ces messieurs déjeunent longuement, causent de même, demandent ensuite l'un une pipe, l'autre des cigares, et fument pour passer le temps.
Deux heures et plus se sont écoulées. Poterne replace ses lunettes vertes sur son nez en disant :
— Je puis maintenant aller terminer notre affaire. Il se lève; Daréna en fait autant.
— Oui, il esl temps, parlons.
— Mais je n'ai pas besoin de vous, dit Poterne; d'ailleurs vous ne pouvez pas entrer avec moi dans la maison, ce serait Imprudent : si Chérubin vous voyaii, il vous appellerait à son aille.
— Je sais tout cela, vieux filou; mais tu ne penses pas sans doute que je vais te laisser l'éloigner tout seul, avec des valeurs de soixante mille francs en poche; non pas, cher ami, je vous lime trop pour vous perdre de vue. Je vais te voir entrer dans .1 maison. Je sais qu'elle na qu'urne porte; ensuite je guetterai ;.i sortie, et s'il te pienait envie de courir trop vile, je te réponds i^uc je t'aurais bientôt rattrapé.
— Ah ! monsieur le comte ! vous avez des pi-nsces qui me fom de la peine.
— Mais non, c'est du savoir-vivre, c'est de l'usage du monde, voilà tout. En route.
Ces messieurs gagnent les boulevards extf^rieurs et se dirigent du côté de la barrière de la Ghopinette. Arrivés à trois cents pas de la maison où il a conduit Chérubin, Daréna s'arrête, en disant à son compagnon :
— Maintenant, allez tout seul, illustre Poterne, et menez cette affaire avec grâce ; songez que tout cela doit se passer avec cette politesse et ces formes qui décèlent les gens comme il faut.
Poterne poursuit son chemin ; il arrive à la petite maison ; il gratte doucement à la porte. Bruno vient lui ouvrir.
— Ils sont là-haut, demande Poterne? à voix basse.
— Oui.
— On leur a servi le déjeuner?
— Il y a plus de deux heures qu'il est monté.
— Et ils n'ont pas appelé depuis?
— Ni vu, ni connu... et ils ne font même pas de bruit, on ne les entend pas bouger.
— Fort bien.
Poterne cnlonce son immense chapeau sur ses yeux; il assure ses lunettes, met des pelotons de filasse dans sa bouche pour se tendre lès joues, et se dirige vers l'escalier ; il monte avec précaution, arrive devant la porte, voit la clef en dehors et se dit :
— Comme les amoureux sont imprudents, que c'est jeime !
Il tourne la clef tout doucement, puis entre brusquement dans la chambre en s'écriant :
— Ah! perfide... épouse criminelle!... je vous y prends! Vous allez périr!
Poterne s'attendait à des cris de désespoir, cela était convenu tvec Chichette, mais n'entendant rien du tout, il s'avance... et reste stupéfait en voyant les amants qui dorment profondément à une distance très-respectueuse l'un de l'autre.
— Ah! sapristi! se dit Poterne, moi qui espérais les prendre... in flagrant... comme dit monsieur le comte... Ils s'amusent à dormir! Si c'est comme cela que le jeune homme est amoureuxl... Chichette aura fait quelque bêtise... N'importe 1 je dois
agir ; d'ailleurs je les surprends ensemble, c'est le principal, et s'ils dorment c'est qu'ils le veulent bien.
Alors Poterne se met à courir dans la chambre en poussant des cris, des imprécations... Il va tirer l'oreille à Ghichette qui se réveille, il lui pince le bras, elle crie aussi ; Chérubin ouvre les yeux, il voit ce monsieur, qu'il reconnaît pour le comte de Globeski, qui tempête, blasphème et tire de son sein une espèce de poignard dont, il menace la jeune femme. Chérubin comprend alors que le mari de sa belle les a trouvés; il devient pâle, tremblant, et balbutie :
— Ah! mon Dieu!... nous sommes perdus!... Monsieur, ne la tuez pas, je vous en prie!... Tuez-moi plutôt... quoique j'aie respecté votre épouse.
— Oui, oui, je veux me venger, Per Diou! ah! bigre! Ah! vi croyez, scélérat, reprend Poterne en tapant du pied, m'enlever ma femme! Tarteiff sacre mein herrt Sur la grand'route, arrêter mon fiacre, non, ma voiture... Oh! madame, vi périrez de ma main foi de comte polonais 1
Chicheite n'avait pas l'air très-effrayé, elle bâillait encore en se froilant les yeux; Poterne, en passant près d'elle, la pince plus fortement; elle pousse un grand cri, en disant :
— Ah! que c'est pête ça! Ghe veux bas qu'on me fasse 4<? ces pêtises-là, à moi!
Poterne se met à hurler pour qu'on n'entende pas ce que dit Chicheite. Il brandit son poignard d'une main, tandis c^e de l'autre il refourre dans sa bouche la filasse qui veut s'en échapper. Mais Chérubin a perdu la lêie ; la présence de cp» -^-omme dont il croit avoir enlevé la femme, ses cris, ses imprécations, ce poignard qu'il brandit en Tair, lui causent une terreur extrême. Poterne, s'aperccvant qu'il est dans un étal à en passer par lout :e qu'il voudra, tire les lettres de change de sa poche, les pose sur la table, prend une écriloire, une plume, et les présente à Chérubin, en lui disant :
— Si vous voulez !^auve^ cette femme coupable... god dem!... il n'y a qu'un moyen pour apaiser ma fouror.
— Ahl monsieur... parlez... ordonnez... Tout ce que vous voudrez. j
— Remplissez ces lettres de change, en voilà quatre.. . faites - les ée vingt-cinq mille francs chacune... ver Diou I c'est irop^oco/...
L'âM( UREUX transi 2Ô7
— Des lettres de change... pour cent mille francs!
— Oui, signor...
— Ah! vous voulez que...
, — Si vous héshez, sapermann ! je tue cette épouse criminelle... je vous tue... je tue toute la maison... fichtre !... et moi ensuite.
— Oh! non, monsieur, non... je n'hésite pas... Je vais écrire les sommes que vous voudrez...
— A la bonne heure! Vous les ferez de trente mille francs alors... Allons ! écrivez et signez... ^er Diol
Chérubin se met devant la table; il prend la plume d'une main tremblante, jette un regard douloureux sur sa conquête, qui s'est rejeiée sur le canapé, où il la croit évanouie, tandis qu'elle cherchée se rendormir; mais Poterne vient encore se placer près de lui; il grince des dents, il fait des jurons effroyables. Le jeune amoureux se met bien vite à écrire; déjà il a rempli le corps d'une lettre de change, et il s'apprête à la signer, lorsqu'un grand bruit se fait entendre en bas, puis on monte rapidement l'escalier, on ouvre vivement la {lorte, et Monfréville paraît, suivi du vieux Jasmin, qui, en apercevant son maître, pousse un cri de joie, et s'écrie :
— Ah! le voilà!... Grâce au ciel! ils ne l'ont pas perdu!
A l'aspect de son ami, Chérubin se sent renaître, et il court se jeter dans ses bras, tandis que Monfréville, remarquant son trouble, son désordre, sa pâleur, lui dit :
— Eh! mon Dieu, mon cher ami, que failes-vous donc ici... dans cette maison, espèce de coupe-gorge... dont un petit drôle nous refusait l'entrée?
— Ah! mou ami ! répond Chérubin d'une voix entrecoupée c'est que... j'ai été bien coupable!... J'ai enlevé madame... l'épouse de monsieur... c'est-à-dire ce n'est pas moi, c'est Daréna qui a enlevé pour moi... Monsieur est un comte polonais... qui me faisait signer des lettres de change pour cent vingt mille francs... sans ça il tuait sa femme!... Ah! que je suis content de vous voir!
Pendant que Chérubin dit tout cela, Poterne, qui est fort mal a son aise, essaye de se rapprocher de la porte; mais Jasmin «est placé devant, après avoir eu le soin de la refermer.
En écoulant son jeune ami. Monfréville porte des regard*
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scrutateurs autour de lui; il examine inademoiselle Chichetie ei le soi-disant mari outragé qui a l'air de vouloir se fourrer sous la table. Chérubin finit à peine de parler que Monfréville couri à Poterne, lui enlève son chapeau, ses lunettes vertes, et love sur lui sa canne, en s'écriant :
— Ça!... un comte polonais!,., mais c'est ce fripon de Poterne, l'agent de ce méprisable Daréna ! Ils ont ourdi tous les deux cette infâme intrigue pour vous extorquer de l'argent 1... A.h ! j'ai bien envie de casser ma canne sur les épaules de ce drôle-là 1
— Poterne! s'écrie Chérubin; il serait possible... c'est Poterne !
— Eh! oui I dit Jasmin, c'est le marchand de raisiné, de chiens, de tortues. Ah! mon cher maître, je me doutais bien que l'on voulait encore vous mettre dedans ; et que ce monsieur, qui m'a appelé vieil âne, manigançait quelque traîtrise pour vous attraper!
En voyant Monfréville lever sa canne sur lui, M. Poterne est tombé à genoux; i! balbutie :
— Grâce, monsieur, tout ceci n'était qu'une plaisanterie... pas autre chose!... c'était une comédie!
— Une plaisanterie, drôle!... Mais vos lettres de change étaient bien timbrées cependant ! Oh ! nous savons maintenant ce dont vous êies capables, vous et voire digne ami, le comte Daréna!... qui est tombé r.ssez bas maintenant pour ne rougir de rien, et à qui tous (es moyens sont bons pour se procurer de l'or. Nous voulons bien ne pas vous traiter comme vous le méritez... Allez rejoindre votre associé, et dites-lui bien que C5 jeune homme sait maintenant le juger tel qu'il est, et que s'i' osait encore se présenter à son hôtel, ses gens se chargeraient de l'en chasser.
— Ob ! oui, je m'en chargerai 1 dit Jasmin. Il m'a appelé aussi un vieux débris!... mais un débris honnête vaut mieux qu^un intrigant au grand complet.
M. Potcine ne demande pas à en entendre davantage; il • ramassé son chapeau, ses lunettes, et il s'empresse d'ouvrir la porte et de se sauver; mais il ne |»out le taire si vile qu'il ne reçoive auparavant la pointe du soulier de Jasmin dans une partie (le son individu, et le vieux valet de chambre lui dit en mémo lenipft :
— Tiens, voleur! voilà pour les confitures!.,. Monfréville s'approche de Chicheite, qui est restée assise sur
le canapé, où elle se tient toute coi sans oser bouger; il ne peut s'empêcher de sourire de la figure qu'elle fait, et lui dit :
— El vous, madame la comtesse, dans quel magasin... quelle boutique travaillez-vous habituellement?
— Dans la rue Grenétat, où che fais des chapeaux de paille d'Italie. Moi, c'était bas mon faute... on m'avait bromis beaucup de l'argent, si che faisais la femme du monsir... che avais consenti... pour amasser... pour épouser mon p'tit pays...
Et mademoiselle Chicheite tire son mouchoir et fait mine de vouloir pleurer. Monfréville la rassure en lui disant:
— Ce n'est pas à vous que j'en veux, mon enfant... ne pleurez pas, et retournez à vos chapeaux de paille d'Italie... Mais croyez-moi, il vaut encore mieux dans votre état danser le cancan que de jouer à la grande dame.
Mademoiselle Chicheite se mouche, f^;t plusieurs révérences, puis se sauve d'un air tout confus sans oser regarder Chérubin.
— Et maintenant, mon ami, dit Monfréville au jeune marquis, il me semble que nous pouvons aussi quitter cçtte vilaine bicoque... je pense que rien ne vous y retient désormais.
— Oh! non, mon cher Monfréville; je me trouve si heureux après avoir eu une si grande frayeur I... Je vous conterai toute celte intrigue; mais, d'abord, expliquez-moi comment vous ave« pu savoir que j'étais ici, m'y découvrir, et arriver si à propos.
— C'est bien simple ; lenez, voyez-vous ce fiacre qui est à la porte ?
— Oui.
— C'est le mên»e qui vous a amené ici. Après votre départ de l'hôtel, j'allai chez vous; j'y trouvai Jasmin fort inquiet. Il me conta que vous étiez sorti en voiture avec Daréna, dont depuis quelque temps les visites fréquentes et l'air mystérieux me donnaient des soupçons! Je demandai à Jasmin s'il avait été Jui-même chercher la voilure, et sur sa réponse affirmative, je le priai de me conduire à la place du fiacre. Arrivés là, nous y attendîmes près de deux heures le retour de votre voilure ; enfin elle parut... Je donnai vingt francs au cocher en le priant de nous conduire à l'endroit où il vous avait mené ; il ne demanda pas mieux, et nous amena à cette maison ; mon cher ami, le
fripons sont biens adroils, mais heureusement il y a une puissance cachée beaucoup plus fine qu'eux, et qui déjoue les trames les mieux ourdies au moment où ceux qui les ont conçues se croient le plus certains de l'impunité. Cette puissance, les uns la nomment la Providence, les autres le hasard, la fatalité, le sort, la fortune!... Je ne sais quel nom lui donner, mais je m'incline devant elle et me trouve heureux de croire que s'il y a ici-bas dos gens portés à faire le mal, il y a là-haut un être qui veille pour le prévenir et le réparer.
Chérubin presse avec amitié la main de Monfréville; puis ils se hâtent de quitter la maison du boulevard extérieur, que le peiit Bruno a luWmême abandonnée, car ils n'y rencontrent plus personne. Ils remontent en voiture avec Jasmin, qu'on est presque obligé d'y faire entrer par force, parce que le vieux domestique veut encore grimper derrière.
De retour chez lui, Chérubin raconte à Monfréville comment Daréna a conduit toute cette affaire, en lui recommandant suitout de garder le plus profond secret sur toute cette intrigue.
— Je ne m'étonne pas s'il vous recommandait de ne point m'en parler, dit Monfréville; il pensait bien que je ne donnerais pas dans l'histoire d'une comtesse polonaise, qui veut se faire enlever par un jeune homme qu'elle a aperçu une seule fois au «pectacle.
— Il me disait que vous faisiez maintenant l'homme sage, le rigoriste, pour faire oublier votre conduite d'autrefois; assurant <ïue jadis vous étiez cité pour vos bonnes fortunes, vos conquêtes, et qu'alors vous aviez des principes beaucoup moins sévères qu'aujourd'hui. Pardonnez-moi... je vous rapporte ce qu'il me disait.
Le front de Monfréville se rembrunit; une expression de chagrin se peint sur tous ses traits, et il garde quelque temps le silence. Enfin, fixant ses regards sur Chérubm, il lui dit avec un accent de tristesse :
— En effet, mon ami, j'ai, dans ma jeunesse, fait beaucoup de folies , et quelquefois même j'ai eu des fautes graves à me reprocher; mais j'en ai été si cruellement puni, que cela m'a corrigé de bonne heure : ce qui ne m'empêche pas d'être indulgent pour les autres, parce que je sais bien qu'il est dans notre nature d'avoir des faiblesses, des p? usions, et d'être quel-
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quefois entraîné par elles. Quelque jour, Chérubin, je vous raconterai une histoire de ma jeunesse, qui a influé sur tout le reste de mon existence. Vous verrez que ces intrigues d'amour que l'on traite si légèrement à vingt ans, ont quelquefois des suites bien amères!
Chérubin pousse un soupir, en disant :
— Jusqu'à présent, je n'ai pas été heureux dar.B mes amours ! et mes aventures galantes ne m'ont pas procuré beaucoup d'agrément I