UN GRAND DINER
Depuis que M. de Noirmont a fermement exprimé sa résolulion à l'égard de Louise, la mère d'Ernestine n'a plus dit un seul mot qui pût faire présumer qu'elle pensait encore à renvoyer la jeune femme de chambre ; au (wntraire, il semble que, résignée à se soumettre à la volonté de son mari, madame de Noirmont soit revenue sur les préventions qui paraissaient l'animer contre Louise; elle la traite toujours avec une froideur qui approche parfois de la sévérité : cependant, re ;5on de sa voix, d'aoord :5ec et bref, s'adoucit souvent jusqu'à paraître affectueux, on dirait que, subjuguée par le charme qu'il y a dans toute la personne de cette jeune fille, par cette obéissance timide, cet empressement qu'elle met à la servir, madame de Noirmont se laisse quelquefois, malgré elle, entraîner à l'aimer.
Louise n'a pas su que madame de Noirmont avait voulu la renvoyer; Ernestine et son père ayant eu seuls connaissance de ^ela, la première, en apprenant que la résolution de sa mère ne s'exécuterait pas, avait pensé qu'il était inutile d'en parler à Louise, que ce serait lui causer du chagrin de lui apprendre que bien loin d'avoir par son zèle gagné les bonnes grâces de sa maîtresse celle-ci avait voulu la renvoyer. Quant à M. de Noirmont, après avoir fait connaître sa volonté, il n'était pas homme à parler à qui que ce lût de ces détails d'intérieur.
Mais ce qu'il était facile de voir, ce que Louise remarquait
comfiie les autres personnes de la maison, c'est que l'humeur de madame de Noirmont devenait chaque jour plus triste, plus sombre ; jamais un sourire ne se montrait sur ses lèvres, elle fuyait le monde ; les visites rimportuu aient, lui étaient à chariie : presque toujours retirée dans son appartement , elle donnait l'ordre de dire qu'elle était sortie, ou indisposée pour que Ton ne vînt pas troubler sa solitude; enfin la présence même de sa tiile semblait quelquefois l'importuner et lui déplaire. L'aimable Ernestine, qui n'avait rien fait pour démériter de la tendresse de sa mère, était parfois toute triste aussi de se voir traitée par elle avec tant de froideur; lorsqu'elle s'approchait de madame de Noirmont pour l'embrasser, celle-ci la repoussait avec impatience ou recevait avec indifférence les témoignages de sou amitié; alors la jeune fille s'éloignait en retenant des larmes qui roulaient dans ses yeux, mais qu'elle ne voulait pas laisser paraître de crainte d'offenser sa mère.
Louise, en voyant sa jeuBe maîtresse s'essuyer les yeux en cachette, lui disait tout bas :
— Vous avez du chagrin, mademoiselle, je suis bien sûre que c'est parce que depuis quelque temps votre maman ne vous embrasse plus !
Ernestine poussait un gros soupir, en répondant :
— C'est vrai 1 je ne sais pas ce que maman peut avoir contre moi... j'ai beau chercher dans ma tête ce que j'ai fait qui a pu lui déplaire , je ne me rappelle rien ; et depuis quelque temps, elle ne m'appelle plus sa chère fille, elle ne me presse plus dans ses bras. Cependant il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus... n'est-ce pas, Louise ? C'est sa santé qui la rend comme cela; elle a mal aux nerfs, elle ne se plaint pas, mais je suis bien sûre qu'elle souffre, moi; d'ailleurs, depuis quelque temps, on le voit bien, elle change beaucoup.
— C'est vrai, mademoiselle, je l'ai remarqué aussi. Oh ! vous avez raison, c'est parce que madame ne se porte pas bien qu'elle est plus triste et vous caresse moins... mais pourquoi ne faitesvous pas venir le médecin ?
— Plusieurs fois j'ai dit à maman : « Tu es pâle, on dirait que lu souffres... il faudrait îaire appeler M. Derbaut, notre docteur; » mais maman me répond d'an air fâché : « Je n'ai rien... il est mutile de faire venir le médecin, je n'en ai pas besoin. »
Les deux jeunes filles se communiquaient ainsi leurs pensées en cherchant dans leur esprit comment elles pourraient être agréables l'une à sa mère, l'autre à sa maîtresse; car malgré sa sévérité et la bizarrerie de son humeur qui allait si souvent jusqu'à l'injustice, toutes deux aimaient madame de Noirmont; Ernesline avec toute la tendresse, toute l'atfection d'une enfant qui ne veut pas voir les défauts de sa mère; Louise, avec un dévouement mêlé de respect qui "lui aurait fait entreprendre avec joie ies travaux les plus pénibles, s'ils avaient pu lui mériter un sourire de sa maîtresse.
Mais madame de Noirmont semblait éviter avec soin toutes les occasions où elle aurait pu se servir de Louise; ce n'était que devant son mari, et lorsqu'il lui était impossible de faire autrement, qu'elle lui donnait quelques ordres, ou recevait quelque chose de sa main. La jeune femme de chambre, qui aurait voulu prévenir le moindre désir de sa maîtresse, la suivait quelquefois des yeux dans l'espoir de se rendre utile; mais si madame de Noirmont apercevait les regards de Louise attachés sur elle, son front devenait plus sévère, et aussitôt elle lui faisait signe de sortir.
Un jour, madame de Noirmont était comme de coutume dans sa chambre, tenant un livre dans lequel elle lisait peu, pnrce que souvent ses pensées l'absorbaient tellement qu'elle n'était plus à sa lecture, Ernestine était assise à quelque distance, faisant de la tapisserie, et de temps à autre jetant à la dérobée un regard sur sa mère, dans l'espoir de rencontrer ses yeux et d'obtenir d'elle un sourire, ce qui était devenu une faveur bien rare.
Madame de Noirmont se tourne vers sa fille, et lui tend le livre qu'elle tient, en lui disant :
— Ernestine, allez me chercher le second volume de cet ouvrage, vous le trouverez dans la bibliothèque, sur le deuxième rayon à gauche .
La jeune fille se lève vivement, prend le livre et quitte la chambre, empressée d'obéir à sa mère. Après avoir pris dans la bibliothèque le volume que madame de Noirmont lui a demandé, elle va le lui porter, lorsque dans le salon elle trouve son maître de dessin qui vient d'arriver et l'attend. Ernestine donne à Louise le volume qu'elle tient à ia main, en lui disant de le
porter à sa mère, et s'assied près de son professeur pour prendre sa leçon.
Louise a pris le livre et se rend dans la chambre de sa matiresse. Au moment d'entrer, elle se sent trembler, elle a si peur de déplaire à madame de Noirmont 1 Et celle-ci ne l'avait pas chargée de cette commission ! Elle entre cependant.
Madame de Noirmoni est assise, la tête penchée sur sa poitrine ; elle ne lève pas les yeux en entendant entrer dans sa chambre, car elle ne doute pas que ce ne soit Ernestine, et Louise est arrivée tout près d'elle, et lui j;)résenLe le livre sans oser prononcer un mot.
Cependant, poussée en ce moment par un mouvement de tendresse maternelle, elle prend la main qui lui présente le livre et la presse avec force dans les siennes, en murmurant, :
— Ma pauvre fille, tu dois me trouver bien injuste avec toi depuis quelque temps, et tu crois peut-être que je ne t'aime plus! Ne pense pas cela, mon enfant, je t'aime toujours autant; mais tu ne peux comprendre ce qui se passe dans mon cœur, et ce que je souffre... Ah ! tu ne le sauras jamais...
En ce moment, madame de Noirmont lève la tête en attinnt la jeune fille vers elle, car elle veut l'embrasser. C'est alors seulument qu'elle reconnaît Louise. Elle reste muette, immobile; une expression de terreur se peint dans tous ses traits, son visage devient livide et elle lève les yeux au ciel en balbutiant :
— 0 mon Dieu !... et je l'ai nommée ma fille!...
— Pardon, madame, pardon, murmure Louise effrayée de l'état dans lequel elle voit sa maîtresse. Ce n'est pas ma faute... c'est mademoiselle qui a voulu...
Madame de Noirmoni s'efforce de maîtriser son J^Oflble, ei reprend d'un ton brusque et sévère :
— Pourquoi ôtes-vous entrée chez moi?... Vous avais-je demandée?... que venez-vous y faire?... Est-ce pour cherchei à surprendre mes pensées... mes secrets?...
— 0 madame... mon Dieu! pouvez-vous croire?...
— Depuis quelque temps, mademoiselle, n'ai-je pas rencontré vos regards sans cesse attachés sur moi... suivant... épiant mes moindres mouvements?... Qui vous porte à agir ainsi? Avezvous quelque motif... quelque raison cachée?... Voyons, parlez, mademoiselle?
— Madame, si je vous ai offensée... ce ne fut jamais mon intention ; si mes yeux se sont quelquefois portés sur vous... c'est que j'aurais été bien heureuse de prévenir un de vos désirs, de pouvoir faire quelque chose qui vous fût agréable, afin de mériter de vous un mol, un regard bienveillant : voilà quelle était mon intention, lorsque je me permettais de vous regarder... et puis c'était alors un bonheur que je me donnais, mais je m'en priverai, madame, puisque vous me le défendez.
Louise s'est inclinée devant sa maîtresse ; elle est presque à se» genoux, et sa voix est devenue si tremblante, que c'est à peine s* elle peut achever ses paroles.
Madame de No\mont semble vivement émue ; on dirait qu'un combat se livre au fond de son âme : elle se lève, fait quelques pas dans l'appartement, s'éloigne, puis se rapproche de Louise; elle la regarde longtemps, bien longtemps, mais ce n'est plus avec l'expression de la sévérité; ses yeux se sont remplis de larmes. Tout à coup elle court vers la jeune fille, qui est restée à la même place, les yeux baissés et n'osant faire un pas, elle lui prend la main, elle l'attire contre elle... mais presque aussitôt elle la repousse vivement, en hii disant d'une voix brève :
— Sortez, mademoiselle, sortez... je n'ai plus besoin de vous.
Et Louise obéit. Elle s'éloigne en se disant :
— Qu'a-t-elle donc, mon Dieu! et que lui ai -je donc fait? Huit jours après cette aventure, M. de Noirmont annonce à sa
femme qu'il va donner un grand dîner. Il lui nomme les personnes qu'il a invitées et dont le nombre s'élève à quinze ; puis il ajoute :
— J'avais lidée d'inviter aussi le jeune marquis Chérubin de Grandvilain... mais je l'avais engagé à venir me voir, il ne s'est pas rendu à mon invitation, et j'ai rt^fléchi que ce jeune homme n'avait pas montré le moindre empressement à fréquenter un ancien ami de son père. Nous ne l'aurons pas.
Madame de Noirmont ne peut cacher l'ennui que lui cause d'avance l'annonce de ce dîner. Mais M. de Noirmont reprend d'un ton fort sec :
— En vérité, madame, si je vous laissais faire, nous ne recevrions personne, nous vivrions comme des hiboux ! Je ne suis point un foui... un grand amateur de plaisirs!... maïs enfin, je
n'entends pas vivre comme un ermite. D'ailleurs, madame, nous avons une fille, il est de notre devoir de nous occuper de son bonheur; dans quelque temps il faudra songer à la marier, à lui trouver un parti convenable; en attendant, il ne faut donc pas la séquestrer du monde dont elle est appelée à faire un jour l'ornement. Cette pauvre Ernestine, vous refusez toutes les occasions qui se présentent de la mener en soirée, au concert, au bal. Vous êtes malade, dites-vous... Je ne puis vous forcer à sortir, madame, mais puisque votre santé vous retient sans cesse à la maison, nous y recevrons de la compagnie, madame, telle est maintenant mi résolution.
Madame de Noirmont ne fait aucune observation; car elle sait bien que dès que son époux a décidé quelque chose, rien ne peut le faire revenir sur ses résolut ons, et M. de Noirmont la quitte en l'engageant à donner ses ordres pour que rien ne manque au dîner qu'il a fixé au jeudi suivant.
Madame de Noirmont se résigne ; lorsque le jour de la réception est proche, elle donne ses ordres et s'occupe des préparatifs de ce repas. En apprenant que Ton va recevoir beaucoup de monde, et donner un grand dîner, Ernestine se réjouit et s'en fait d'avance une fêle. Pour elle, les plaisirs, les distractions sont devenus si rares que tout ce qu' sort de la monotonie habituelle de la vie lui semble déjà du bonheur. Louise espère que ce dîner lui fournira l'occasion de se rendre utile, de montrer son zèle, et elle partage la joie enfantine de sa jeune maîtresse.
Cependant ce jour est venu où l'intérieur de cette maison, ordinairement si calme, va retentir du brnit des conversations, des éclats de voix d'une nombreuse compagnie. Dès le malin un grand mouvement règne chez M. de Noirmont ; lui seul reste comme de coutume à travailler paisiblement dans son cabinet, en aliendant l'heure où la société doit arriver , mais madame de Noirmoni donne ses ordres, surveille les préparatifs, s'assure que 'ien ne manquera de tout ce qu'elle a commandé. Erney line suit sa mère en sautillant, en riant, en se promettant beaucoup de plaisir pour celle journée, pui^ elle dit à Louise :
— Tu te feras bien belle pour l'heure du «^liner, parce que tu serviras à table avec Comtois : c'est l'usage quand nous avons du monde.
— Soyei tranquille, mademoiselle, répond Louise, je ae &âii
pas si je serai belle, mais jo vous promets de faire de mon mieux pour bien servir, afin que madame votre mère soil contente de moi.
Mais quelques instants avant l'heure où la compagnie doit arriver, madame de Noirmont dit à sa fille :
— Ernestine, je ne veux pas que votre femme de chambre serve à table; dites-lui qu'elle pourra rester dans sa chambre; on n'aura pas besoin d'elle.
Ernestine ne comprend rien à cette fantaisie de sa mère, elle la regarde en balbutiant :
— Mais maman, ordinairement... quand nous avons du monde à dîner... pourtant.
— Ma fille, je ne vous demande pas de réflexions, faites ce que je vous dis.
Ernestine obéit à sa mère; elle se rend tristement dans la chambre de Louise, qu'elle trouve achevant sa toilette et qui lui dit :
— Mademoiselle, me trouvez-vous bien comme cela?... ma mise est-elle convenable pour mon étal?
— Oui... oh ! oui, ma pauvre Louise, tu es bien gentille ! répond Ernestine, en taisant un gros soupir; mais ce n'était pas la peine de faire une si belle toilette, maman ne veut pas que tu serves à table : elle dit que tu peux rester dans ta chambre.
La figure de Louise exprime le chagrin que lui cause cet ordre, cependant, elle ne se permet pas un murmure et répond :
— J'obéirai, mademoiselle ; madame votre mère a sans doute des raisons pour vouloir que cela soit ainsi... Hélas! je crains de les deviner... elle n'aime pas à me voir... ma présence lui déplaît... j'obéirai... elle ne me verra pas.
Ernestine ne se sent pas la force de dire le contraire, car sachant que sa mère a déjà voulu renvoyer Louise, elle croit bien aussi que celle-ci a deviné juste ; elle se contente de lui serrer la main et la quitte; parce que l'heure est venue où les invités vont commencer à arriver.
En effet la société ne tarde pas à venir. M. de Noirmont a invité plus d'hommes que de dames ; cependant l'épouse d'un avocat accompagne son mari ; c'est une grande femme bien prétentieuse, qui s'écoute parler avec le plus grand phisir, mais oui en revanche n'écoute jamais les autres.
Uuo autre dame, jeune,' fraîthe ei gracieuse, fait un consiraste frappant avec la première ; celle-ci est l'épouse d'un avoué qui vient de se marier pour payer sa charge. L'avocat a épousé la grande dame pour avoir le temps d'attendre des clients. Dans le monde, maintenant, un mariage est une affaire et presque jamais une sympathie.
Quelques hommes graves, deux jeunes gens à la mode, ci M. Trichet, que nous avons déjà rencontré chez madame Célival, complètent la réunion. M. de Noirmont reçoit sa compagnie avec son flegme ordinaire. Madame de Noirmont, qui a pris son parti et a dû se résigner à recevoir tout ce monde, lâche du moins de ne point laisser paraître l'ennui que cela lui cause; elle fait fort bien les honneurs de son salon, elle s'efforce de sourire : elle sait, quand elle le veut, trouver un mot aimable pour chaque personne de la société, et on en est d'autant plus flalié qu'on n'y est pas habitué.
Ernesline redevient gaie en voyant sa mère le paraître ; à son âge les petites contrariétés sont vite oubliées : elle aime le monde, et depuis quelque temps elle a si peu l'occasion de s'amuser, de se distraire, qu'elle saisit avec joie celle qui se présente. Gomme demoiselle de la maison, elle s'entend dire de ces choses flatteuses qu'il ne faut pas croire, mais qui sont toujours agréables à l'oreille; on la trouve grandie, embellie ;on lenelui dit pas à elle-même, on le dit assez haut à ses parents pour que cela arrive à son adresse. Madame de Noirmont reçoit avec indifférence les compliments qu'on lui fait de sa fille; M. de Noirmont en est enchanté.
M. Trichei est toujours le même : parlant conlinuellemeni, voulant tout savoir, allant se mêler à chaque conversation et ayant sans cesse l'oreille au guet pour entendre tout ce qui se dit dans tous les coins du salon ; cet homme-là est fort occupé en société.
Comtois vient annoncer que l'on est servi, et toute la compagnie passe dans la salle à manger. On se place et l'on commence à diner avec ce silence de bonne compagnie qui quelquefoi» lient table jusqu'au dessert.
On n'e^t encore qu'au premier service, lorsque M. de Noirmont, n'étant pas servi assez vivement, porte les yeux autour de lui, et dit à Comtois :
— Où donc esi la femme de chambre?... pourquoi ne serie le pas avec vous? Je ne m'étonne pas si le service se fait si lentement, que fait-elle donc ? Ne lui avez-vous pas dit qu'elle doit servir à table ?
Gomiois est fort embarrassé; lorsqu'il a appelé Louise, celleci lui a dit quels ordres elle avait reçus de sa maîtresse. U tourne la langue, en répondant à demi-voix :
— Monsieur... c'est que... madame a dit... qu'il était inutile... M. de Noirmont ne laisse pas Comtois achever ; il reprend
d'un ton bref :
— Faites sur-le-champ venir Louise, elle doit vous aider à servir.
Comtois ne se fait pas répéter cet ordre, d'autant plus qu'au fond de son cœur il est fort aise que la femme de chambre vienne l'aider.
Madame de Noirmont baisse les yeux et devient d'une pâleur effrayante ; Ernestine promène avec crainte ses regards sur son père et sa mère, et M. Trichet, qui fait ses réflexions sur tout, s'écrie :
•^ Ah ! vous avez une femme de rhambre qui ne veut pa^ servir à table!... Vous avez parfaitement raison de l'y obliger. Les domestiques sont étonnants maintenant 1 Si on les écoutait, ils ne feraient rien du tout, et on les payerait fort cher ; je suis curieux de voir votre femme de chambre.
L'arrivée de Louise met fin à ces conversations. La jeune fille a été bien embarrassée en rece\ant Tordre de Comtois- elle hésite d'abord à le suivre ; mais Comtois lui a dit :
— II faut venir, mademoiselle, monsieur le veut; et quand il commande, on doit lui obéir,
Louise s'est donc décidée às'iivre le domestique. Tout en obéissant aux ordres de son maître, l'idée qu'elle va contrarier sa maîtresse la jelie dans un grand trouble : aussi se présf^nte-telle les yeux baissés, les joues couvertes d'une vive rougeur; mais elle n'en est que plus jolie, et la plupart des convives paraissent frappés de sa beauté.
— Vraiment, dit M. Trichet, celte jeune fille aurait tort de ne pas se montrer !.. J'ai vu peu de domestiques aussi jolies. Hein? qu'est-ce que vous dites lî-bas, monsieur Dernange?..» Oh ! je vous entends... vous avez dit : Un profil grec... Oui, à
peu près... Grec ou non, il est fort distingué pour un profil de femme de chambre.
Les deux jeunes gens ne font pas leurs réflexions tout haut, comme M. Trichel, mais ils ne peuvent se lasser de regarder Louise, et ils ne demandent qu'à changer d'assiette.
La grande dame prétentieuse jette sur Louise un coup d'œil dédaigneux, en murmurant ;
— Je ne conçois pas que l'on puisse trouver une servante jolie!
Et l'autre dame s'écrie :
— Cette jeune fille est charmante ; et un air si décent 1... Tout prévient en sa faveur.
— Oh! oh ! dit M. Trichet, il ne faut pas se fier à ces airslà... c'est souvent bien trompeur... Je sais ce que c'est; j'ai eu deux cents bonnes... et elles m'ont toutes volé.
Madame de Noirmont ne répond rien à toutes ces réflexions que vient de faire naître la vue de la jolie femme de chimbre ; mais on voit qu'elle souffre, qu'elle se contraint, qu'elle fait tous ses efforts pour paraître calme et enjouée comme auparavant.
Ernesline n'est plus gaie, car elle devine que sa mère a quelque chose.
Quant à M. de Noirmont, satisfait de se voir obéi, il s'occupe de ses convives, et ne fait aucune aitenlion à la pâleur de sa femme.
Cependant la conversation a bientôt changé d'objet, et madame de Noirmont respire un peu plus librement.
Louise sert de son mieux, baissant les yeux lorsqu'elle passe contre sa maîtresse, n'osant point la regarder, et ayant soin de ne jamais se tenir vis-à-vis d'elle.
Mais tout à coup le nom de Chérubin frappe les oreilles de la jeune fille. C'est M. Trichet, qui, en causant d'une soirée chez la comtesse de Valdieri, s'écrie :
— Le jeune marquis de Grandvilain n'y était pas... J'ai remarqué aussi qu'il ne vient plus chez madame Célival... Cela me semble drôle, car tout le monde sait que le petit marquis faisait la cour à ces dames : il est encore trop novice pour cacher ses impressions, il les regardait trop, c'rlait ridicule...
En ce moment Louise tenait une ass:ette sur laquelle était dn
poulet aux olives qu'on lui avait dit de porter à la grande femme de l'avocat ; mais en entendant parler de Chérubin, Louise ne songe plus à ce qu'elle fait, elle lâche l'assiette qu'elle tenait sur l'épaule de la dame à prétentions, qui reçoit une portion de poulet aux olives sur sa robe.
— Que vous êtes sotte, que vous êtes imbécile! s'écrie l* grande dame en jetant sur Louise des regards furibonds. Quand on ne sait pas donner une assiette, on reste à sa cuisine.
Louise est demeurée immobile, confuse, désolée. Les hommes, qui la trouvent encore plus jolie, cherchent à l'excuser; Ernestine s'est levée vivement pour aller essuyer la robe de cette dame, ce que Louise ne pense même pas à faire. Quant à madame de Noirmont, en entendant traiter Louise de sotte et d'imbécile, ses sourcils se sont rapprochés, ses yeux ont un moment lancé des éclairs ; elle s'est levée à demi, puis elle est retombée comme morte sur sa chaise. Et M. Trichet, qui est près d'elle, s'écrie :
— Madame de Noirmont est certainement indisposée... Vous vous trouvez mal, madame ?
— Ce n'est rien, je l'espère, dit madame de Noirmont en se levant de table. Un malaise... je vais aller prendre l'air.
Ernestine est déjà près de sa mère; elle la soutient, lui donne le bras, et toutes deux sortent de la salle à manger.
Cet événement fait oublier la maladresse de Louise, quoique la grande dame parle sans cesse de sa robe, mais personne n'a l'air de l'éconter. Au bout de dix minutes, madame de Noirmont revient prendre sa place à table. Elle est toujours fort pâle, mais elle assure qu'elle ne souffre plus. Le dîner se termine assez tristement ; l'accident survenu à la maîtresse de la maison en a chassé la gaité.
On passe au salon. Les hommes causent eolr? eux ; la grande dame ne s'occupe que de sa robe tachée. Madame de Noirmonî s'efforce de sourire en écoutant M. Trichet ; Ernestine regarditoujours sa mère, et les jeunes gens regardent souvent vers Ik porte, fâchés ne plus voir la jolie femme de chambre. On forme une partie de wisth, mais elle ne se prolonge pas tard, et la so- ' ciété se retire bien avant minuit, parce que madame de Noirmont, étant souffrante, doit avoir hesoin de repos.
il est deux heures de la nuit. Depuis longtemps toutes les
persoune-. qui composent la maison de M. de Noirmonl sont retirées dans leur appartement, et doivent être livrées au sommeil. Louise, encore sous le coup des impressions de la journée, venait seulement de fermer les yeux en pensant à Chérubin, que l'on avait dit amoureux de deux femmes.
Tout à coup on ouvre la porte de sa chambre ; une personne qui tient une lumière entre avec précaution. Louise rouvre les yeux, elle reconnaît madame de Noirmont, en déshabillé de nuit, pâle comme au dîner, et qui s'approche de son lit après s'être arrêtée pour écouter si personne ne la suit.
— Mon Dieu, c'est vous, madame!... s'écrie Louise, seriezvous malade? auriez-vous besoin de mes services?... Ah 1 je ysâs me lever.
— Restez!... restez, et écoutez-moi.
En disant ces mots, madame de Noirmont va refermer la porte de la chambre, puis elle revient s'asseoir tout près du lit, et elle prend une des mains de Louise qu'elle presse dans les siennes, en lui disant d'une voix entrecoupée :
— Louise, il faut que vous quittiez celle maison, si vous ne voulez pas que je meure... si vous ne voulez pas que la douleur me lue... Ah! ce que j'ai souffert est horrible ! et je sens que Je n'aurais plus la force de le supporter.
— Comment, madame... c'est moi qui suis cause de vos souffrances? Ahl je partirai oui, soyez-en bien sûre... Mon
Dieul si je l'avais su plus tôt, il y a longtemps que je vous aurais épargné bien des ennuis... Pardonnez-moi, car loin de vouloir vous causer des peines, j'aurais donné ma vie pour vous jjrouver mon zèle, mon attachement... Mais c'est égal, je partirai.
— Pauvre Louise!... vous ne me haïssez donc pas?... moi qui <v.ous ai traitée si durement, qui ne vous ai jamais dit un mot tvec bonté, avec douceur I
Vous hiar, moi '? Ah I madame, il me semble que ce n'est
nos'Sible... il me semble qu'il est de mon devoir de \ous er Ah! pardon, j'oublie que je ne suis qu'une pauvre
servante... . »^ , ,
___ yj^g servante... vousl Ah! c'est cela qui me lue, c est cela que je ne puis souffrir I... Vous, servir chez moi!... Grand Dieul je fus bien coupable, je le sens, puisque vous m'avez in-
fligé celte punition... mais aujourd'hui ce supplice était trop fort... Mon Dieu!., qu'ai- je dit?... Je mVgare. Louise, pauvre enfant, vous avez cru que je vous détestais, que c'était pour cela que je cherchais sans cesse à vous éloigner de moi ? Ah ! si vous aviez pu lire au fond de mon cœur !
— Il serait possible, madame, vous ne me détestez pas I... Oh ! que je suis contente !
— Louise, écoutez-moi... Vous ne devez pas être servante... vous devez être riche... heureuse... pauvre fille ! Vous avez assez ^ouifcrt des fautes que d'autres ont commises... votre sort va changer... Tenez, prenez cette lettre que je viens d'écrire, vous la remettrez à la personne dont le nom est sur cette lettre, et que vous irez trouver en sortant d'ici. Je ne sais pas oii demeure maintenant... celui à qui je vous adresse, mais pour le savoir vous irez chez M. Chérubin de Grandvilain, dont il est l'ami, et là, on vous indiquera sur-le-champ sa demeure. Quant à celle de M. Chérubin, vous la connaissez, je crois?
— Oh 1 oui, madame, oui... je suis allée deux fois à son hôtel. Et cette personne à qui je dos donner cette lettre?...
— Cette personne, je le pense du moins, vous rendra à votre père.
— Mon père... ô mon Dieu I... Quoi, madame... je retrouverai mes parents ; vous les connaissez donc?
— Ne m'en demandez pas plus, Louise; ce que je fais est déjà beaucoup- J'avais juré que jamais je n'écrirais à cette personne. . mais depuis que je vous ai vue, j'ai senti que c'était mal, bien mal de vous priver des embrassements de votre père; car il sera heureux de vous retrouver, lui!... Oh ! oui, je suis sûre -qu'il vous entourera de soins et d'amour.
— Et ma mère, madame, vous ne m'en parlez pas ? Ne la verrai-je pas aussi?... Ah 1 il me serait si doux de la presser dans mes bras!
— Voire mère? Oh! non, c'est impossible; votre père vous cachera son nom, il le doit... Si pourtant il vous le révélait, rappelez-vous qu'un mot indiscret la tuerait!... Mais je vOus en ai dit assez. Demain, au point du jour, avant que personne soit levé dans la maison, vous partirez, Louise, vous me le promettez ?
— Oui, madame, je vous le promets.
— C'est bien, et maintenant, embrassez-moi.
— Vous me le permettez?
Pour toute réponse, madame de Noîrmont passe ses bras autour de la taille de Louise, et, l'attirant vers elle, la lient ainsi longtemps press<^e contre son sein, el la couvre de baisers. Le bonheur de la jeune fille est tel qu'elle croit rêver, et qu'elle supplie le ciel de ne point la réveiller.
Mais madame de Noirmont, dont les yeux ?oni haiiinôs de larmes, fait un effort sur elle-même, et, se dégageant à son tour des bras qui l'enlacent, dépose encore un baiser sur le front de la jeune fille, et s'éloigne vivement en lui disant d'une voix pleine de ionfircsse :
— N'oubliu rien de tout ce que je t'ai dit !
Louise reste plongée dans une sorte d'extase, les baisers qu'elle a reçus lui ont fait connaître un bonheur si pur, qu'elle cherche à en prolonger la durée; elle n'ose ni réfléchir, ni chercher à deviner le mystère de la conduite de madame de Noirmont, mais elle se répète à chaque instant :
— Elle m'aime 1... oh! oui, elle m'aime, car elle m'a longtemps pressée contre son cœur; et puis elle m'a dit : « Toi, n'oublie rien de ce que je t'ai dit! » Ah ! je n'oublierai pas non plus ces mots-là... toute ma vi^, je me les rappellerai.
Louise n'a pas fermé l'œil pendant le reste de la nuit. Dès que le jour commence à poindre, elle se lève, s'habille à la hâte, fait vivement un paquet de ses effets, met dans son sein la lettre que madame de Noirmont lui a donnée, puis ouvianl bien doucement la porte, clc sort de sa cliambre, traverse plusieurs pièces sans faire de bruit, gagne ainsi l'escalier, la cour, se fai' ouvrir en frappant au carreau du portier, et se trouve dans l lue au point du jour.