CHAPITRE XXVI
LA PEUli
Depuis son aventure avec Chicheile Chichemann, Chérubin est devenu moins prompt à s'cuflanimer ; ou plutôt il commence à
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comprendre que ce qu'il prenait pour de l'amonr n'était que ces désirs que fait naître dans le cœur d'un homme la vue d'une jolie femme; désirs qui doivent se renouveler souvent chez un cœur tout neuf, chez lequel les sensations ont le charme de la primeur.
Mais les échecs qu'il a essuyés dans ses débuts amoureux om rendu Chérubin plus craintif, plus timide encore; au lieu d'avoir profité des leçons qu'il a reçues pour mieux se conduire dans un galant tête-à-lête, le pauvre Chérubin a tellement peur d'être encore malheureux ou maladroit, que celte idée le fait presque trembler à la pensée d'un rendez-vous d'amour. D'un autre côté, comme à son âge l'amour est le premier bonheur de la vie, ne sachant pas se procurer ce bonheur-là, le jeune marquis devient trisie, mélancolique. A vingt ans, avec un nom, une belle fortune, bien fait, joli garçon, ayant enfin tout ce qui, dans le monde, rend heureux, Chérubin ne l'est pas ; il perd sa gaité, et même ses couleurs. Il n'a plus ce teint rose et frais que l'on admirait en lui ; car, il ne faut pas se le dissimuler, si l'excès des plaisirs détruit quelquefois notre santé, l'excès de sagesse peut aussi amener le même résultai : les excès ne valent jamais rien.
Le jeune marquis ne va plus chez la comtesse de Valdieri, ni chez madame Gélival, parce que l'accueil glacial qu'il a reçu de ces deux dames équivalait à un congé ; mais il les rencontre quelquefois dans le monde. Alors il lui semble que toutes les darnes le regardent d'une façon singulière, que l'on se parle bas, que l'on rit même après qu'il a paru. Tout cela le tourmente, l'inquiète ; il va conter ses peines à son ami Monfréville, et lui dit:
— Est-ce que cette petite comtesse et madame Gélival auraient tenu de méchants propos sur mon compte? Il me semble, cependant, que je ne leur ai rien fait!
— C'est justement pour cela ! répond Monfréville en souriant. Mais aussi, mon jeune ami, ne restez donc point dans cette apathie
qui ne convient pas à votre âge! Vous avez tout ce qu'il faut
pour plaire, formez d'autres intrigues!... Ayez trois ou quatre maîtresses à la fois, tromprz-les bien ostensiblement, et votre réputation sera vite réiablie.
— Cela vous est très-facile à dire, mon cher Montfréville, mais depuis mes mésaventures, j'ai si peur d'être encore... gau-
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clie avec une femme, que cela me donne le frisson d'avance. Ah ! c'est que j'en mourrais de honte, de désespoir ! J*aime mieux ne pas m'y exposer. Et pourtant, avec tout cela, je sens que je m'ennuie beaucoup.
— Je le crois bien, vivre sans aimer à votre âgel... où
l'on n'a pas même les souvenirs de ses folies 1... cela n'a pas le sens commun. Mais si vous craignez de ne pas avoir encore assez d'audace avec une grande dame, eh bien ! mon ami, lancezvous dans les grisettes, dans les actrices... Je vous réponds que cela vous formera tout aussi bien.
— Oui, j'y avais pensé d'abord; aussi la semaine dernière, ayant rencontré Malvina... vous savez celte petite danseuse si gaie ?
— Oui, oui.
— Eh bien î je lui ai parlé... Elle m'a d'abord appelé monsieur Verglas; mais ensuite, comme je lui ai dit que je n'étais pas aussi froid qu'elle le pensait, elle s'est écriée : « Il faudra, pour que je le croie, que vous m'en donniez la preuve. » El elle m'a de nouveau engagé à aller déjeuner chez elle... à six heures du malin; et nous avons pris jour.
— Très-bien ! à la bonne heure!...
— Oh ! oui, mais le jour du rendez-vous est passé depuis longtemps, el je n'y ai pas été.
— Et pourquoi cela?
— Parce que j'ai réfléchi que je n'avais pas plus d'amour pour mademoiselle Malvina que pour les autres, et que par conséquent je serais sans doute aussi bête avec elle que je l'avais été dans mes précédents tête-à-tête.
— Vous avez eu tort! voire raisonnement n'a pas le sens commun! El d'ailleur.-, est-ce qu'il faut réfléchir pour une amourette, un caprice? Mais attendez, ne m'avez-vous pas parlé aussi d'une grisolle, une petite ouvrière qui travaille dans une boutique de lingère, ici près... et celte grisette vous lançait des œilladfs, elle vous avait même dit son nom?
— Oui, mon ami, c'est la petite Célanire qui a les cheveux blonds-puce el le nez à la Roxelane.
— Eh bien, voilà votre affaire ; demandez un rendez-vous à mademoiselle Célanire... D'après ce que vous m'avez dit, elle ne vous le refusera pas.
— CVst ce que j'ai fait, mon ami. Avant-hier, j'ai aperçu cette jeune griselle dans la rue ; quand elle a vu que je marchais derrière elle, elle a eu l'air de faire un faux pas... s'est arrêtée eî s'est retenue après moi pour ne pas tomber,
— C'est très-adroit.
— C'est ce que j'ai trouvé ; alors nous avons causé... et enfin elle m'a donné un rendez-vous pour le soir, sur le boulevard du Châleau-d'Eau... loin de son quartier, exprès pour n'être pas rencontrée par des personnes qui auraient pu la reconnaître.
— C'est très-prudent : les grisettes pensent à tout. Eh bien, comment cela s'cst-il passé à ce rendez- vous?
— Mon Dieu ! mon ami, je n'y suis pas allé non plus!... Au momeai de m'y rendre, j'ai fait les mêmes réflexions que pour la petite danseuse. Alors la peur m'a pris, et je suis resté chez moi.
— Ah! pour le coup, c'est trop fort, mon pauvre Chérubin!... Avec des terreurs semblables il n'y a pas de raison pour que vous ne restiez ensorcelé toute voire vie ! Au temps jadis, les bonnes femmes auraient dit que l'on vous avait jeté un sort, et l'on vous aurait envoyé trouver quelque fameux dénoueur d'aiguillettes!... Car, dans le bon vieux temps, les aiguilletles se nouaient et se dénouaient fréquemment; il n'était même pas rare devoir des procès naître sur ce sujet, et les juges ordonner le congrès, manière de prouver son bon droit, qui devait le faire perdre à beaucoup d'honnêies gens! Mais nous n'en sommes plus à ces temps de barbarie!... car c'est vraiment ainsi qu'il faut les appeler. Et maintenant, pour savoir si l'on veut devenir amoureux, nous ne connaissons pas de meilleurs sorciers qu'une jolie femme. C'est donc toujours vers elle que je vous renverrai.
Les discours de Moufréville ne consolent pas du loui Chérubin, qui continue à être triste et à se chagriner ; mais, un matin, un souvenir lui vient qui le ranime, qui le réveille : il songe à Gagny, à la Jeune Louise, à sa bonne nourrice qui l'aimait tant ; il pense à aller revoir le séjour de son enfance. Dans sa tristesse et son ennui, il se ressouvient de ceux qui l'aiment; au sein des plaisirs il les avait oubliés !... C'est trop souvent comme cela... Cela ne fait pas l'éloge de notre cœur mais pourquoi la nature nous a-t-el<e faits ainsi?
L'AMOURtUX TRANSI
Chérubin ne dil rien chez lui ; il ne se fait accompagner ni de Jasmin, ni de M. Gérondif: il monte dans son cabrioiei, dil à son petit jockey de grimper derrière et part, après s'être bien fait indiquer la route qu'il doit suivre pour aller à Gagny.
Avec un bon cheval le trajet n'est pas long. En peu de temps Chérubin arrive à Villemonble. Le cœur lui bat en sortant de ce village, car déjà il reconnaît le pnys où il a passé son enfance et une grande partie de sa jeunesse. Son cœur se dilate en apercevant les premières maisons de Gagny ; il éprouve un plaisir, un bien-être qu'il n'avait pas goûtés depuis son séjour à Paris, el il s'éu.n 10 d'avoir pu être si longtemps sans revenir au village.
Il reconnaît bientôt la place, le corps-de-garde et la rue montucuse qui conduit chez sa nourrice; il presse son cheval, et il se trouve enfin devant la maison de NicoUe. Il y a trois années seulement qu'il l'a quittée, mais il lui semble qu'il y a un siècle, et ses yeux examinent tous les objets pour voir si rien n'est changé.
Il descend de son cabriolet, traverse cette cour où il a joué si souvent et entre bien vite dans la salle basse où l'on se tenait habituellement. NicoUe est là qui travaille, Jacquinot dort dans un fauteuil ; rien n'est changé ;il ne manque qu'une personne.
NicoUe a levé les yeux, puis elle a poussé un cri... El elle a regardé à plusieurs fois ce jeune homme élégant qui vient d'entrer; elle craint de se tromper... elle n'ose croire que c'est bien Chérubin. Mais celui-ci ne la laisse pas longtemps dans IMncertitude, il vole se jeter dans ses bras, en s'écriant:
— Ma nourrice!... ma bonne NicoUe 1... Ah î que je suis content de te revoir !
— C'est lui!... c'est vraiment lui! dit la paysanne qui, dans l'excès de sa joie, peut à peine parler. 11 revient nous voir... il m'aime donc encore, ce cher petit ! Ah I pardon, monsieur le marquis, si je vous appelle ainsi... mais l'habitude, c'est plus fort que ^oi !
— Appelle-moi toujours comme autrefois, ma bonne Nicollel Est-ce que tu crois que cela me fâche? Au contraire, je le veux, je l'exige 1
— Ah! queu bonheur I... Jacquinot, éveille-loi donc, notre ao^nmo, 'est notre fieu Chérubin qui est revenu, qui est U dieux notit*
Jacquinolse frotte les yeux, reconnaît le jeune marquis mais n'ose plus lui prendre la main. Chérubin s*empresse d'aller secouer la main rude et calleuse du paysan. Celui-ci, dans sa joie, va bien vile, suivant son habitude, chercher des verres ei du vin.
Chérubin revient s'asseoir près de Nicolle ; il l'embrasse encore à plusieurs reprises, puis il porte les yeux autour de lui, en disant :
— Quel dommage! il manque quelqu'un !... Si Louise était là, mon bonheur serait complet... Elle est donc toujours en Bretagne... loin de vous? Elle ne veut donc pas revenir?
— Oui... oui, mon garçon, murmure la paysanne avec embarras. Mais toi, mon cher enfant, tu... vous nous aimez donc encore un brin... quoique vous soyez maintenant habitué à de plus beau monde que nous?
— Si je vous aime ! Ahl toujours !... Je comprends bien pourquoi vous me dites cela, ma chère Nicolle ; en effet, j'ai été ingrat... je me suis mal conduit... Depuis trois ans, ne pas être revenu vous embrasser l Oh! c'est très- vilain de ma part... Bien souvent j'en formais le projet, mais à Paris on a tant de choses à faire 1 Ce monde, ces plaisirs nouveaux pour moi, tout cela m'étourdissait... 11 faut me pardonner!
— Lui pardonner!.... Est-il gentil! est-il gentil!
— Ensuite, il me semble que si vous aviez voulu me voir,
rien ne vous empêchait aussi de venir à Paris, à mon hôtel
Vous le connaissez bien,
— Eh! mais, nous y sommes allées, mon cher enfant, nous nous y sommes présentées deux fois, Louise et moi... Nous avons demandé à te voir: la première fois, on nous a répondu que tu voyageais ; la seconde, que tu étais dans un chéteau, et que tu serais peut-être longtemps absent.
— Voilà qui est bien singulier! Mais, d'abord, c'est faux; depuis que je suis à Paris, je ne l'ai pas quille, je n'ai jamais voyagé... ensuite on ne m'a pas dit que vous étiez venues.
— Voyez-vous ça ! Je l'avions pourtant bien recommandé au concierge.
— Ah! j'éclairciraicela... et je saurai pourquoi Ton s'est permis de me cacher vos visites.
— Dame! ça nous a fait ben de la peine à Louise et à moi, et ]e nous sommes dit : « Pisqu'il sait que j'alious le voir lans le
trouver et iiu'il nevieot pas... autpus y aller, ça le tâche peut» être que j'a lions chez lui, à Paris. »
— Me fâîher, ma bonne Nicolle!... Avoir pensé cela de moi!... El i telle pauvre Louise! Mais pourquoi donc l'avez-vous envoyé^ en Bretagne, au lieu de la garder près de vous ?
— Louist en Bretagne I murmure Jacquinot, qui vient de revenir avei un pol de vin et des verres. Qu'est-ce donc qui invente des histoires comme ça, pour tromper monsieur le marquis, mon ami!
— Comnisntl Louise n'est pas en Bretagne? s'écrie Chérubin; mais voilà deux ans que M. Gérondif m'a dit cela... Que signifie ce mensong';? ..
— Ah! nii fine, mon garçon, s'écrie Nicolle, je m'en vais tout te contM, moi! car je n'aimons pas à mentir!... Et puis, plus jo te regarde.... tu as toujours l'air si doux, je ne peux pas croire que tu sois devenu un libertin, un séducteur!... comme W. Gérondif nous l'a dit!
— Moi, un libertin! un séducteur!... Mais ce n'est pas vrai, ma nourrice, c'est très-faux!., car au contraire, à Paris, on se moque de moi parce que l'on prétend que je suis trop timide avec les dames... Et dire que je suis un libertin! Ah ! c'esi affreux, cela ! Gomment ! mon professeur a osé tenir de tels propos?...
— Mon cher enfant, j'allons te conter toute la vérité. M. Gérondif, qui venait souvent nous voir et semblait en admiration devant la beauté de Louise, est venu il y a neuf ou dix mois environ ; il a proposé à c'te petite une jolie place à Paris en lui disant que lu désirais qu'elle l'acceptât.
— Ah! le menteur !
— L'idée d'aller à Paris a souri à Louise, parce qu'elle disai. que cela la rapprocherait de toi et qu'elle espérait t'y voir quelquefois.
— Chère Louise !
— Elle a donc accepté , mais pendant qu'elle faisait son petit paquet M. le professeur m'a dit tout bas : « J'emmène Louise pour la soustraire aux entreprises de mon élève qui veut en faire sa maîtresse. »
— Ah! quelle horreur!
« — Et s'il vient ici, faites-lui croire qu'elle est depuis longtemps chez un de vos pareots en Bretagne. »
Ch(5rubin se lève et marche à travers la chambre : la colère le suffoque, il peut à peine parler.
— Quelle indignité!... dire cela de moi... inventer de tel» mensonges! Mais dans quel but? Enfin où a-t-il placé Louise ?
— Oh! chez de ben braves gens à ce qu'il nous a dit.
— Mais chez qui?
— Dame , mon cher enfant , je n'en avons pas demandé plus, parce que j 'avions tant confiance dans M. le maître d'école 1...
— Ainsi, vous ne savez pas où est Louise?... Oh! mais je le saurai, moi! Il faudra qu'il me le dise!... Ah! je meurs d'impatience... je voudrais déjà être à Paris!... Adieu, ma bonne NicoUe! adieu, Jacquinot!
— Gomment, tu repars déjà, mon ^u? A pane si tu es arrivé!
— Et il n'a pas bu un coup, seulement!
— Je reviendrai, mes amis... oh ! je reviendrai... mais avec Louise que je brûle de retrouver!... Ah ! M. Gérondif!... dire que je suis un libertin!... Oh! nous allons voir; ils m'ont tous regardé comme un enfant jusqu'à ce jour, mais je vais leur faire voir que je suis leur maître !
Chérubin embrasse NicoUe, il serre la main de Jacquinot, et, sans écouter tout ce que ces bonnes gens lui disent pour le calmer, il remonte dans son cabriolet, fouette son cheval et retourne à Paris au grand trot.
En arrivant à son hôtel, il fait appeler sur-le-champ près de lui M. Gérondif, Jasmin et le concierge. A la manière dont il vient de donner cet ordre, à l'expression de sa physionomie les domestiques ne reconnaissent plus leur maître, ordinairement si calme et si doux. Le jockey va prévenir Je précepteur qui termine à peine sa toilette, quoiqu'on soit au milieu de la journée, et qui descend chez son élève, en so disant :
— M. le marquis veut sans doute que je lui enseigne quelque chose... il veut peut-être apprendre à faire des vers?... Mademoiselle Turlurette dit dans tout l'hôtel que je les fais si bien I Je le ferai commencer par les vers libres; ils sont certainement plus faciles assurément.
Mais en entrant dans l'apparlemenl du jeune marquis qui marche à grands pas d'un air impatient et colère, le précepteur devient inquiet et commence à penser que ce n'est pas pour faire
des vers qu'on l'a demandé; Jasmin, qui ne sait où il en est, voyant les yeux que fait son jeune maître, se tient immobile dans un coin où il n'ose pas bouger, et le concierge, qui est tout aussi effrayé que les autres, reste sur le seuil de la porte, n'osant point entrer tout à fait.
C'est à ce dernier que Chérubin s'adresse d'abord, et, lui enjoignait d'approcher, il lui dit :
— Peu de temps après mon arrivée dans cet hôtel, une bonne femme de la campagne, ma nourrice, enfin, est venue pour me voir avec une jeune fille. Elles sont venues deux fois... elles avaient le plus vif désir de me voir, et vous leur avez dit, d'abord que j'étais en voyage, ensuite que j'étais dans le château d'un de mes amis. Pourquoi pvez-vous fait ce mensonge?... Qui vous a permis de renvoyer des gens que j'aime et que je voulais recevoir? Répondez.
Le concierge baisse le nez el répond :
— Ma foi, monsieur, je n'ai fait dans tout cela que suivre les instructions que m'a données M. Jasmin... et j'ai cru qu'il n'agissait que sur les ordres de monsieur.
— Ahl c'est Jasmin qui vous avait chargé de dire cela?... C'est bien, retirez-vous; mais désormais n'agissez plus que d'après mes ordres.
Le concierge s'incline «t s'en va, enchanté d'en être quitte à si bon marché.
Le vieux Jasmin est devenu pourpre; il tourne sa bouche comme un enfant qui voudrait pleurer. Chérubin s'approche de lui, en disant d'un ton qui est plutôt celui du reproche que de la colère
— Gomment, Jasmin! c'est loi qui as fait renvoyer ma bonne Nicolle el Louise \,. C'est toi qui as voulu que ceux qui m'ont élevé pussent me croire fier, insensible, ingrat!... Ah! c'est bien mal, celai... et je ne reconnais pas là ton cœur!
Jasmin tire son mouchoir et pleure en s'écriant :
— Monsieur, vous avez raison!... e'est une grossièreté, c'csi ane sottise, mais ce n'est pas moi qui ai eu cette idée-là« jamais elle ne me .serait venue 1... C'est M. votre professeur qui m'a dit qu'il fallait empocher que vous ne vissiez Nicolle el la petite Louise, parce que c'était fort dangereux pour vous... Comme M. Gérondif est un savant, j'ai cru qu'il devait avoir TTt&ùb et j'ai fait ce qu'il m'a dit.
Pendant que le vieux valet de chambre parle, M. Gérondif se gratte le nez de toutes ses forces, comme pour se préparera l'attaque qu'il va subir; en effet, c'est vers lui que Chérubin s»» tourne après avoir entendu Jasmin, et cette fois c'est avec l'accent de la colère que le jeune homme s'écrie :
— Ainsi, monsieur, tout cela vient de vous?... J'aurais dû m'en douter. Ah! il était dangereux pour moi de revoir les habitant: du village... ceux qui m'aiment comme leur enfant!
M. Gérondif jette une de ses jambes en arrière, tend sa poitrine en avant, relève la tête, et répond avec beaucoup d'assurance :
— Eh bien ! oui, mon illustre élève ! et je crois avoir eu raison. Non est discipulus super mayistrum!... Écoutez donc mes motifs : Vous ne quittiez qu'à regret le village et les champs; vous pouviez avoir envie d'y retourner... Il fallait vousôler cette envie... toujours dans votre intérêt... Le Sadder, abrégé du Zend, qui contient tous les articles du culte établi par ZoToastre^ veut que l'on fasse un examen rigide de sa conscience à la fin de chaque journée... et la mienne...
— Eh! monsieur, il n'est pas question de Z oroastre! mais est-ce toujours dans mon intérêt que, lors de votre dernière visite au village, vous avez dit à NicoUe que j'étais à Paris un libertin, un séducteur; que je comptais faire de Louise ma maîtresse, et qu'il fallait la placer à Paris et me faire croire qu'elle était en Bretagne?
M. Gérondif est pétrifié; il ne trouve plus de citation à faire, il baisse le nez, et ne sait plus sur quelle jambe se tenir, tandis que Jasmin, en entendant ce que le professeur a dit de son jeune maître, court prendre la pincetle dans la cheminée, et revient disposé à en frapper M. Gérondif, en s'écriant :
— Dire des infamies de mon maître!... le calomnier!... Laisez-moi le rosser, monsieur! Je sens que je retrouverai pour cela les forces de vingt ans.
Mais Chérubin arrête Jasmin, et dit au professeur :
— Quelles étaient vos raisons pour mentir ainsi, monsieur?
— Mon noble élève... en vérité, je ne sais... une aberration é'espiit...
— Oh! je le saurai plus tard; mais d'abord, où est Louise?
— La jeune et intéressante enfant abandonnée?
— Allons! monsieur, répondez, et ping de mensonges; où est Louise?
— Dans une maison honorable, j'ose m'en flatter; je l'ai fait agréer comme femme de chambre chez madame de Noirmonl.
— Femme de chambre!... ma sœur de lait!... La compagne de mon enfance, en faire une femme de chambre!... Ah! c'est indigne !
— Les émoluments sont bons, et je croyais, comme elle n'a aucune fortune...
— Taisez-vous ! Pauvre Louise!... est-ce donc là la récompense de rattachement que tu m'avais voué?... Oh! mais elle ne restera pas un jour de plus dans celte condition... Jasmin! fais sur-le-champ avancer une voiture, et vous, monsieur, suivez-moi.
M. Gérondif ne se fait pas répéter cet ordre ; il suit Chérubin qui a pris son chapeau et descend rapidement l'escalier. Jasmin a fait venir un fiacre, le jeune marquis y monte, ordonne à Gérondif de s'y placer aussi, et d'indiquer au cocher l'adresse de madame de Noirmonl. Le professeur obéit; la voilure part.
Le trajet se fait sans que Chérubin prononce un mot, et Gérondif n'ose même pas se moucher. Lorsque la voiture sVrête devant la demeure de madame de Noirmont, Chérubin dit au professeur :
— C'est vous qui avez fait entrer Louise dans cette maison, allez l'y rechercher. Dites aux personnes chez qui elle est que Louise ne doit plus servir, qu'elle a retrouvé un ami, un prolecteur... dites tout ce que vous voudrez, mais songez qu'il faut me ramener ma sœur, mon amie... Quant à elle, apprenez-lui seulement que je suis ici, que je l'attends, et je suis bien certain qu'elle aura promplement fait ses apprêts pour venir me rejoindre. Allez, monsieur, je reste là et j'attends.
M. Gérondif saute en bas du fiacre, se mouche quand il est hors de la voiture, et entre enfin dans la maison en se disant en lui-môme :
— Allons! puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement ! La petite ne sera pas pour moi, à moins que plus lard... on ne sait pas... Il la dotera peut-être... je me figurerai qu'elle est veuve!
Chérubin compte les minutes qui s'écoulent , depuis que le professeur est entré dans la maison ; penché en dehors de la portière du fiacre, ses yeux ne quittent pas de vue la porte enchère
car, à chaque instant, il s'attend à voir paraître Louise, et celte espérance est toujours déçue. Enfin deux personnes sortent delà maison et viennent à lui : c'est M. Gérondif et Comtois. La figure du professeur est bouleversée ; il roule des yeux effarés en approchant de Chérubin, mais celui-ci ne lui laisse pas le temps de parler, et s'écrie :
— Louise ! Louise, pourquoi n'e€t-elle pas descendue avec rous?... Vous ne lui avez donc pas dit que j'étais en bas?
— Non, mon noble élève, reprend Gérondif d'un air désespéré, je ne le lui ai pas dit et je ne pouvais pas le lui dire. Si vous saviez !...
— Je ne veux rien savoir... je veux Louise, c'est elle que je suis venu chercher. Pourquoi ne descend-elle pas? Est-ce qu'on refuse de la laisser partir? Oh ! alors, je vais moi-même...
— Eh! non... on ne refuse rien... mais elle est déjà partie... et voilà pourquoi elle ne descend pas avec nous I
— Que dites- vous? Louise...
— Depuis quatre jours elle n'est plus chez M. de Noirmont; elle est partie un matin... de très-bonne heure, avant que personne fût levé dans la maison.
— Ah 1 vous m'en imposez !...
— Non, mon noble élève... mais comme j'avais pensé que vous ne me croiriez peut-être pas, j'ai prié Comtois, le valet de confiance de M. de Noirmont, de venir corroborer mon récit. Parlez, incorruptible Comtois, dites la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.
Comtois s'approche de Chérubin, et après l'avoir salué avec respect, lui dit :
— Depuis que mademoiselle Louise était chez nous, on n'avait eu jamais que des éloges à donner à sa conduite. Son air de dé- 'ï!ence,sadouceur, lui avaient gagné tous les cœurs. Mademoiselle Ërnestine de Noirmont la traitait plutôt comme son amie que comme sa femme de chambre ; il n'y a que madame qui, on ne saitpourquoi, était un peu sévère pourmademoiselle Louise .Enfin, vendredi dernier... le lendemain d'un grand dîner qui a eu lieu ici, cette jeune fille est partie... Oh! elle n'a emporté que son petit paquet contenant ses effets... pas un chiffon de plus... Mademoiselle Emestine a été bien chagrine de ce départ... mais nous avons pensé que Louise avait voulu retourner à son pays,
parce qu'elle était fâchée de ne pas avoir su conquérir les bonnes grâces de madame. Voilà, monsieur, l'exacte vérilé... D'ailleurs, si vous vouliez prendre la peine de monter... vous trouveriez mademoiselle Ernestine... ou mes maîtres, qui vous en diraient aillant qno moi.
Chérubin ne juge pas nécessaire d'aller questionner M. ou madame de Noirmont; Comtois n'a aucune raison pour lui faire des mensonges, et l'on voit dans ses yeux le regret qu'il éprouve aussi du départ de Louise.
— Elle sera retournée à Gagny... indubitablement I s'écrie Gérondif en se grattant le nez.
— A Gagny !... dit Chérubin avec désespoir ; mais j'en viens, moi!... Vous ne vous rappelez donc pas que j'en arrive... que je viens de chez Nicolle, et Louise n'y a pas paru.
— Vous vous serez peut-être croisés en route...
— Eh ! on vous dit qu'il y a quatre jours qu'elle est sortis de cette maison... quatre jours, entendez-vous?... Qu'est-elle devenue depuis ce temps?... Met-on quatre jours pour faire quatre lieues ?
— Pas ordinairement... Cependant... si l'on s'arrêtait souvent en route.
— Ah 1 c'est vous qui avez fait quitter à Louise le village où elle était à l'abri de tous les dangers... C'est vous, monsieur, qui l'avez amenée à Paris... Mais songez qu'il faut retrouver Louise, qu'il faut que je sache où elle est, ce qu'elle est devenue depuis quatre jours qu'elle a quitté cette demeure... et s'il lui est arrivé quelque malheur... ah î s'est sur vous que retombera toute ma colère !
Chérubin s'est rejeté dans la voiture ; il donne au cocher l'adresse doMonfrévilleetse fait sur-le-champ conduire chez son am.i. Il a hâte de lui confier ses peines, car il sait bien que son amitié ne lui manquera pas, lorsqu'il va réclamer son aide et son appui.
Monfréville était chez lui; en voyant arriver son jeune ami irèb-ému et vivement agité, il s'empresse de le questionner sur Ih cause de son trouble. Chérubin lui raconte tout ce qu'il a fait depuis le malin, sa visite au village ; ce que lui a conté Nicolle; la conduite de M. Gérondif avec Louise, et enfin la disparition de cette jeune fille de l« maison où oo l'avait placée. Il termine sod récit en s'écriani .
— n faut que je retrouve Louise, mon ami, il le faut! car je Mns maintenant combien je l'aime... Pauvre Louise îc'est pour se rapprocher de moi, c'est dans l'espoir de me voir... de me rencontrer, qu'elle a accepté cette place à Paris. Oh ! Nicolle m'a tout dii, car Louise pensait toujours à moi, eiie n'était pas un seul jour sans en parler... et moi, ingrat, j'ai élétrois ans sans lui donner une marque de souvenir.
— C'est vrai, dit Monfréville, et aujourd'hui vous voilà tout désolé parce que vous ne savez ce qu'elle est devenue! Mais d'après tout ce que vous mo dites, il me paraît que cetie jeune fille est digne de votre amitié, et ce serait grand dommage qu'elle fût tombée à Paris dans quelque piège... qu'elle fûi victime de quelque misérable... Elle est jolie, m'avez-vous dit ?
— Elle était déjà charmante à quinze ans... et depuis Iroisannées, Nicolle m'a dit qu'elle n'avait fait qu'embellir encore.
— Diable î... pauvre petite... très-jolie... El si elle s'est égarée dans Paris, c'est fort dangereux ! Quant à votre professeur, sa conduite s'explique tout naturellement : il était sans doute amoureux de Louise, et avait jugé prudent de vous empêcher de la revoir, ce qui devait arriver tôt ou tard... Pour un pédant, ceci n'était pas très-maladroit!
— Amoureux de Louise... l'impertinent! le vieux fou!... Mais où la chercher, cette pauvre Louise... où la trouver maintenant!
— Ce sera peut-être difficile, mais fiez-vous à moi pour vous seconder, pour vous guider dans vos recherches; vous mettrez vos gens en campagne, nous ne ménagerons pas l'argent, et c'est un puissant auxiliaire dans toutes les circonstances de la vie.
Chérubin remercie avec effusion son ami de ce qu'il veut bli^n lui prêter son appui, et le même jour ils commencent leurs recherches.
El pendant que tout ceci se passe chez Monfréville, M. Gérondif est resté dans la rue, pétrifié par la colère et les menaces de son élève; Comtois est depuis longiemps remonté chic ses maîtres, et le professeur est toujours devant la porte cochère.
Enfin, il se décide à se remettre en marche, en faisant celle réflexion :
€ L'Écriture dit: Cherchez et vous trouverez. Je vais chercher la jeune Louise, mais il est probable que je ne la trouverai pas, >