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CHAPITRE XXVII

LE PETIT MARCHAND DB GHIBIfS

Nous avons laissé Louise au moment où, pour obéir aux volontés de madame de Noirmont, elle quittait sa demeure avant que personne fût encore éveillé dans la maison.

Louise se trouve donc dans la rue de fort grand matin ; elle tient sous son bras un paquet renfermant ses effets, et elle a serré dans son sein cette letlre si précieuse pour elle, qui lui fera peut-être retrouver son père.

Lorsqu'elle se voit seule, et déjà assez éloignée de la maison qu'elle vient de quitter, son premier désir est de savoir le nom de la personne à laquelle madame de Noirmont l'a adressée. Elle tire la lettre de dessous son fichu, et lit cette adresse :

« Pour M. Edouard de Monfréville, la remettre à lui-même. »

— M. de Monfréville, se dit Louise, je n'ai jamais entendu parler de ce monsieur-là.,, mais madame de Noirmont a dit qu'il était très-ami avec monsieur Chérubin... et que là on me donnerait tout de suite son adresse. Allons à l'bôtel de M. Chérubin... Ah ! je ne demanderai pas à le voir lui 1... je Bais bien qu'il ne m'aime plus... qu'il ne veut plus me connaître... et d'ailleurs, puisqu'il a maintenant trois ou quatre maîtresses à la fois, ah ! je n'ai pas envie de le voir non plus, moi.

La jeune fille pousse un soupir en disant cela, car son cœur n'est nullement d'accord avec ses paroles; mais elle se met en marche pour le faubourg Saint-Germain, en se disant :

— Ne pensons plus à l'ami de mon enfance... ne songeons qu'à ce que m'a dit madame de Noirmont cette nuit.

Louise est arrivée dans la rue où est situé l'hôtel de Grandvilain. Quand elle se voit à peu de distance de la demeure de Chérubin, elle s'arrête, elle se sent trembler, et se dit :

— Mais puisque Chérubin n'a pas voulu nous recevoir quand nous sommes venues avec sa bonne nourrice... peut-être va-t-on ne mettre à la porte de cet hôtel... On croira que c'est lui que {e veux voir, et ça le fâchera encore plus contpe moi 1 Mon Dieal comment donc faire ?

Et au lieu de s'approcher de l'hôtei, Louise retourne sur ses pas en marchant bien doucement. Mais au bout d'un instant elle s'arrête de nouveau et se dit :

— Il faut pourtant que je sache l'adresse de ce M. de Monfréville !.. Si j'attendais que quelqu'un sortît de l'hctel?.. Oui, il me semble que cela vaudrait mieux... Je serai plus hardie pour aller parler à quelqu'un dans la rue. Mais il est encore de bonne heure, dans les hôtels on ne se lève pas si malin !. Attendons, promenons-nous dans la rue, ce n'est pas défendu, cela, Bt d'ailleurs il ne passe pas encore beaucoup de monde l.'. Ah ! si je le voyais sortir... lui... je me cacherais pour qu'il ne me vît pas!.. Mais au moins je pourrais le regarder... et il y a si longtemps que je ne l'ai aperçu!

Il y avait déjà quelque temps que Louise se promenait dans la rue sans avoir vu personne sortir de l'hôtel, lorsque deux individus, qui débouchent par une rue voisine, viennent du côté de la jeune fille.

Ces deux personnes ne se donnent point le bras, l'un laisse même toujours quelques pas d'avance à son compagnon, comme si un certain reste de respect l'empêchait de se tenir sur le même rang que lui. Le premier a un grand paletot doublé de velours, fort élégant et déjà fort sale, un chapeau presque neuf, mai» qui a l'air d'avoir reçu plusieurs renfoncements, et un cigare a la bouche; le second a son grand chapeau-parapluie el son vieux carrick noisette, un pantalon horriblement crotté, et des bottes qui n'ont pas été faites pour lui, et dans lesquelles ses pieds et ses jambes semblent danser. De plus, un œil poché et le nez meurtri.

Dar^^na et Poterne venaient de passer la nuit dans une réunion où l'on avait joué jusqu'au jour et où l'on s'était battu avant de ie quitter. Daréna, pour retourner chez lui, avait voulu passer parla rue où demeurait Chérubin; il prenait toujours ce chemia de préférence, ce qui ne plaisait pas à Poterne, qui tout en le suivant, murmurait :

•— Si votre ancien ami, le jeune marquis, nous rencontraiton pourrait bien encore me donner quelques gratifications par derrière... et je ne m'en soucie pas!

— Bah ! bah ! répondait Daréna, tu prends toujours mal les «hoses... Je voudrais au contraire rencontrer Chérubin. Jf

l'aborderais en riant, ei je lui dirais: « Est-ce qu'entre amis on se fâche pour des plaisanteries ? Je vous ai fait faire la connaissance d'une jeune fille charmante... au lieu d'être Polonaise, elle était Alsacienne... qu'rsl-ce que ça fait? Et, ma foi, ce n'est pas ma faute si vous vous êtes endormi près d'elle!... » Je gage qu'il me donnerait une poignée de main, et tout seraiioublié.

— Hum! je ne crois pas! Si vous saviez comme son ami

Monfré ville vous a traité !...

— Ta ta tal... des mots en l'air!... des bêtises! je suis autlessus de ça !

Ces messieurs continuaient leur chemin, lorsque Poterne, apercevant Le lise arrêtée à quelques pas de l'hôtel, sur lequel SCS regards semblent attachés, pousse Daréna en lui disant :

— Re-ardez donc... là-bas... à droite...

— Ah bigre! la jolie fille !.. Que diable fait-elle là, en contemplation devant l'hôtel de Chérubin?... Mais sais-tu, Poterne, que celle jeune femn:e est ravissante ! Plus on la regarde, plus on lui découvre de charmes.

— Oui... et ce n'est pas une tournure de Paris... c'est pourtant mieux qu'une paysanne. Elle a un paquet sous le bras... est-ce qu'elle arrive de son pays?

— Elle regarde toujours l'hôtel Décidément iï faut que je

sache ce qu'el e fail là...

— Que voulez -vous faire?...

— Je n'en sais rien encore ; mais je suis Français et galant

avint tout et je dois aide et protection au beau sexe. Allons,

avance... tu vas voir... Marche à côté de moi, imbécile!

D/iréna et Poterne traversent la rue, se dirigent du côté où est Louise, et quand ils sont près d'elle, Daréna s arrête en disant très-haut à son compagnon :

— Monsieur de Poterne , pendant que nous sommes dans celle rue, si nous allions souhaiter le bonjour à notre ami intime, le marquis Chérubin «le Giandvilain, dont voilà l'hôtel?... Vous savez qu'il non* supplie toujours d'aller lui demander à déjeune. ?

Poterne s'enveloppe hermétiquement dans son carrick, en répondant :

— II est de trop bonne heure, personne n'est encore lev< Chex le marquis.

L'AMOUREUX TRANSI .ioi

Ces paroles n'ont pas été perdues pour Louise, qui a tressailli au nom de Chérubin. Elle s'approche ^ Daréna, en lui disant d'un air timide :

— Monsieur, excusez-moi... mais puisque vous êtes l'ami de M. de Grandvilain , dont voilà l'hôtel, peut-être connaissezvous aussi M. de Monfréville.

Au nom de Monfréville, Poterne fait la grimace; mais Darén répond à Louise d'un air fort aimable :

— Oui, ma belle demoiselle, je connais Monfréville... je suis même intimement lié avec lui... Est-ce que vous avez affaire à lui?

— J'ai une leilre à lui remettre,.. Je ne sais pas son adresse... et on m'avait dit que je la saurais chez M. Chérubin... Mais, quoique je connaisse bien M. Chérubin, je n'osais pas entrer dans son hôtel.

— Ah! vous connaissez mon ami Chérubin, mademoiselle? Mais alors il doit m'avoir parlé de vous, car j'étais son confident intime.

— Oh! non, monsieur, répond Louise d'un air triste, il ne vous aura pas parlé de moi, car il m'avait oubliée. ..'il ne voulait plus nous voir Je suis Louise, la compagne d'enfance

de M. Chérubin.

— La jeune Louise! s'écria Daréna, celle qui était avec Chérubin à Gagny, chez la mère Nicolle, sa nourrice?

— Oui, monsieur.

— Vous voypz que je suis bien au fait, mademoiselle... que je ne vous ai pas trompée en me donnant pour l'ami du marquis.

— Oh ! oui, monsieur, je le vois bien !

Pendant ce dialogue, Poterne s'approche de Daréna, ei lui dit à l'oreille :

— Il y a quelque chose à faire.

Diréna lui répond par un coup de coude dans les côtes, en murmuraiii :

— Je le vois bleu, animal!

Puis se tournant vers Louise, il reprend :

— Mademoiselle, puisque vous ne voulez pas entrer chez mon ami Chérubin, il me semble qu'il n'est pas convenable que vous restiez ainsi dans la rue... A Paris, voyez- vous, il y a de

certaines convenances qu'il faut toujours observer. Jeune et jolif comme vous l'êtes, il ne faut pas vous exposer à être insultée par quelque ftialôtru... Donnez-moi votre bras, vous êtes la compagne d'enfance, la sœur de lait de mon ami, je deviens naturellement votre protecteur... Prenez donc mon bras.

— Ah ! monsieur, que de bontés 1 répond Louise en passant timidement son bras sous celui de Daréna. Mais est-ce que vous daignez me conduire chez M. de Monfréville?

— Je vous conduirai partout où vous voudrez... chez le roi : vous aviez à lui parler!... Poterne, prenez donc le paquet de

mademoiselle.

— Vous êtes trop bon, monsieur, mais il ne me gêne pas.

— C'est égal, je ne souffrirai pas que la sœur de lait de mon ami Chérubin porte un paquet quand je lui donne le bras.

Poterne s'est déjà emparé du paquet qu'il a retiré des mains de Louise; et celle-ci, confuse de tant de politesses, se remet en marche en donnant le bras à Daréna, tandis que Poterne les suit en tâtant ce qu'il peut y avoir dans le paquet.

Tout en.marchant, la jeune fille conte à Daréna comment elle a quitté Gagny pour entrer chez madame de Noirmont, son chagrin de ce que Chérubin ne pense plus à elle; enfin, elle n'omet aucune circonstance, ne se taisant que sur la visite que madame de Noirmont lui a faite pendant la nuit.

— Et qu'allez-vous faire chez Monfréville? dit Daréna, en fixant ses regards sur les beaux yeux de Louise.

— J'allais lui porter une lettre qu'on m'avait donnée pour lui.

— Sans doute, pour qu'il vous raccommodât avec votre bon ami Chérubin?

— Oh! non, monsieur... C'était pour... une affaire que lui seul doit connaître.

Louise n'en dit pas davantage, elle ne juge pas convenable de mettre quelqu'un dans la confidence de ce que lui a dit madame de Noirmont. Daréna fait peu attention à cette circonstance ;

pense maintenant à ce qu'il va faire de Louise. Tout à coup il se rappelle la petite maison du boulevard extérieur, qu'il ivait louée pour l'intrigue polonaise, et qu'il possède encore, ayant été obligé de la prendre pour six mois. Se tournant alors vers Poterne qu'il regarde en clignant de l'œil, il lui dit :

— Monsieur de Poterne, mon ami Monfréville habite toujours sa petite maison... sur les boulevards... hors barrière, n'estce pas ?

— Toujours, monsieur le comte, répond Poterne d'un air bénin. Mais ensuite, M. de Monfréville s'absente souvent pour faire de petits voyages... dans les environs... Je ne puis pas vous répondre quMl sera maintenant chez lui.

— Enfin, nous allons toujours y conduire mademoiselle, . . S'il est absent, nous aviserons à ce que mademoiselle Louise, sœur de lait de mon ami Chérubin, pourra faire jusqu'à son retour. . . Ah ! voilà un fiacre, prenons-le, car d'ici chez Monfréville, il y a fort loin.

Poterne fait signe à une voiture d'avancer, Louise y monte avec les deux personnes qu'elle vient de rencontrer; la jeune fille est sans défiance, elle est persuadée que le monsieur qui lui a offert son bras est un ami de Chérubin, et à ses yeux, c'est un titre suffisant pour éloigner tout soupçon de son esprit.

On arrive devant la maison voisine de la barrière de 1^ Gliopinette, qui, depuis l'aventure avortée avec mademoiselle Chichette Chichemann, n'était plus habitée que par le petit Bruno, qu'on en avait laissé gardien. Daréna a soufflé quelques mots dans l'oreille de Poterne, qui a soin d'entrer le premier. Louise reste près de Daréna, qui est assez longtemps à payer le cocher. Enfin, il introduit la jeune fille dans la maison où le petit garçon a déjà reçu ses instructions.

— Nous désirons parler à M. de Monfréville, dit Daréna ea s'adressant à Bruno. Voici une jeune personne... la fiœur de lait de mon ami intime, le marquis Chérubin, qui a besoin de le voir.

Bruno toise Louise avec impertinence, tout en répondant :

— M. Monfréville est absent. . . Il revient sans dont- demain ou après ; si on veut l'attendre, il m'a dit d'offrir sa chambre à ceux de ses amis qui viendraient le voir.

Louise est désolée, elle regarde Daréna en murmurant:

— Ce monsieur est absent, que vais-je faire?

— D'abord, mon enfant, il faut monter vous reposer, dit Daréna; ensuite nous verrons... nous réfléchirons. Tenez, suivezmoi sans crainte : chez Monfréville j'agis comme chez iioi.

Louise monte avec Daréna, qui, pour éloigner toute craiot*

de son esprit, alfecle de la traiter avec le plus profond respecl, et se tient toujours à une grande distance de la jeune fille. Celleci s'étonne un peu que la personne, vers laquelle l'envoie madame de Noirmonl, habile une maison de si médiocre apparence, et dont le mobilier est si modeste; mais, on ne lui a pas dit que ce monsieur fût riche, on lui a dit seulement qu'il pourrait lui faire connaître son père, et c'est pour cela qu'elle désire tant le voir.

Au bout d'un moment, Daréna dit à Louise :

— Ma belle demoiselle, vous ne connaissez personne dans paris... si ce n'est Chérubin ; mais vous ne voulez pas aller lui den?ander un asile?

— Oh ! non, monsieur...

— Retourner à Gagny pour revenir ensuite ici, ce serait perdre du temps... et, en voyageant seule, vous exposer à mille rencontres fâcheuses pour une jeune fille. Il me semble donc que ce qu'il y a de mieux à faire dans votre position, est de rester ici jusqu'au retour de Monfréville

— Ici, monsieur... seule dans tette maison, avec le petit garçon que j'ai vu en bas, répond Louise avec un sentiment d'effroi, oh ! je n'oserai pas...

— Seule... mon enfant! non vraiment, et s'il en était ainsi, je ne vous ferais pas cette proposition ; mais il y a ici une concierge... la femme de confiance de Monfréville... une personne très-respectable... Ce petit bonhomme est son neveu... sans doute elle ne peut être loin, et il garde la maison en l'attendant.

— Oh! c'est bien diffc^rent!... S'il y a ici une dame respectable... et qu'elle veuille bien me garder jusqu'au retour de M. Mcnfrôville...

— Attendez, je vais m'informer de ce qu'elle est devenue. Daréna descend et dit à Poterne :

— Tu vas sur-le-champ mettre ce petit drôle à la porte, et nous trouver une femme de quarante à soixante ans... qui ait une figure à peu près respectable... cela donnera de la confiance k celte petite, et elle restera ici. Je ne suis pas fâché, d'ailleurs,^ que nous chassions M. Bruno, qui, lors de notre dernière affaii a si bien laissé entrer ici ceux qui ont fait tout manquer.

— Une femme respectable, répond Poterne, je n'en connais^ pas... Où diable voulez-vous que je trouve ça à la Courtille!.,

— Où tu voudras... va donc... une revendeuse... une tireuse ùe cartes... une femme de ménage... et fais-lui sa leçon.

Daréna retourne tenir compagnie à Louise, en lui disant que la femme de confiance est alléejusqu'à la halle, parce qu'il n'y a pas de marché dans ce quartier, mais qu'elle ne peut tarder à revenir.

Pendant ce temps, Poterne a commencé par renvoyer M. Bruno, qui trouve très-mauvais qu'on le mette à la porte, et se permet, en s'éloignant, de faire des gestes fort peu respectueux. Mais Poterne ne s'amuse pas à regarder les grimaces de Bruno, il court dans les cabarets voisins, s'informe, demande, va d'une maison à l'autre. Enfin, au bout de deux heures, il a trouvé ce qu'il voulait. Il revient à la petite maison avec une femme d'une cinquantaine d'années, aussi grande qu'un grenadier, ayant sur la tête un bonnet qui accuse au moins un an de blanchissage, et, sur le corps, une robe dont on ne distingue plus la couleur; un visage bourgeonné, des yeux chassieux et un nez plein de tabac complètent le portrait.

— Voici madame Ratouille, la femme de confiance de M. de Monfréville, dit Poterne en présentant la personne qu'il accompagne.

Madame Ratouille, à laquelle Poierne a eu soin de bien faire sa leçon, fait de grandes révérences à Daréna et l'accueil le plus gracieux à Louise, en lui assurant que la maison est à son service, et que son maître, M, de Monfréville, l'approuvera de l'avoir engagée à TaUendre. Madame Ratouille, qui est extrêmement bavarde et lient à bien jouer son rôle, parce qu'on lui a promis six francs par jour et la nourriture à discrétion, se perd dans des phrases pour prouver à Louise qu'elle sera chez elle à l'abri de toute insulte. La jeune fille, qui est persuadée que madame de Noirmontne peut l'avoir adressée qu'à des personnes respectables, remercie beaucoup madame Ratouille, et consent à attendre, près d'elle, le retour de M. de Monfréville.

Daréna passe encore quelque temps près de Louise; Poterne en profite pour faire connaître à la nouvelle concierge la maison qu'elle est censée habiter depuis longtemps; il l'engage à ne point trop bavarder de peur de dire quelque bêtise, lui recommande surtout de ne laisser pénétrer personne près de la jeune fil'e qu'on lui confie, et part ensuite avec Daréna qui dit adieu à Louise, en lui annonçant qu'il viendra le lendemain savoir si

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pon ami Monfféville est de retour, et si elle ne manque de rion chez lui.

Lorsqu'ils oni quitté la petite maison, Poterne dit à Daréna :

— Celte jeune tille nous est tombée entre les mains pour nous dédommager de l'intrigue polonaise... Elle est ravissante! Il est impossible que ce jeune Chérubin ne l'adore pas; d'ailleurs, vous m'avez dit qu'il vous parlait souvent de sa compagne d'enfance... preuve qu'il ne l'avait point oubliée, comme elle le croit; mais il ne faut la lui rendre que contre son pesant d'or.

Daréna ne répond rien ; il paraît réfléchir profondément. Poicrne n'ose pas le troubler dans ses idées; il présume bien conduire cette affaire.

Le lendemain Daréna soigne sa toilette et se rend avec Poterne à la petite maison. Pendant qu'il va causer avec Louise, Poterne reste en bas avec madame Ratouille, qui assure que la jeune tille n'a pas éprouvé un seul instant d'ennui, parce qu'elle lui a fait les caries toute la journée.

Daréna reste jusqu'à la nuit à tenir compagnie à Louise; eu sortant avec Poterne, 41 garde le même silence que la veille.

Le jour suivant se passe de môme; seulement Poterne remarque que son intime ami devient de plus en plus coquet dans sa mise. Madame Ratouille continue de faire les cartes à Louise, q\\\ trouve que M. de Monfréviile est bien longtemps à venir ; mais Daréna lui répète chaque jour :

— Un peu de patience, il faut bien qu'il revienne, et puisque vous avez tant fait que de l'attendre, il serait peu raisonnable de partir au moment où Monfréviile est près de revenir.

Mais Louise commence à devenir inquiète; il lui semble qufi ce monsieur qui vient lui tenir compagnie, ne lui parle plus avec le même respect et ne se lient plus aussi éloigné d'dle; elle trouve qu'il la regarde trop souvent, trop longtemps; enfin elle a remarqué dans les discours et dans les manières de madame Ratouille des choses qui diminuent beaucoup la confiance qu'elle avait dans celte femme.

Le sixième jour, en quiliaul la petite maison où ils sont restés encore plus longtemps que de coutume, Poterne, qui s'éionne de voir que les choses sont toujours au même point, dit enfin à son compagnon :

— Ah çàl... quel est donc votre projet?... quand verrez-\ous

k jeune marquis?... Quelle histoire contez- vous lui faire au sujet de cette petite ?

Daréna se rengorge dans sa cravate et répond avec suffisance :

— J'ai changé d'idée !... Décidément cette jeune fille est trop jolie pour (jue je la cède à un autre... elle me plaît. Je ne savais plus ce que c'était que l'amour... et elle a fait renaître ce sentiment dans mon cœur délabré! Louise sera ma maîtresse... ensuite, plus tard... quand elle ne me plaira plus... nous verrons.

— Voilà une belle idée! s'écrie Poterne. Si c'est comme ça que «/ous espérez gagner de l'argent ! Devenir amoureux, vous ! c'est pitoyable i... parce que vous avez encore quelques pièces d'or en votre possession... et que vous avez été heureux au jeu depuis quelques jours ; mais tout cela sera vite dépensé... et si vous manquez celte occasion...

— Poterne, si tu ne cesses pas de m'ennuyer, je te casse ce rotin sur le dos. Je veux posséder cette petite ; ce n'est peutêtre qu'une fantaisie, mais il me convient de la satisfaire. C'est un bijou que celte Louise... et pas un bijou faux comme tu en vendais à Chérubin. Demain, tu commanderas un repas délectable et des vins que tu auras U complaisance de ne point acheter à la Courtille ; tu enverras tout cela à ma villa de la barrière de la Ghopinette, je dînerai avec Louise... et j'y coucherai; toi, de ton côté, si madame Ratouille te tente... jeté permets la concierge.

— Ah! sapristi !... j'aimerais mieux cinq ans à Toulon!

— Tu m'as entendu, Poterne : demain ud festin à la petite maison...

— Et vous croyez dooc que cette jeune Louise consentira... à...

— Pourquoi pas... quand je lui aurai fait boire quelques verres de Champagne; et, après tout, si elle ne consent pas, je me passerai de sa permission !... Voilà six jours que je lui lance des œillades brûlantes, si elle ne les a pas comprises, tant pis ! ce n'est pas ma faute, mais je n'ai pas envie de m'en aller en soupirs!

— Allons, se dit Poterne en suivant Daréna, il l'a mis dans sa tête, et tout ce que je dirais maintenant ne servirait à rien.

Pendant que tout ceci se passait, Chérubin et Monfréville parcouraient Paris, s'informant, demandant si l'on avait vu une

jeune fille dont ils donnaient le signalement exact. Tous les gens de la maison de Chérubin avaient aussi été mis en campagne ; M. Gérondif partait dès qu'il avait déjeuné et ne rentrait à l'hôtel qu'au moment du dîner, en jurant qu'il avait fait douze lieu'^s dans sa journée pour chercher Louise. Enfin Jasmin était allé ^ Gagny s'informer si par hasard Louise n'y serait pas revenu '^ ; mais on n'y avait pas revu la jeune fille, et Nicolle, en appre nant qu'on ne savait ce qu'était devenue celle qu'elle avait adopiép, avait versé des larmes, maudit le professeur, qui était cause du départ de Louise pour Paris, et juré d'aller le battre si son enfant ne se retrouvait pas.

Deux jours s'élaient écoulés sans que l'on eût rien appris ; vers la fin du troisième, Chérubin, désolé du peu de succès de ses recherches, venait de quitter Monfréville pour rentrer à son hôtel, lorsqu'en traversant le Pont-Neuf ses regards se portèrent par hasard sur un petit garçon qui tenait en laisse un chien, assez laid, qu'il offrait de vendre aux passants.

La' figure du jeune marchand de chiens avait une expression de malice trop remarquable pour ne point frapper celui qui l'avait déjà aperçue. Chérubin reconnaît sur-le-champ le petit bonhomme qui regardait la maison où Daréna avait conduit la soi-disant comtesse de Globeska, et, sans trop s'expliquer à quoi lui servira celte rencontre, il s'approche de M. Bruno qui le reconnaît aussi et paraît enchanté de le revoir.

— Ah 1 c'est vous, monsieur... je vous reconnais! dit Bruno en regardant effrontément le jeune homme ; c'est vous que l'on vonlîiit attraper... avec une Allemande qui faisait la Polonaise !... Voulez-vous m'acheter mon chien?... C'est un basset... il rapporte mieux que moi... car je ne rapporte jamais, moi.... Six francs, c'est pas cher... Je l'ai trouvé hier, je le vends aujourd'hui... nous sommes à jeun tous les deu.s!. c'esl pourça que vou>' l'aurez à bon marché.

— Ah ! tu vends des chiens, maintenant ? dit Chérubin.

— Dame! faut ben faire queuque chose... puisque les autrcj m'ont mis à la porte... Vous savez bien, votre ami, celui qui faii le fendant ! et puis ce vieux filou de Poterne?... Ah ! c'est qu'ils ont amené une autre jeune fille à la petite maison là-bas... mais celle-là, c'est bi^n autre t;l/ose encore que l'Alsacienne... c'fcsi bien autrement joli !

Une pensée subite a frappé Chérubin; il attire Bruno à l'écart, lui met vingt fraucs dans la main, et lui dit :

— Tiens, ceci est pour loi... et dix fois autant si tu me fais retrouver celle que je cherche...

— Vingt francs ! Oh ! en v'ià de la chance !... J'ai jamais eu tant d'argent à la fois... Le chien est à vous...

— Mais réponds-moi maintenant... Daréna et Poterne ont, dis-tu, conduit une jeune fille à la maison de la barrière?

— Oui... dans une voiture, un vieux sapin.

— Depuis combien de temps... le sais-lu?

— Pardi!,., j'y étais quand ils l'ont amenée... Il y a de cela... auendoz.. sept jours aujourd'hui...

— Sept jours... et il y en a trois que nous la cherchons... Oh ! c'est bien celai... Cette jeune fille est jolie?

— Charmante, et pas l'air d'une margot comme l'autre... Ils lui ont fait.accroire qu'elle était chez un M. de Monfréville... puis ce gueux de Poterne a été chercher, je ne sais où, une vieille femme pour jouer la concierge... et moi ils m'ont fichu à U porte...

— Cette jeune fille, devant toi... ne l'onl-ils pas nommée?...

— Ah ! attendez... je me rappelle... Quand ils sont arrivés, M. Daréna a dit, en faisant entrer la jeune fille :

« Voilà la sœur de lait de mon ami, le marquis Chérubin. »

— C'est elle!... Ah! les misérables, je les forcerai bien à me la rendre!... Pauvre Louise! depuis sept jours au pouvoir de cet infâme Daréna... Ah! pourvu que j'arrive à temps !

— Emmenez-moi avec vous... Si vous vous présentez à leur maison, ils ne vous ouvriront pas...

— J'enfoncerai la porte...

— Oh! elle est solide... mais moi je vous réponds que je saurai me faire ouvrir.

— Viens alors... viens, je doublerai la récompense promise, si bientôt Louise est en mon pouvoir.

— Oh! fameux le tour!.... Ah! ils me mettent à la porte... Merci I On va se venger un peu... Va, Boudin, je te donne la liberté... va chercher à dîner.

Bruno a lâché son chien. Chérubin hésite un moment pour savoir s'il ira faire part à Monfréville de sa découverte; mais chaque instant de retard lui faif craindre que Louise ne soit vie-

;ime de qut^lque attentat ; il se sent assez de résolution, de courage pour Tarracher, seul, aux périls qui la menacent. Il monte avec Bruno dans une voiture, se fait d'abord conduire à son hôtel, dont il n'est pas éloigné, y prend une paire de pistolets, décidé à en faire usage, si cela est nécessaire, pour délivrer Louise; puis, sans avoir même dit un mot chez lui, il remonte en voiture et se fait conduire, avec Bruno, à la barrière de U Chopinette.

La nuit est venue lorsqu'on arrive sur le boulevard extérieur. Chérubin frémit d'impatience, de fureur et de crainte de ne plus trouver sa Louise. Le petit Bruno, qui pense à tout, lui dit :

— Faites arrêter la voiture avant que nou.s soyons tout près de la maison... S'ils entendaient arrêter un fiacre, ça leur donnerait l'éveil.

Chérubin sent la justesse de cet avis; il descend de voiture avec Bruno, ordonne au fiacre de l'attendre, el s'avance seul avec son petit compagnon.

Les volets de la petite maison étaient fermés au rez-dechaussée et au premier ; cependant, à travers des planches mal jointes, il était facile d'apercevoir qu'il y avait de la lumière en bas et au premier.

— n y a du monde! dit Chérubin, dont le cœur bat avec force.

— Oui... C'est ici qu'il faut de la malice pour se faire ouvrir... Attendez, ne soufflez pas... Tenez vos pistolets tout prêts pour les effrayer quand ils auront ouvert... Vous allez voir comme je vas les mettre dedans.

Et Bruno va cognera la porte, se mettant en mên'.G îemps y. siffler el à chanter son air favori : tutu... tutu... tutu r'iututu!

Poterne était alors à table au rez-de-chaussée avec madame Ralouille; Daréna était monté au premier, où il a fait servir le dîner de Louise, en annonçant l'intention de lui tenir compagnie.

Daréna venait de déclarer son amour à Louise, qui, tremblante et saisie d'effroi, commençait à comprendre qu'elle était tombée dans un piège, et suppliait le ciel de venir à son aide.

Au rez-de-chaussée, où l'on ne parlait pas d'amour, on mangeait beaucoup et on buvait encore davantage. Madame Ratouille avait les yenx tellement rapetisses qu'on ne les voyait plus, el

la langue de M. Poterne commençait à s'empâter, lorsque Bruno cogne à la porte.

On est quelque temps sans répondre; enfin la voix de Poterne se fait entendre :

— Qui est-ce qui est là 1

— C'est moi, père Poterne... C'est votre petit singe Bruno ouvrez, s'il vous plaît.

— Qu'est-ce que tu veux> polisson, qu'est-ce que tu viens faire ici? Nous n'avons pas besoin de toi... Va-t'en.

— Je viens chercher une calotte grecque que j'ai oubliée chez vous, je la trouverai, j'en suis sur... Je sais où je la mettais. >.aissez-moi prendre ma calotte et je m'en irai tout de suite.

— Tu nous ennuies... Va le fairedonner des calottes ailleurs... Laisse-nous tranquilles.

— Ah ! si vous ne me laissez pas reprendre mon bonnet qui est chez vous, je cogne toute la nuit à la porte, et je ferai assez de tapage pour faire venir la garde!

Ces mots décident Poterne ; il va ouvrir la porte de la maison, en murmurant :

— Allons, viens chercher ta grecque... Et dépêche-toi de repartir.

Mais au lieu du petit garçon qu'il s'attend à voir entrer, c'est Chérubin qui se précipite dans la maison, tenant à la main un pistolet, dont il pose le canon sur la poitrine de Poterne en lui disant à voix basse, mais avec des yeux qui lancent des éclairs :

— Si tu jettes un cri, je te tuel... Où est Louise?

Poterne a tellement peur, que c'est à peine s'il peut murmurer :

— Ici dessus... avec Daréna.

Chérubin n'en demande pas plus; il s'élance, gravit l'escalier^ 8t d'un coup de genou force et brise la porte de l'appartemert du premier.

Ce n'est plus ce jeune homme faible et timide, qui ne savait ni parler ni agir, c'est un Hercule à qui rien ne doit résistei . En entrant dans la chambre, il aperçoit Louise se débattant et s'efforçant de repousser Daréna, qui cherche à la prendre dans ses bras. Chérubin se jette sur l'homme qui veut outrager Louise, et, le saisissant par le milieu du corps, l'enlève et le rejette avec force de l'autre côtéde la chambre,sur la table où Ton avait servi le diner.

Daréna n'a pas eu le lemps de se rcconn.Utre, ni de se défendre ; sa lêle est allée frapper contre l'angle de la table, son menton a brisé une assiette qui lui coupe la figure, et il tombe, en murmurant le nom de Chérubin.

— Chérubin! s'écrie Louise qui n'ose en croire ses yeux el regarde son libérateur, en versant des larmes de joie. Il serait possible... C'est lui !... C'est vous!

— Oui, Louise... C'est moi, Chérubin, ton ami, ton frère, qui est si heureux de l'avoir retrouvée. Mais, viens, viens. Ahl ne reste pas plus longtemps dans cette infâme maison. Quant à toi, misérable, s'il le reste un peu de cœur, et que lu veuilles avoir l'honneur de mourir de ma main, viens me trouver, et je le prouverai que ce jeune homme que tu croyais si timide, sait se servir d'une épée ou d'un pistolet.

Daréna ne pouvait répondre, il avait perdu connaissance. Chérubin prend la main de Louise et l'entraîne; ils arrivent en bas, où madame Ratoutlle était toujours à table, landis que Poterne essayait de se cacher dans un pot à beurre, et que Bruno faisait sentinelle à la porte. Chérubin ne s'arrête pas un moment près du complice de Daréna; il emmène Louise, dit à Bruno de faire avancer la voiture ; le petit garçon court au fiacre, le ramène près des deux jeunes gens, et ceux-ci montent dedans. Mais avant de s'éloigner, Chérubin, prenant une poignée d'or dans son gousset, la donne à Bruno, en lui disant :

— Tiens, lu as gagné cet or en faisant une bonne action; j'espère qu'il te portera bonheur, et que tu tâcheras de devenir honnête homme.

La voilure est partie. Chérubin tient dans ses mains les deux mains de Louise; pendant quelque temps ces deux personnes qui ne s'étaient pas revues depuis trois ans éprouvent tant de plaisir, de bonheur à se retrouver ensemble, leur cœur est si plein, leur émotion si forte, qu'elles ne peuvent échanger que des mots san.s suite, des phrases entrecoupées.

— C'est vous, Chérubin! balbutie Louise, vous qui m'avex sauvée! Vous vous occupiez donc encore de moi?

— Ah ! Louise, depuis trois jours je parcours Paris... Je vous cherchais de tous côtés depuis trois jours, quand j'ai appris enfin que vous aviez disparu de chez madame de Noirmout. Ahl jf n'ai plus vécu, je n*ai plus eu une minute de repos!

— Il serait vrai... vous m'aimez donc encore, Chérubin?

— Si je vous aime, ma Louise!... Ah! plus que jamais, je le sensl... Pai été longtemps sans vous donner de mes nouvelles, c'est vrai... j'ai dû vous paraître indifférent, ingrat ; mais je complais toujours aller vous revoir, si M. Gérondif ne m'avait pas dit que vous étiez en Bretagne, où vous vous plaisiez tellement que vous ne vouliez plus revenir à Gagny.

— Oh! le menteur!... Et c'est lui qui m'a désolée aussi en m*assurant que vous ne pensiez plus du tout à votre compagne d'enfance, que vous ne vouliez plus la revoir.

— Le vilain homme ! mais c'est affreux, cela !

— Et ce n'était pas vrai, et vous aimez encore votre pauvre Louise? Ah! que je suis heureuse!

Cette fois, le trajet de la petite maison à son hôtel a paru bien court à Chérubin. Il descend de voiture, il fait entrer Louise, il la fait monter dans son appartement. Celle-ci le suit avec confiance, elle est avec celui qu'elle aime, son esprit n'a plus d'autre pensée.

Jasmin, qui est monté porter de la lumière dans l'appartement de son maître, pousse un cri de joie en apercevant la jeune fille, et Chérubin lui explique en quelques mots comment il l'a retrouvée.

— C'était encore ce gredin de Poterne... l'homme aux confitures de navets! s'écrie Jasmin ; et son maître... autre fripon!... Tenez, monsieur, j'avais eu plusieurs fois la pensée qu'ils étaient pour quelque chose dans tout cela!

— Louise restera ici... Et je ne veux plus qu'elle me quitte, dit Chérubin, j'aurais trop peur de la perdre encore. Elle aura un appartement dans cet hôtel... mais, en attendant, cette nui' elle occupera le mien. Jasmin, tu me feras préparer une pièce ici-dessus.

— Oui, mon cher maître.

Louise veut s'opposer à cet arrangement, elle craint de déranger Chérubin, elle dit que la plus petite pièce dans l'hôtel lui suffira; mais Chérubin ne l'écoute pas, et Jasmin s'éloigne pour exécuter ses ordres.

Les deux jeunes gens restent seuls. Alors Chérubin ne peut se lasser de regarder et d'admirer Louise ; il la retrouve si belle, gi gracieuse, si séduisante, qu'il s'écrie :

— Et je vous avais oubliée pour toutes ces femmes que j'avais cru aimer à Paris ! Ah ! Louise, il n'y en a pas une seule qui puisse vous être comparée 1

La jeune fille raconte à son ami tout ce qu'elle a fait depuis qu'elle a quitté le village ; elle ne lui cache aucune de ses pensées; elle n'a aucun secret pour lui. Arrivée à son entrée chez madame de Noirmonl, elle lui fait part de tous les incidents qui ont marqué son séjour; puis, portant tout à coup ses mains contre sa poitrine, elle s'assure qu'elle possède toujours la lettre qu'elle doit remettre à M. Monfréville, et que Daréna voulait qu'elle lui donnât, lorsque Chérubin est arrivé si à propos pour la défendre.

— Demain je vous conckiirai chez Monfréville, dit Chérubin, caf ce soir il est trop tard pour le faire prier de venir. Madame de Noirmont vous a dit qu'il vous ferait connaître votre père; mais, ma chère Louise, quelque chose qu'il arrive, jurons de ne plus nous séparer... Si vous n'avez point de parents, je vous tiendrai lieu de tout... je serai votre protecteur... votre ami. ..votre...

Chérubin ne sait comment achever, mais il prend la main de Louise et la couvre de baisers. La jeune fille se trouve si heureuse d'être toujours aimée du compagnon de son enfance, qu'elle fait avec joie le serment qu'il lui demande. Tous deux ne peuvent se lasser de se répéter qu'ils s'aiment, qu'ils s'aimeront toujours; puis ils se rappellent les plaisirs de leur jeunesse, leurs premiers jeux, les doux moments qu'ils ont passés ensemble, ces journées si courtes et si belles, qu'ils pourront connaître encore.

Pour deux êtres qui s'aiment sincèrement et qui ont été longtemps sans se voir, le temps s'écoule sans que l'on s'aperçoive de sa durée. Depuis longtemps Jasmin était venu dire à son maître qu'on lui avait préparé un appartement à l'étage supérieur, et Chérubin avait renvoyé son vieux domestique, en se disposant à se retirer aussi. Mais il recommençait à causer avec Louise, il reposait avec bonheur ses yeux sur les siens, qui étaient remplis de tendresse et d'amour. Ils échangeaient de nouveaux serments de s'aimer sans cesse, et ne pensaient plusâ se quitter.

Tout à coup une horloge voisine se fait entendre : elle sod» «ait deux heures du matin.

— Mon Dieu! il est bien tard, dit Louise, deux heures de la nuit... je ne m'en serais pas douté!... Mon ami, je vous empêche de prendre du repos... il faut nous quitter mais

seulement jusqu'à demain.

— Allons, dit Chérubin, je vous laisse dormir, Louise

Bonsoir puisqu'il le faut.

Et le jeune homme regardait tendrement la jeune fille, et il ne s'en allait pas ; enfin il reprend avec un certain air embarrassé :

— Louise... avant de vous quitter... ne me permettrez-vous pas de vous embrasser?... Je n'ai pas encore osé depuis que je vous ai retrouvée... et pourtant... au village nous nous embrassions souvent!...

La jeune fille ne voit pas pourquoi elle refuserait à l'ami de sa jeunesse cette douce faveur qu'elle lui accordait autrefois, et pour toute réponse, elle se rapproche de lui. Chérubin a volé dans ses bras, il la presse contre son cœur, mais son baiser n'est plus celui d'un enfant... Louise s'aperçoit trop tard de son imprudence; comment fuir un danger que l'on n'a pas prévu ?... Et puis il y a des fautes si douces à commettre... et Chérubin lui jure si bien qu'il l'aimera toujours!... Il a cessé d'être timide celle fois !

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