LES AMOURS DE MONFRÉVILLE
Le petit point du jour a retrouvé Chérubin dans les bras de Louise; l'appartement préparé à l'étage supérieur avait été inutile pendant la nuit. Mais quand vient le matin, le jeune homme y monte bien doucement, afin que les gens de sa maison puissent croire qu'il y a passé la nuit. Sur les neuf heures, il sonne Jasmin, et lui dit d'aller voir si mademoiselle Louise est levée et peut îe recevoir.
Le vieux domestique s'empresse de s'acquitter de sa commission, et il revient d'un air radieux dire à son jeune maître que sa bonne amie est levée, qu'elle est belle et fraîche comme une
rose, et que l'on voit bien qu'elle a parfaitement dormi toute ia nuit.
Chérubin sourit de la perspicacité de Jasmin, et s'empresse de se rendre près de Louise.
La jeune fille verse des larmes, et cache sa figure dans le sein de celui qu'elle aime; mais Chérubin lui dit, avec ces accents qui peignent l'amour et qui arrivent si viie au cœur d'une femme :
— Pourquoi te repentirais-tu d'avoir fait mon bonheur, lorsque désormais je veux employer toute ma vie à faire le lien ? Nous ne nous quitterons plus, tu seras ma fidèle compagne, ma femme chérie...
— Non, répond Louise en pleurant; vous êtes riche, vous êtes d'une haute naissance... et vous ne pouvez pas épouser une pauvre fille qui n'a poinl de parents... Je vous aimerai toute ma vie, mais je ne puis pas être vo:re femme ; car un jour viendrait peut-être où vous vous repentiriez de m'avoir donné ce titre... et alors je serais trop malheureuse !
— Jamais... et c'est bien mal à toi d'avoir cette idée-là I... Mais, d'ailleurs, cette lettre que tu vas remettre à Monfréville doit te faire connaître tes parents... Eh bien 1 je me jetterai à leurs pieds, il faudra qu'ils consentent à ce que je sois ton mari.
Louise pousse un soupir et baisse les yeux, en répondant :
— Maintenant... suis-je encore digne de retrouver mes parents 1... Cette lettre, il me semble que je n'oserai plus la remettre à ce monsieur... peut-être fcrais-je mieux de la déchirer.
Chérubin parvient à calmer les craintes de Louise ; il se décide à écrire à son ami et à lui envoyer la lettre que la jeune fille n'ose plus lui porter. Il se hâte donc d'adresser à Monfréville le billet suivant *
t Mon ami, »
« J'ai retrouvé ma Louise, c'est un ange qui embellira ma vie... Elle ne peut plus être à un autre maintenant, car elle est à moi... 0 mon cher Monfréville, je suis les plus heureux des hommes, et je n'ai pas eu peur cette fois!... Mais aussi je n'aimais pas les autres femmes, et j'adore celle-ci.
« Madame deNoirmont avait donné à ma Louise une lettre pour vous, en lui disant que vous pourriez lui faire connaître son
père... et c'est en cherchant votre demeure qu'elle a rencontré ce misérable Daréna, qui l'avait menée dans sa petite maison, en lui faisant croire qu'elle était chez vous. Heureusement, je suis arrivé à temps!... Je vous envoie cette lettre, mon ami; venez vile nous dire ce que vous savez... Mais si les parents d€ Louise voulaient me séparer d'elle, ne les lui faites pas conaaître ; car, désormais, nous ne pouvons plus exister l'un sans l'autre. »
Chérubin a signé cette lettre; il met dedans celle qu'on avait donnée à Louise, et de grand malin il envoie tout cela chez son ami.
Monfréville était seul chez lui lorsqu'on lui apporta la missive de Chérubin : il se hâte d'en prendre connaissance. En lisant le nom de madame de Noirmont, en apprenant ce qu'elle a dit à Louise, il devient pâle et tremblant, ses yeux se portent aussitôt sur la lettre renfermée dans celle de Chérubin ; il regarde la suscription et s'écrie :
— Oui... c'est elle qui m'écrit... je reconnais ces caractères, quoiqu'il y ait bien longtemps qu'ils n'aient frappé ma vue... Mon Dieu !.. quel événement a pu la décider à m'écrire... après avoir juré de ne plus voir en moi qu'un étranger... d'effacer le passé de son souvenir?... Et cette jeune fille qu'elle m'adressait... Ah ! si j'osais espérer 1...
Et Monfréville brise le cachet qui ferme la lettre de madame de Noirmont. Avant de lire, il est obligé de s'arrêter encore, car il est tellement ému que ses yeux ont de la peine à distinguer les caractères ; enfin il tâche de se remettre el lit .
« Monsieur,
« Lorsqu'au mépris de vos serments vous me laissiez pleurer près du berceau de mon enfant une faute que vous ne veniez pas ;éparer, j'avais juré que vous ne connaîtriez jamais cet enfant... It même, je dois le dire, l'enveloppant dans la haine que je ressentis dès lors pour mon séducteur, j'abandonnai ma fille aux villageois auxquels je l'avais confiée, et je me promis de ne jamais la revoir. Plus tard, ma position me faisait un devoir de tenir ce s^^rment. Mon père, qui, grâce au Ciel, ignora toujours la faute de sa fille, avait disposé de ma main ; mariée, mère de famille, épouse d'un homme aussi sévère sur l'honneur que
318 L'AMOUREUX TRAT^Sl
jaloux de sa réputation, j'aurais fait à la fois le malheur de ma fille, le mien et celui de M. de Noirmont, si par une seule démarche imprudente je m'étais exposée à faire soupçonner une faute de ma jeunesse. Vous dire que j'étais heureuse, serait vous tromper ; une mère peut-elle l'être, lorsqu'elle a repoussé de ses bras un de ses enfants? Je me reprochais souvent les caresses que je donnais à ma fille... car je me disais, au fond de mon âme, que j'en avais une autre qui avait autant de droits à ma tendresse, et que je l'avais éloignée de mes bras!... Ces remords n'étaient point suffisants, sans doutej et le Ciel me réservait une plus terrible punition 1 II y a quelques mois, pendant un voyage que je fis, une jeune fille fut admise dans ma maison en qualité de femme de chambre. Sa douceur, le charme répandu sur toute sa personne lui avaient gagné tous les cœurs... Moi-même, je me sentis entraînée vers elle ; mais jugez de ma position en apprenant que cette jeune fille, élevée au village de Gagny, par les bontés d'une paysanne nommée Nicolle, était ce même enfant que je lui avais jadis abandonné ! Ma fille chez moi en qualité de domestique... servante chez sa mère!... ah! monsieur, pouvais-je supporter cette affreuse situation?... A chaque instant tentée de me jeter dans les bras de Louise... de la presser contre mon cœur... puis, me rappelant mon époux... mon autre fille... l'honneur d'une famille entière... il fallait mourir ou sortir de cette position. Enfin, je viens de voir Louise, je n'ai pas pu lui avouer que j'étais sa mère, mais je l'ai suppliée de s'éloigner, et la pauvre enfant a cédé à mes prières. Cependant, touchée du tendre attachement qu'elle m'a témoigné, je me suis décidée à lui rendre son père. Cette enfant, qu'à votre retour en France vous m'aviez suppliée en vain de vous faire connaître, c'est Louise, cette jeune fille si belle et si sage qui vous remettra cette lettre. Rendez-lui son père, monsieur ; quant à sa mère, vous ne devez pas la lui nommer, mais son cœur saura sans doute la lui faire deviner! »
« Amélie de Noirmont. »
En achevant la lecture de cette lettre, Monfréville s'abandonne à l'ivresse la plus vive, ses yeux parcourent encore le billet écrit par madame de Noirmont, il craint d'être le jouet d'une illusion; il est trop heureux de penser aue cette Louise,
vanle la beauté, la douceur, la sagesse... est cet enfant qu'il brûlait de le retrouver. Mais bientôt un souvenir vient modérer les transports de sa joie, il se rappelle la lettre de Chérubin, il la prend, il la relit de nouveau, et un sentiment de tristesse se peint dans ses yeux et il soupire, en murmurant :
— Le ciel n'a pas voulu que mon bonheur fût parfait, et c'est sans doute encore pour me faire expier ma faute ; mais après avoir été si coupable... il ne me restera plus qu'à pardonner.
Louise et Chérubin étaient toujours ensemble; ils attendaient, avec impatience, l'arrivée de Monfréville, et à cette impatience se mêlait une crainte secrète dont ils ne pouvaient pas bien se rendre compte.
Enfin, Jasmin annonce : Monsieur de Monfréville.
Louise, toute émue, baisse les yeux ; Chérubin court au-devant de son ami, mais il s'arrête en remarquant son air sérieux, sévère même, et il balbutie en lui tendant la main :
— Est-ce que vous n'avez pas reçu ma lettre, mon ami? Monfréville ne touche pas celte main que lui tend Chérubin ;
il porte ses regards sur la jeune fille qui se tient, en tremblant, à l'extrémité de la chambre, et, tout en la regardant, il sent ses yeux se mouiller de larmes. Mais, s'efforçant de cacher l'émotion qu'il éprouve, il va s'asseoir à quelques pas de Louise, qui tient toujours ses yeux baissés, et fait signe à Chérubin de prendre un siège, en lui disant:
— Oui, j'ai reçu votre lettre... et j'ai lu celle de madame de Noirmont, qui m'apprend comment mademoiselle a été adoptée par la même femme qui vous a nourri.
— Eh bien I mon ami, est-il vrai que vous connaissez... le père de Louise... que vous pourrez l'aider à le retrouver... Mais croyez-vous qu'il la rendra heureuse... qu'il ne mettra pas d'obstacle à notre amour?
Monfréville regarda encore la jeune fille, en balbutiant :
— Oui, je connais le père de mademoiselle.
Louise lève les yeux alors, et les porte sur Monfréville avec un sentiment d'espoir et de tendresse filiale, en s'écriant :
— Vous connaissez mon père? Ah! monsieur, s'il était vrai qu'il daignât m'aimer... et... me...
La jeune fille n'achève pas. Sa voix tremble et la parole expire sur ses lèvres. Monfréville reprend au bout d'un moment :
— Avant de répondre à vos questions, il est nécessaire que je vous raconte une histoire de ma jeunesse... Veuillez me prêter toute votre attention.
« J'avais vingt-deux ans à peine, j'étais riche, indépendant, déjà maître de mes volontés et fort peu de mes passions !... Alors, j'aimai une demoiselle d'une famille honorable... Elle n'avait plus de mère pour veiller sur elle, et, pendant une absence de son père, mon amour sut triompher de sa vertu... Ahl c'est une grande faute que d'abuser d'un sentiment qu'on a fait naître, pour entraîner celle que l'on aime à l'oubli de ses devoirs... et il est bien rare que l'on n'en soit pas puni! »
Ici Chérubin se trouble et n'ose plus porter ses regards sur Monfréville, tandis que Louise, pâle et tremblante, sent de grosses larmes s'échapper de ses yeux.
— Bientôt, reprend Monfréville, obligé, pour des affaires, de me rendre en Angleterre, je partis en promettant à celle que j'avais séduite, de revenir, sous peu de temps, demander sa main à son père. Mais lorsque je fus loin d'elle, l'inconstance, trop naturelle chez un jeune homme, me fit oublier mes prom^esses. Cependant je reçus une lettre par laquelle on me disait que l'on allait devenir mère, que je devais me hâter d'accourir, si je voulais lui sauver l'honneur et réparer nia faute. . . Eh bien ! cette lettre, je la laissai sans réponse : un autre amour m'occupait!... Deux années s'écoulèrent. Je revins en France ; alors, me rappelant celle que j'avais lâchement abandonnée, et cet enfant qui ne connaissait pas son père, j'étais résolu à offrir mon nom, ma main à cette personne envers laquelle j'avais été si coupable. Mais il n'était plus temps, elle était mariée ! Mariée à un homne d'un rang honorable, je ne doutais pas qu'elle ne fût parvenue à cacher sa faiblesse à tous les yeux , mais je brûlais de sivoir r,e qu'était devenu mon enfajit. Après bien des tentatives inuii'ies, je parvins enfin à me procurer un entretien secret a\ec celle qui m'avait tant aimé ; mais alors , je ne retrouvai plus qu'une femme courroucée, implacable, qui, à toutes rhes prières, ne réponiil que ces mots : « Vous m'avez abandonnée, quand je vous su[)pliais de venir me nommer votre épouse et de donner un père à votre enfant. Je ne vous connais plus ! Je veux perdre le souvenir d'une faute dont je rougis, et quant à votre fille, toutes vos prières seraient inutiles, vous ne saurex jamais ce
qu'elle est devenue. » Cet arrêt, prononcé par une femme outragée, ne fut que trop rigoureusement exécuté... Seize années se passô-rent... En vain, quelquefois, j'avais renouvelé mes prières, )n les avait laissées sans réponse... et maintenant, Chérubin, vous connaissez la cause de cette tristesse qui, parfois, venait m'assaillir au milieu des cercles les plus frivoles, de cette inégalité d'humeur que l'on remarquait en moi ; c'est qu'au milieu dei bruyants plaisirs du monde, le souvenir de mon enfant revenait alors à ma pensée, el celte fortune que l'on m'enviait, ce bouheur dont je paraissais jouir, ah !=.. je l'aurais donné de bon cœur pour presser une fois ma fille dans mes bras!... Mais aujourd'hui mes vœux sont exaucés... aujourd'hui une amie... de celle qui m'aima jadis, daigne enfin me rendre ma fille... 0 mon Dieu !... quand je devrais être si heureux de la retrouver, faut-il que j'apprenne en même temps qu'elle fut coupable 1 faut-il que cette séduction, qui fit le malheur de sa mère, soit aussi le partage de mon enfant...
Monfréville n'a pas achevé ces paroles, et déjà Louise et Ghérabin sont allés se précipiter à ses pieds. Le visage baigné de larmes, tous les deux embrassent ses genoux, el Louise tend ses bras vers lui, en murmurant d'une voix tremblante :
— Pardonnez-moi, mon père... pardonnez-nous!... Hélas ! je ne connaissais pas mes parents... et Chérubin était tout pour moi!
Monfréville ouvre ses bras aux deux amants qui se précipiieut sur son cœur, et leur dit en les embrassant :
— Oui... je dois pardonner... car au lieu d'un seul, j'aurai désormais deux enfants.