‹ L'amoureux transiChapitre 3 sur 29 · UNE SURPRISE DE JASMIN · texte numérisé non relu

UNE SURPRISE DE JASMIN

Le baptême du petit Chérubin eut lieu quelques jours après ea naissance; alors ce fut encore fête dans l'hôtel.

Lo marquisétail libéral, généreux; c'est ordinairement la vertu des roués; il répandit l'argent avec profusion, et dit à Jasmin de mettre la cave au pillage; le valet de chambre, dont le nez bourgeonné trahissait la passion favorite, promit à son maître d'exécuter ponctuellement ses ordres.

Une société élégante et choisie était venue saluer le haplême du petit Chérubin; les salons de l'hôtel étaient resplenrlissants de lumière, on causait, on faisait la partie, puis on allait (mai? pas plus de deux à la fois, c'était l'ordre du docteur) voir l'accouchée et admirer son poupon.

Le poupon, qui était venu au monde si gras, si frais, si rose, commençait à maigrir, à mollir et à jaunir : on s'extasiait encore sur sa jolie hgure, mais on ne pouvait plus s'extasier sur sa santé.

Cependant le fils du marquis était l'objet des soins constants de sa mère, qui avait pour lui la plus vive tendresse, le couchait à côté d'elle et ne voulait pas le perdre de vue un seul moment.

Tout cela est très-bien ; mais on n'élève pas les enfants avec de la tendresse, des car. sses, des baisers et de douces paroles : la nature exige une nourriture plus substantielle; or, celle que madame la marquise offrait à son premier né était évidommpnt de mauvaise quahié, et, loin d'être abondante, ne se présentait qu'en fort petite quantité. Enfin, soit que le régime de la panade eût été contraire à la santé de madame de Grandvilain, ce qui était présumable, soit toute autre cause, occulte ou ostensible, \p fait esi que la uiaman du petit Chérubin n'avait que fort f>eu d'un mauvais lait à offrir à son fils, qui était venu an monde avr ii:i fort bon appel il.

Jean-Jacques Uoussoau a dit qu'une mère devait nourrir son enfant, que cela était un crime de mettre ces pauvres petits entre les mains de mercenaires qui ne pouvaient avoir pour eux la tendresse maternelle et faisaient tout simplement métier de tcnr corps, et, à l'appui de ce raisonnement, il nous cite les ani- .naux qui nourrissent leurs enfants eux-mêmes et ne vont jamais en chercher d'autres pour les remplacer.

.Mais d'abord on pourrait répondre à Jean-Jacques que les animaux mènent une vie réglée... réglée au moins suivant leur nature et leurs forces physiques. A ve^"vous entendu dire que ifj

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nonnes, les ourses, les chattes mômes passaient la nuit au bal, donnaient des soirées et dînaient souvent en ville ? Non je pense ; ni moi non plus.

On nous permettra don», d'établir une différence entre les animaux et les hommes, et malgré la profonde estime que nous avons pour le philosophe de Genève, nous lui dirons encore que dans notre monde il y a des positions, des états, des commerces qui ne permettent pas à une femme de remplir ce devoir de mère auquel il veut que toutes se soumettent. Lorsque pour vivre une femme est obligée de s'établir pendant une journée dans un comptoir, ou de travailler constamment à l'aiguille, comment voulez-vous qu'elle puisse tenir à chaque instant son entant dans ses bras ? A plus forte raison ne doit-elle pas le faire si sa santé est fniblo et chancelante.

Les nourrices vendent leur lait, dites-vous, et n'ont jamais pour un enfant la tendresse d'une mère.

D'abord il n'est pas prouvé qu'une nourrice n'aime pas tendrement son nourrisson; il y a tout lieu de croire, au contraire, qu'elle s'attache au petit être dont elle entretient la vie, et puis, au total, lors même que ce serait simplement un commerce... est-ce que le boulanger a de la tendresse pour les personnes auxquelles il vend du pain?... est-ce que cela nous empêche de vivre de ce p;\in-l:\?

Les phiiosopiies, les hommes de génie, les grands hommes mômes, avancent parfois des propositions fort peu orthodoxes... et se trompent lout comme les autres hommes.

Mais il y a des gens qui prennent pour de fort belles pensée? tout ce (jui son de la plume d'un homme qui a écrit de grandes choses!... ces gens-là sont bien bons ! Vous trouvez rarement de l'or sans alliage ! et l'homme produirait-il ce que la nature ne peut faire? Il y a également des gens qui, en se promenant dans un cimetière, croient à la véracité de toutes les inscriptions çravées sur les ♦omboaux et d'après lesquelles les personnes enterrées là auraient été des modèles de vertu, de bonté, de probité, etc., etc.. Je respecte infmimeot les morts, mais je ne vois aucune nécessité à vouloir tromper les vivants. Ceux qui ne sont })lus ne valaient pas mieux que nous; et nous ne valons pas mieux que ceux qui nous succéderont.

Nous disions donc que le petit Chérubin n'était plus beau

:omme un ange, quoiqu'il en portât le nom, mais -cela n'empèfhail pas tous ceux qui venaient saluer l'accouchée de lui faire des compliments sur son poupon. La bonne Aménaïde écoutait avec un doux sourire toutes les paroles flatteuses qu'on adressail à son fils. Pendant ce temps, M. le marquis s'étendait dans uu fauteuil, se caressait le gras des jambes et secouait la tète, en ! egardant les dames d'un air qui voulait presque dire :

— Quand vous voudrez en avoir autant, adressez- vous à moil Heureusement pour lui, aucune de ces dames n'avait envie

de le mettre à l'épreuve.

Vers les dix heures du soir, au moment où le docteur engageait madame la marquise à ne plus recevoir personne dans sa chambre et à lâcher de prendre du repos, un bruit soudain se fit entendre dans la cour de l'hôlel, puis une lueur plus vive éclaira les appartements, puis quelque chose de brillant comme la foudre passa devant les croisées.

C'était Jasmin qui, pour fêter le baptême du fils de son maître, avait eu l'idée de tirer un teu d'artifice dans la cour de l'hôtel, afin de causer une surprise agréable au marquis et à toute la société, et qui venait de faire partir une boîte, puis une fusée, poui attirer tout le monde aux fenêtres.

En effet, le bruit de la boîte avait causé une émotion protonde dans l'hôtel ; on avait cru entendre le canon : l'accouchée avait sauté dans son lit, l'enfant dans son berceau, M. le marquis sur, son fauteuil, et toute la compagnie sur n'importe quoi. Chacun s'était regardé d'un air efifaré en se disant :

— Qu'y a-t-il?... — Quel bruit!... — C'est le canon 1... — On se bat dans Paris !...

— On se bat?...

— Ah ! mon Dieu! est-ce que l'usurpateur est encore revenu?

Uappelez-vous que l'on était alors en l'année mil huit cent dix-neuf, et que, dans un hôtel du faubourg Saint-Germain, c'était assez ordinairement par le nom d'usurpateur que l'on désignait Napoléon.

Il y eut un moment de boulevari dans le salon; quelques hommes voulaient courir aux armes, d'autres ne cherchaicnl «^ue leurs chapeaux, les femmes couraient après les hommes, ou se disposaient à se trouver mal, et quelques-anes parlaient tout

bas dans des coins à des jeunes gens que, jusque-là, elles avaient eu à peine Tuir de regarder

II y a des gens qui tirent parti d« toutes les occasions et mettent à profil toutes les circonstanc-îs. Ce sont nécessairement les personnes les mieux organisées.

Au milieu de ce tumulte, on entendit partir de la cour une voix perçante qui criait :

— C'est en l'honneur du baptême et pour fêter la naissance du fils de notre digne maître, M. le marquis de Grandvilain, ei «le madame la marquise, son épouse, que nous allons vous offrir un feu d'artifice.

A peine avait-on entendu la fin de ces paroles qu'un changement à vue s'opérait sur tous les visages (excepté sur celui des personnes qui causaient dans les petits coins). Les hommes se mirent à rire aux éclats, les dames jetèrent de côté les châles, les chapeaux qu'elles avaient mis à la hàle ; elles coururent se regarder dans les glaces, car la coquetterie est le premier sentiment qui se réveille chez ces dames quand les autres sont engourdis; ensuite tout le monde se porta aux fenêtres, en disant:

— Un feu d'artifice!... c'est un feu d'artifice... Oh! mais c'est une surprise charmante !

— Oui, disait le vieux marquis de Grandvilain, qui avait été plus effrayé que tous les autres, oui... c'est une jolie idée de ce diable de Jasmin... Mais seulement il aurait dû me prévenir qu'il voulait me surprendre, parce qu'alors je m'y serais attendu et cela m'aurait moins... étonné.

La société s'est placée aux fenêtres; les dames sur le devatii, les hommes derrière les dames et obligés de se pencher un peu pour voir quelque chose ; mais tout le monde paraît fort content, et personne ne changerait sa place pour une autre.

Le marquis seul est sur le devant d'une croisée, et assis dans un fauteuil, dans la chambre de son épouse, à laquelle il dit :

— Tu ne verras pas les pièces d'en bas, chère amie, mais je te. les expliquerai, et quant aux fusées et aux serpenteaux, de tOB lit lu pourras les voir parfaitement.

— Si cela allait effrayer Chérubin ! disait la marquise en plaçant le berceau de son fils au fond du lit.

— Ne craignez rien, marquise; mon fils tiendra de moi, il aimera le bruit et l'odeur de la poudre!...

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Cependant, Jasmin, qui avait suivi les intentions de son maître en faisant mettre la cave au pillage, et s'était donné une fort belle pointe de gaité ainsi que ses camarades, semblait alors être revenu à vingt ans et se promenait dans la cour, au milieu des pièces d'artifice, comme un général au milieu de sea soldats.

Dans le coin le plus reculé de la cour on avait placé les boîtes, c'était la grosse artillerie; on ne devait plus en tirer qu'au moment du bouquet. Mais comme, en tombant de ce côté, quelques débris d'artifices auraient pu entrer dans l'intérieur des boîtes et les faire partir avant le moment pour lequel on les réservait, le cuisinier de l'hôtel, homme de précaution, et qui servait de second à Jasmin, était allé prendre dans sa cuisine des couvercles de casseroles, une lèche-frite, une daubière, et avait placé tout cela sur les boîtes, qui sont faites comme des tuyaux de poêle, mais dont la dimension est proportionnée à la quantité de poudre qu'elles contiennent : par conséquent, la lèche-frite avait été placée sur la plus forte boîte, la daubière sur un numéro moindre, et les couvercles de casseroles sur les plus petites, et tout cela devait empêcher que des étincelles ou des débris enflammés de fusées ne pénétrassent dans les boîtes.

Jasmin promenait ses regards sur les croisées ; il attendait, pour commencer, que toute la compagnie fût placée.

Le cuisinier, non moins impatient que le vieux valet de chambre, et auquel le vin du marquis avait monté la tête, se tenait près des pièces d'artifice, ayant une mèche enflammée d'une main et de l'autre repoussant son bonnet de coton sur son oreille gauche.

Pendant ce temps, la grosse Turlurette et deux autres domestiques dansaient en rond autour d'un transparent qui repré- -cniait une lune que Jasmin assurait être le portrait du jeune Chérubin.

— Ils y sontl tout le monde est aux fenêtres... nous pouvons tirer le feu, dit Jasmin, après avoir jeté un dernier regard sur les croisées.

— Oui, oui, commencez, dit Turlurette. Oh! que ça va être beau!

— Pas de femmes ici I crie le cuisinier d'un ton déterminé,

vous nous feriez faire quelques bêtises... montez au second, mesdemoiselles...

— Bah! on m'avait dit qu'on me laisserait tirer au moins un petit pétard!... n'est-ce pas, monsieur Jasmin?

— Oui! oui! s'écrie Jasmin, aujourd'hui il faut que tout le monde s'amuse! c'est pour notre jeune maître!... Turluretle tirera sa petite fusée... c'est bien le moins... mais tout à l'heure... plus tard... Attention, cuisinier... commençons... à nos pièces!

Le feu commence par quelques serpenteaux, des flammes du Bengale, desfusérs;la société regardait, ot lorsqu'une pièce d'artitice semblait se diriger contre Ufie fenêtre, les dames se reculai(>nt et rentraient en poussant de petits cris de terreur, mêlés de grands éclats de rires; les hommes rassuraient ces daines, en leur prenant les mains, en les pressant dans les leurs; je ne suis pas persuadé qu'ils ne prenaient que cela, mais enfin, les dames se laissaient rassu^r, on se replaçait, on applaudissait, on était très-content, et de sa croisée le vieux marquis disait t son épouse :

— Ma chère amie, c'est superbe ! c'est admirable I... c'est éblouissant!... je regrette bien que tu sois si loin!

— Mais, mon ami, si cela allait mettre le feu à l'hôtel !

— N'aie aucune crainte... Jasmin est prudent! il aura prévenu le poste des pompiers qui est tout près de nous; d'ailleurs la cour est fort grande... il n'y a aucun danger.

La tendre Aménaïde n'était pas Irès-rassurée; elle aurait préféré que l'on ne tirât point de feu d'artifice pour le baptême de son jeune fils; mais tout le monde paraissait satisfait et elle n'osait priver la compagnie du plaisir qu'elle prenait à ce spectacle.

Bientôt des applaudissements retentissent de tous côtés : c'était le transparent avec la lune que Jasmin venait d'allumer en criant :

— Portrait de notre enfant, le jeune Chérubin de Grandvilain. Alors chacun avait applaudi de confiance, quoique l'on s'écar-

quillât en vain les yeux pour découvrir un visage dans la lune peinte sur le transparent, mais on attribuait cela à la fumée, et plusieurs personnes ne craignaient pas de s'écrier :

— 11 est ressemblant!... parole d'honneur!... on le reconnaît!... C'est une bien jolie id^frî... il n'y a que chez M. le marquis de Graûdvilain aue Too voit ce.s choses-là!

Pentlanl que la société admirait le transparent, mademoiselle Turlurette, rêvant toujours à son idée de faire partir quelque chose, s'était approchée de Jasmin, en lui disant :

— Donnez-moi votre mèche... c'est à mon tour... Qu'est-ce que je vais faire partir?

— Tenez, mademoiselle Turlurette, mettez le feu à ce soleil ; mais n'aurez-vous pas peur?...

— Moi, peur! oh! que non... montrez-moi seulement où je dois allumer...

— Tenez... voici la mèche.

La grosse Turlurette a saisi la mèche que lui présente Jasmin, et elle s'approche de celle qui s'échappe du soleil: mai^fé tout le courage dont elle voulait taire preuve, la grosse fille éprouvait une assez forte émotion; car de sa vie elle n'avait mis le feu à aucune pièce d'artifice. Après avoir approché la flamme qu'elle portail de l'endroit qu'on lui a indiqué, lorsqu'elle entend le feu siffler et partir subitement près d'elle, une subite terreur s'empare de Turlurette; se croyant brûlée par des étincelles du soleil, elle se sauve de l'autre côté de la cour en retroussant d'une main sa robe comme si elle eût voulu en faire une ceinture et de l'autre main tenant toujours sa mèche allumée, qu'elle jette sans y regarder dans le premier endroit venu.

Le soleil avait fait merveille, il avait tourné comme un tonton, toute la société applaudissait aux fenêtres, les uns disaient :

— C'est aussi joli qu'à Tivoli.

Un autre s'écriait :

— C'est presque aussi beau que ceux que Ion tire chez moi, à ma fête, à ma terre, dans mon parcl

Enfin le vieux marquis avait penché une partie de son corpi en dehors de la croisée, en criant :

— Bravo! mes enfants! je suis irès-content! vous pouvez encore NOUS régaler après le feu.

Mais M. de Grandvilain avait à peine achevé ces paroles, lorsqu'une détonation terrible se fait entendre et ébranle l'hôtel jusque dans ses fondements : c'était toutes les boîtes petites et grandes qui parlaient en même temps, parce que dans sa frayeur la gros^e Turlurette avait jeté sa mèche au milieu de grosses pièces d'artifice rébCrvées pour le bouquet.

Si les bol!es n'avaient fait que partir, on en eût été quitte

pour entendre trop tôt un bruit réservé pour la fin de la fôte, mais malheureusement lorsque le feu s'y était communiqué elles étaient encore couvertes par les divers ustensiles de cuisine que le maître d'hôtel avait placés dessus par précaution, et en même temps que la détonation subite surprenait tout le monde, même ceux qui tiraient le feu, la lèche-frite, la daubière et les couvercles de casseroles étaient lancés dans les airs avec une force effrayante.

M. de Grandvilain, quj venait de remercier ses gens, eut une oreille emportée par la lèche-frite qui pénétra dans la chambre et alla retomber jusqu'au pied du lit de l'accouchée. Plusieurs personnes de la compagnie furent alteinies par les couvercles de casseroles : une jolie femme eut quatre dents brisées , un beau jeune homme qui se penchait contre elle eut le nez fendu par le milieu, ce qui plus tard lui donna un faux air d'un danois, enfin de tous côtés ce n'étaient que cris, lamentations, imprécations, et ceux même qui n'avaient rien attrapé criaient plus fort que les autres, en disant :

— Voilà ce que c'est que de permettre à des domestiques de

tirer un feu d'artifice Le cuisinier a mis dans le bouquet tous

les ustensiles de son métier... c'est bien heureux qu'il n'ait pas eu l'idée de faire sauter ses fourneaux.

La compagnie en avait bien assez. Tout le monde partit, les uns pour aller se faire panser, les autres pour raconter co qui venait de se passer chez M. de Grandvilain.

Au milieu de ce désastre, Jasmin avait reçu la daubière qui, après avoir sauté en l'air, était retombée sur sa tête ; el la figure du fidèle valet de chambre était couverte de brûlures et ressemblait parfaitement à une écumoire. Gela n'empêcha pas Jasmin de se présenter d'un air piteux devant son maître qui était en train de chercher son oreille.

— Monsieur, dit le valet de chambre, je suis désolé... je ne comprends pas comment cela s'est fait... mais ce n'était pas fini... il y a encore le bouquet... et si vous vouliez...

Le marquis, furieux, leva sa canne sur Jasmin sans vouloir en entendre davantage, et madame de Grandvilain se souleva à lemi sur son lit en disant au pauvre valet d'une voix imposante :

— Au nom de mon époux, désormais je vous défends de tirer aucune espèce de chose dans notre maison.

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