CHAPITRE IV
NOUVELLE MANIÈRE d'Élever les enfants.
Le feu d'artifice tiré pour le baptême du petit Chérubin avait clos toutes les fêtes à l'iiôiel de Grand vilain. Le marquis était ijien parvenu à retrouver son oreille, mais il n'y avait pas eu .riOyen de la remettre en place, il lui avait donc fallu se résoudre à terminer sa carrière avec une seule oreille, chose fort désagréable quand, pendant soixante-dix ans, on a eu l'habitude d'en porter doux.
Améiiaïde avait pris en horreur les artifices, les pétards, les moindres détonations; le plus petit bruit lui faisait mal, c'était au point qu'il était défendu de déboucher une bouteille auprès d'elle.
Jasmin était resté comme une écunioire, mais il s'en était vite consolé*, depuis longtemps le vieux valet de chambre avait mis de côté toute prétention près du beau sexe ; les petits trous imprégnés sur son visage ne le gênaient pas pour boire, et pour lui c'était le principal.
Mademoiselle Turlurclto n'avait attrapé aucune blessure, et pourtant plus que tout autre elle aurait mérité de recevoir au moins un couvercle de casserole; car elle était l'auteur de tous les accidents arrivés à l'hôtel. Mais personne n'avait deviné comment l'événement avait eu lieu, rX Turlurctte se bornait à professer aussi la haine la plus profonde contre les feux d'artifice.
Le calme était donc revenu à l'hôtel Grandvilain, où l'ot recevait aussi bien moins nombreuse compagnie depuis la dernière fête ; les jeunes femmes et les jolis garçons craignant d'y perdre leur mâchoire ou d'y avoir le nez fendu.
Le marquis pouvait tout r. loisir se livrer aux soins (jue réclamait son fils, et le petit Chérubin en réclamait beaucoup, car il devenait faible, jaune, débile, et à trois mois il était infiniment plus petit qu'en venant au monde. Turlurette, qui l'avait pisé à celte époque, en avait la certitude, et un jour elle dit tout bas à Jasmin :
— C'esl bien drôle, le poupon de madame fond à vue d'œiî! Il pèse aujourd'hui cinq onces de moins que le jour de sa naissance.
Jasmin avait fait un bond en apprenant que l'enfant de son maître fondait au lieu d'augmenter, et il avait dit à Turlureite :
— Si cela continue, avant peu il ne pèsera plus rien du tout. Il faut apprendre à madame que le petit diminue.
— Ah ! bien oui... pour que madame se tourmente... et qu'elle n'ait plus du tout de lait à donner à son fils... Oh! non, vrai' ment, je m'en garderai bien.
— IMais, cepei-dant, mademoiselle... c'est pour le salut de l'enfant'
— Mais je ne veux pas, moi, causer de la peine à madame. Jasmin prit son parti en valet dévoué ; il se rendit près de
son maître. M. de Grandvilain était enveloppé dans sa robe de chambre, étendu dans itie bergère ; sh tête était couverte d'une belle toque de velours vert, qu'il avait soin de poser sur l'oreille qu'il n'avait plus. Depuis quelqus temps, le vieux marquis avait contracté l'habitude de remuer sa mâchoire comme lorsqu'on suce ou que l'on mange quelque chose, et ce mouvement continuel donnait à sa figure l'aspect d'un casse-noisette. Les personnes qui ne connaissaient pas le tic dn marquis attendaient, pour lui parler, qu'il eût tlni d'avaler ce qu'il mâchait; mais on attendait en vain, la mâchoire faisait continuellement le même mouvement.
Depuis l'événenicntdu feu d'artitice, M. de Grandvilain traitait son valet de chambre avec moins d'aménité. Cependant le visage «!e Jasniiii portait de si nombreuses cicatrices, que son maître n'avait pu lui garder rancune d'un accident dont il avait été la seconde victime.
— Que me voulez-vous, Jasmin? dit ^f. de Grandvilaio en voyant son valet rester devant lui d'un air embarrassé.
— Monsieur... j'espère que vous me pardonnerez ce que je vais vous dire... mais c'est mon attachement pour vous et notre jeune marqui> qui me décide à parler
— Je connais votre attachement. Jasmin, quoique les prouves que vous m'en avez données aient eu quelquclois un n.auvais rûsulial.
En disant cela, M. de Grandvilain grattait la place de son oreille.
— Voyons, qu'avez-vous à m'apprendre?
Jasmin regarde avec soin autour de lui, se rapproche de son maître, et lui dit à voix basse et d'un air mystérieux :
— Sachez donc, monsieur, que votre fils est fondu...
Le vieux marquis se laisse tomber en arrière dans la bergèra et regarde son domestique avec anxiété, en s'écriant :
— Fondu! mon filsl... Ah! mon Dieu!... il est donc tombé dans une poêle?...
— Quand je dis fondu, mon cher maître, je veux dire seulement diminué, maigri de cinq onces, ni plus ni moins, depuis le jour de sa naissance...
— Que le diable vous emporte, Jasmin, vous m'avez causé une frayeur horrible!... Vous ^erez donc toujours aussi bêle!
— C'est par attachement pour vous, monsieur, que j'ai cru devoir vous prévenir. Turlurette avait pesé notre petit Chérubin, elle est sûre de son fait... elle n'ose pas dire cela à madame; mais moi j'ai pensé qu'il valait mieux vous avertir; car enfin, pour peu que l'enfant continue ainsi, dans quelques mois il ne pèsera plus rien du tout.
M. de Grandvilain secoua tristement la tête, en disant:
— En effet! mon fils ne profite pas... il prend une teinte jaune qui m'étonne.,, car sa mère et moi nous sommes très-blancs... Ah! mon pauvre Jasmin, je commence à croire qu'il faut avoir des enfants quand on est Jeune, parce qu'alors ils ont aussi notre vigueur !
— Bahl bah! monsieur... vous êtes fort! vous êtes un cheval quand vous voulez ! Notre Chérubin est venu au monde superbe... vous devez vous le rappeler... S'il vient mal... c'est qu'il ne mange pas assez... Madame le dorlote, le mijote... c'est très-bien... mais le petit gaillard aimerait peut-être mieux du vin et une côtelette!
— Une côtelette!... es-tu fou, Jasmin? Est-ce qu'on donne des côtelettes à des enfants de irois mois?
— Ça leur réussirait peut-être mieux que du lait... on ne sait pas! Si j'étais nourrisseur, moi, je ferais des essais.
— Au fait, Jasmin, tu me fais souvenir que le grand-père de notre bon Henri IV fil boire du vin à son fils peu d'instant»
r.près qu'il fût venu au monde, et cela ne fit pas de mal à l'enfant, bien au contraire, car Henri IV fut un véritable diable-àquatre de toutes les manières. D'après cela, je pense que mon fils,. qui a trois mois sonnés, pourrait très-bien avaler un peu de vin généreux...
— Certainement, monsieur, le vin ne peut jamais faire de mal... et vous en avez de si bon!... Notre petit Chérubin, au lieu de jaunir, deviendra aussi un diable-à-quatre comme le grand roi; et si avec ça vous vouliez risquer de lui faire sucer une côtelette...
— Le vin suffira... avec un peu de bouillon peut-être... Pourvu que madame la marquise consente à ce que son élève change de nourriture!...
— Écoutez donc, monsieur, après tout c'est notre fils, ce petit!... Si madame ne le nourrit pas bien, nous avons le droit de faire notre volonté... Que diable»!... on n'a pas un enfant tous les jours, et s'il vous fallait recommencer, je crois que...
— Oui, Jasmin, oui... je vais me montrer; il s'agit du salut de mon héritier, j'aurai du caractère.
Et M. le marquis, sortant de sa bergère, se dirige vers l'appartement de sa femme en s'appuyant sur le bras de Jasmin, qui lui I é} cte le long du chemin :
— Faiies-lui boire du vin, monsieur, faites-lui avaler de bons potages, et je vous parie qu'avant un mois il a retrouvé ses cinq onces !
Madame de Grandvilain n'avait pas osé avouer à son époux qu'elle n'avait point de lait à offrir à leur fils; elle avait fait acheter des biberons, et quand le marquis n'était pas là, on donnait le biberon à l'enfant; mais dès que son père arrivait, on jouait à la nourrice, et le petit Chérubin était mis à même d'un sein stérile et qui n'était pas sucré du tout.
Lorsque M. de Grandvilain entra inopinément dans la chambre de madame, comme celle-ci n'attendait pas son mari en ce moment, elle n'avait pas eu le temps de faire disparaître le biberoa après lequel Chérubin était encore suspendu.
— Qu'est-ce que cela, ma bonne amie? dit M. le marquis en examinant ce que suçait son fils.
— Mon ami, répondit madame toute troublée, c'est... c'est an suppléant...
— ^ Un suppléant! Ah diable! comment, ma chère amie, vous vous servez d'un suppléant... et sans m'en prévenir?
— Mon ami, c'est qu'il y a des moments où mon lait ne vient pas aussi bien... et il ne faut pas que ce cher petit souffre de cela.
— Non, certainement, madame, mais seulement si vous m'aviez avoué plus tôt que vous vous serviez de suppléant... moi, de mon côté, je n'aurais pas craint de vous apprendre que je désirais changer la nourriture de notre héritier. Mon fils ne profite pas, marquise, ceci est évident... Je crois que le lait ne lui convient pas... Cela m'étonne moins puisque ce n'est pas le vôtre. Enfin, je veux essayer une autre méthode... Je veux faire boire du vin à mon fils.
— Du vin, mon ami! y pensez-vous 1... un enfant de trois mois!...
— Oui était superbe en venant au moiitle, et qui fond à vue d'œil avec votre biberon... Je lui donnerai du bordeaux... c'est un vin doux et généreux... Si çu prend bien, plus tard nous passerons au bourgogne.
— Mais, mau.-^ieur, c'est au contraire des choses légères... du lait d'ànesse qu'il faut à Chérubin!...
— Du lait d'ànesse à mon fils!... fi donc, madame!... Je n'entends pas cela... Est-ce que vous voudriez en faire un âne, par hasard? Il boira du vin.
— Il boira du lait.
Pour la première fois les deux époux se disputèrent, et aucun ne céda.
M. de Grandvilain prit son fils dans ses bras, l'emporta dans sa chambre, se fit apporter par Jasmin une bouteille de vieux bordeaux et en présenta des cuillerées à son héritier.
L'enfant avala le bordeaux sans faire trop de grimaces; au hout de quelques minutes ses petites joues se colorèrent, et le ^:cux valet de chambre, qui aidait son maître à cnlonner du vin au petit Chérubin, f;'écri:i :
— Voyez, monsieur le marquis!... voyez... déjù les couleur» reviennent à notre fils !... déjà il va mieux et reprend ses forces... Oh! que nous avons raison de lui donner du vin., continuons, mon cher maître... H tourne l'œil... je crois qu'il en veut encore...
L'AMOUREUX TRANSI 3î
M. de Grandvilain pensa que pour une première fois il fallait êlro prudent et ne pas outrer la dose, il retourna près de son épouse et lui rendit le poupon, en lui disant :
— Madame, Chérubin se porte déjà mieux... ses couleurs sont revenues et ses yeux brillent eomme des diamants... je continuerai ce que j'ai commencé aujourd'hui, et vous verrez que notre héritier s'en trouvera bien.
Madame ne répondit rien, mais dès que son époux fut éloigné elle appela Turlurette et lui dit :
— Ma pauvre Turlurette, viens voir dans quel état ils ont mis ce cher ami... il sent le vin à faire frémir, et je crois qu'il est gris!
— Eh ! vraiment oui, madame, s'écria la grosse fille après avoir flairé l'enfant. C'est ce vieil imbécile de Jasmin qui est cause de tout cela... c'est un ivrogne, et il voudrait faire boire tout le monde, même les enfants à la mamelle. Madame, si vou.> m'en croyez, nous donnerons au petit du sirop d'ipécacuanha, ça lui fera rendre son vin... ça le purgeotera.
— Non, Turlurette... non!... je craindrais de faire mal à mon fils... et de fâcher M. le marquis. Mais je vais lui donner du lait d'ânesse, à ce cher amour, et cela corrigera l'effet pernicieux du vin.
Le lait d'ànossc fut présenté à l'enfant avec le biberon. Le petit Chérubin en but sans difficulté, le jeune marquis avait le caractère fort bien friit ; il acceptait tout ce qu'on lui offrait, il ne s'agissait donc que de lui offrir ce qui pouvait lui cire bon.
Pendant quelques jours ce système de nourriture fut (.oniinué. Le marquis faisait boire du vin à son fils, et madame lui faisait prendre du lait d'ânesse. L'enfant était très-rouge en sortant des mains de son père ; mais il redevenait très-pâle chez sa mère. Bientôt on s'aperçut que le cher ami se dérangeait, et la grosse Turlurette joignit la seringue à tout ce que l'on faisait prendre à l'enfant, et Jasmin, voulant à toute force engraisser le petit Grandvilain, lui présentait un morceau de croûte de pâté ou un rond de saucisson dès qu'il se trouvait seul avec lui.
Il n'y avait pas encore un mois que le petit Chérubin était au vin, au lait d'ânesse, à la croûte de pâté et aux seringues, et au lieu d'engraisser il était dans un état effrayant. La marquise
pleurait, et M. de Grandvilain se décida à envoyer chercher un médecin.
Après avoir examiné l'enfant, et appris tout ce que l'on faisait pour le faire bien venir, le médecin s'écria d'un ton fort sévère :
— Si vous continuez comme cela, je dois vous prévenir que dans huit jours vous n'aurez plus d'enfant.
La marv^uise sanglota, le marquis devint verdâtre, et tous deux s'écrièrent :
— Que faut-il donc faire, docteur, pour rendre la santé à notre en Tant?
— Ce qu'il faut?... lui donner une nourrice... une bonne nourrice et l'envoyer avec elle à la campagne... et l'y laisser tard, frès-tard... voilà ce qu'il faut faire... et sur-le-champ... aujourd'hui même... vous n'avez pas de temps à perdre si vous voulez conserver la vie à cet enfant.
Le ton dont le docteur avait parlé n'admettait point de réplique; l'amour que l'on éprouvait pour l'enfant était heureusement audessus de tous les amours-propres, il fallait avouer que l'on avait eu lort et se hâter d'obéir.
Le marquis mit tous ses gens en campagne pour trouver une nourrice. La marquise elle-même se rendit chez ses connaissances, courut, s'informa, demanda ; mais le temps s'écoulait, et on ne pouvait pas avoir sur-le-'champ celles qui avaient été bien recommandées.
• A la fil de la journée on n'avait encore rien trouvé, la marquise et son mari embrassaient leur enfant, et i)e savaient que lui offrir, que lui donner, n'osanl pas continuer de le nourrir comme ils avaient fait.
Tout à coup Jasmin se présenta avec une paysanne bien grosse, bien fraîche, bien jouftlue, en s'écriant :
— Voilà notre affaire, j'espère... c'est solide ça... son lait doit être comme du fromage... si ça ne restaure pas notre petit, ma foi, je ne m'en mêle plus.
La nourrice que Jasmin amenait av^ii une si bonne tigure et paraissait jouir d'une si bonne santé que cela prévenait en sa faveur... Madame de Grandvilain poussa un cri de joie et présenta son enfant à la paysanne; la paysanne présenta le sein à l'enfant, qui le prit avec avidité et comme quelqu'un qui a aussi trouvé ce qui lui laul.
Le marquis frappa sur l'épaule de Jasmin, en lui disani :
— Tu es un garçon précieux ; et comment as-tu fait pour découvrir cette excellente nourrice?
— Comment j'ai fait monsieur? J'ai été tout bonnement au bureau, rue Sainte-Apolline... demander une nourrice; j'en ai vu de toutes les couleurs... et j'ai choisi celle-ci. C'est pas plus difficile que ça.
Ce que Jasmin avait fait était la chose la plus simple, mais Cê sont ordinairement celles-là que l'on ne songe pas à faire.
La nourrice du petit Chérubin était de Gagny, et comme les ordres du docteur étaient précis, dès le lendemain malin elle repartit pour son village, emportant une layette superbe, de l'arfent, des présents, des recommandations et son petit nourrisson.