‹ L'amoureux transiChapitre 5 sur 29 · LE VILLAGE DE GAGNT · texte numérisé non relu

LE VILLAGE DE GAGNT

Gagny est un joli village ^itué tout près de Villemonble doni il est comme la continuation, et un peu avant Montfermeil, toujours en arrivant de Paris. Quand je vous dis que c'est un joli village, je n'entends pas par là que les rues sont bien droites, bien pavées; que toutes les maisons ont un aspect uniforme, bourgeois, élégant même : cela ressemblerait alors à une petite ville de province, et ce ne serait plus la campagne avec son allure pittoresque et sa liberté.

Ce que j'aime dans un village, c'est ce mélange d'habitations, c'est même cette irrégularité de bâtisses dont l'aspect vous délasse de la monotonie des rues d'une capitale. Ce que je veux y voir : c'est la ferme et toutes ses dépendances, c'est la mare dana laquelle barbottent les canards, c'est le fumier sur lequel les poules vont picorer; p-iis la maisonnette du paysan aisé, qui a fait peindre en vert ses volets, et qui laisse grimper des ceps de vigne tout autour de ses fenêtres; c'est le toit de chaume d'un laboureur non loin de la belle maison d'un riche bourgeois de la ville ; c'est la charmante vUia d'une de nos célébrités de Pa-

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ris; puis l'habilalion du maraîcher; puis l'école, puis l'église ei son clocher; et au milieu de tout cela de grands arbres, des sentiers bordés de haies eu sureau ou en fruits sauvages; des poules, des coqs se promenant sans crainte devant les maisons, des enfants frais, gais, bien portants jouant au milieu des rues ondes places, sans redouter les équipages et les omnibus. C'jusqu'à l'odeur de l'étable quand je passe devant la maison d'u feilière, parce que tout cela vous rappelle que vous êtes vri.. ment à la campagne, et, lorsque vous l'aimez réellement, vous éprouvez alors un bien-être, un bonheur dont vous ressentez surle-champ les effets sans avoir besoin de chercher à vous en rendre compte, mais que vous devez à l'air pur que vous respirez, aux tableaux champêtres qui reposent votre vue, et à la douce liberté dont vous jouissez !

Les vrais plaisirs aux champs ont fixé leur séjour : On y craint plus les Dieux, on y fait mieux l'amour I

Gagny vous offre tout cela. Situé tout près du Raincy, de la forêt de Bondy et des bois délicieux de Montfermeil, fort peu éloigné de la Marne, dont les bords sont charmants surtout près de Nogent et de Gournay; de quelque côté que vous portiez vos pas en sortant du village, vous trouvez des promenades ravissantes, des points de vue admirables. Les environs sont em^ bellis par des propriétés délicieuses : maison rouge, maison blanche, et ce joli petit château de l'Horloge, flanqué de tours, de créneaux, qui vous retrace en miniature, mais en miniature très-flattée, les demeures des anciens seigneurs châtelains. Te\ est le villa^ de Gagny, qui chaque jour voit s'élever dans aeh alentours quelque nouvelle habitation élégante, confortable, où, pendant la belle saison, de jolies femmes de Paris, des artistes, des savants ou des négociants viennent se délasser du mouvement continuel de la capitale.

Je m'aperçois que je viens de vous dépeindre Gagny tel qu'il est aujourd'hui, tandis que c'est en l'année 1819 que l'on y apporta le petit Chérubin, fils de M. le marquis de Grandvilain. Après tout, la position du village est toujours la même, sauf quelques belles propriétés qui n'existaient pas alors el que l'on admire aujourd'hui

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Faisons dabord connaissance avec les villageois chez lesquels notre héros vient d'être transporté.

Vous savez quelatiourricequivient d'emporter Chérubin est une grosse paysanne à la mine fraîche et réjouie, à la croupe ferme et ronde, annonçant dans son corset des appas suffisants pour nourrir facilement trois ou quatre marquis et autant de roturiers; mais ce que vous ne savez pas encore, c'est que cette fomme se nomme Nicole Frimousset, qu'elle avingt-huit ans, trois petits garçons et un mari qui fait son désespoir, quoique ce soit un modèle d'obéissance et de soumission àses volontés.

Jacquinot Frimousset avait le même âge que safemme, c'était un fort gaillard, bien bâti, bien découplé, aux larges épaules, au jarret ferme et bien tendu ; sa figure rouge etreJbondie, ses gros sourcils, sesyeux noirs et brillants, ses dents blanches et bien rangées auraient fait honneur à un monsieur de la ville. Frimousset était un beau garçon et semblait promettre un époux capable de bien remplir tous les devoirs que le mariage impose. Les paysannes ne sont pas insensibles aux avantages physiques; on assure même qu'il y a des dames... de fort grandes dames, qui attachent du prix à ces puérilités.

Nicolle, qui avait quelque bien et une dot assez ronde, ne pouvait manquer de soupirants; elle choisit Jacquinot Frimousset, et toutes les paysannes du village s'écrièrent que iSicolle n'était pas dégoûtée. Ce qui signifiait sans doute qu'elles auraient bien voulu aussi épouser Frimousset.

Mais un vieux proverbe prétend que les apparences i^ont souvent trompeuses. Il y a des gens qui ne veulent pas croire aux proverbes ! Ces gens-là ont grand tort ! Érasme dit:

« De toutes les sciences, il n'en est pas de plus ancienne ») que celle des proverbes; ils étaient comme autant de symj' boles qui composaient le code de la philosophie des pre- » micrs âges : ils sont le compendium des vérités humaines. »

Aristote partage l'opinion d'Érasme; il pense que les proverbes sont les restes de l'ancienne philosophie détruite par la vétusté des temps, et que ces restes n'ayant été conservés que grâce à leur ténuité, à leur précision, loin de les dédaigner, ou devrait les méditer avec soin et s'étudier à les approfondir.

Chrysippe et Cléanthe ont écrit longuement en faveur des proverbes. Théophrasté composa toutunvolumesurcette matière.

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Parmi les hommes célèbres qui ont traité ce sujet, on cite encore Aristide et Gléarque, disciples d'Aristote. Enfin Pythagore a fail des symboles qu'Érasme met au rang des proverbes, et Plutarque, dans ses Apophthegmes, r recueilli les bons mots des Grecs.

Nous pourrions maintenant vous citer tous les auteurs des temps modernes qui ont écrit en l'aveu- des proverbes, mais cela >ous mènerait trop loin, et nous pensons que vous aimerez mieux levenir à la nourrice de Chérubin.

La paysanne NicoUe ne connaissait ni Érasme ni Aristote; nous avons beaucoup -de gens à la ville qui n'ont aucune notion sur ces philosophes et ne s'en trouvent pas plus mal. En général, il ne faut pas pousser trop loin l'étude de l'antiquité; ce que nous savons sur ce qui s'est passé jadis nous empêche souvent d'être bien au courant de ce qui se tait aujourd'hui.

NicoUe ne tarda pas à s'apercevoir qu'en épousant Jacquinot elle n'avait pas trouvé la pie au nid. Le beau paysan était paresseux, flâneur, nonchalant, enfin fainéant dans toute la force du terme. Trois jours après son mariage, Nicolle soupirait déjà quand on lui faisait compliment de son choix.

Mais Frimousset avait cette malice des gens de la campagne, qui sait déguiser ses penchants, ses défauts, sous un air de bonhomie et de franchise qui abuse bien du monde. Sa femme était vive, alerte, laborieuse; il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour connaître son caractère. Loin de la contrarier en rien, Frimousset semblait l'être le plus docile, le mari le plus obéissant du village ; mais il poussait sa servilité à un point qui finissait par impatienter Nicolle, et c'était bien là-dessus qu'il comptait.

Ainsi le matin, pendant que sa femme s'occupait des soins de leur ménage, Jacquinot, après avoir bien déjeuné, disait à sa moitié :

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse à présent, Nicolle ? El Nicolle répondait avec vivacité :

— Il me semble que nous ne manquons pas de besogne ! et notre champ à labourer... et la pièce de terre contre la route qu'il faut défricher... et le jardin à ensemencer... est-ce que n'en v'ià pas de l'ouvrage?

•» Oui ! oui I répliquait Frimousset en hochant la tête, je sait

bien que ce n'est pas la besogne qui manque... mais par où que je vas commencer... par le champ... la prairie... la pièce de terre ou le jardin?... J'attends que tu le dises... tu sais ben que je ne veux faire que tes volontés.

— Ah ben ! en v'ià une bêtise !... est-ce que l'es pas assez raisonnable pour savoir ce qui presse le plus?...

— Eh non ! pisque je te dis... que je veux que tu me commandes ce qu'il faut que je fasse... je veux m'appliquer à t'obéir^ ma petite femme.

— Fais ce que tu voudras et laisse-moi tranquille. Frimousset n'en demandait pas davantage ; lorsqu'à force de

douceur il avait bien impatienté sa femme, celle-ci ne manquait pas de lui dire : Fais ce que tu voudras et laisse-moi tranquille. Alors le mari de Nicolle s'en allait au cabaret, oîi il passait sa journée. Nicolle cherchait en vain Jacquinoi dans la prairie, dans le jardin, et le soir quand il rentrait pour souper, elle lui disait :

— Où donc que t'as travaillé ? Je ne t'avons trouvé nulle part.

Jacquinot reprenait d'un air patelin ;

— Ma fine... t'as pas voulu me dire par queu travail je devais commencer... j'ons eu peur de faire queuque sottise... et j'avons rien voulu faire sans tes ordres.

Avec un gaillard de la trempe de M. Frimousset, le bienêtre, quand on en a, ne tarde pas à faire place à la gêné, puis à la misère ; chez les petits comme chez les grands, il n'est pas de fortune qui résiste au désordre. Au bout de cinq ans de ménage, Nicolle avait été obligée de vendre son champ et sa [irairie, et tout cela parce que M. Jacquinot ne savait jamais par où commencer quand il s'agissait de travailla-.

Cependant Nicolle avait vu s'augmenter sa maison de troic^ petits garçons, bien portants et de bon appétit; il paraît que, su? certains articles, la ménagère ne disait pas toujours à son époux : Laisse-moi tranquille, ou fais ce que tu voudras, et qu'elle savaii alors lui indiquer positivement à quel travail il devait se livrer; mais trois enlants de plus et quelques pièces de terre de moins ne pouvaient pas ramener l'aisance dans la demeure de Frimousset. C'est alors que Nicolle eut l'idée d^ se mettre nourrice, et comme la paysanne avait autant de vivacité, de résolution.

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que son maii avait de paresse et de nonchalance, son projet fui bientôt exécuté.

Et voilà pourquoi Jasmin, en allant rue Sainte-Apolline, au bureau des nourrices, y avait trouvé la paysanne de Gagny, qu'il avait choisie à cause de sa bonne mine, et qu'il avait amoncoen triomphe chez son maître le marquis de Grandvilain.

Nicolle était une bonno femme, elle s'attachait sincèrement à fenfant qu'on lui avait confié ; elle le prenait dès qu'il criait ; ne se lassait pas de lui offrir son sein, et de le faire danser dans ses bras; enfin elle avait soin qu'il fût toujours propre et bien débarbouillé; mais la paysanne était mère aussi, elle avait trois gas, (c'est ainsi qu'elle les nommait) et malgré tout rattachement qu'elle ressentait pour son nourrisson, c'était à ses gas que Nicolle faisait manger L s bonbons, les confitures, les biscuits, le pain d'épice dont madame la marquise de Grandvilain n'avait pas manqué de lui donner une ample provision, en lui recommandant de ne pas la ménager, de ne jamais rien refuser à Chérubin, et de lui faire demander d'autres friandises lorsque celles-là seraient épuisées.

Heureusement pour Chérubin, Nicolle ne suivait pas à la lettre îes instructions qu'on lui avait données. Gomme on est mère avant d'être nourrice, la paysanne devait avoir nécessairement plus de préférences pour ses enfants que pour son nourrisson. Elle donnait le sein à ce dernier, tandis que les autres se bourraient de friandises, de sucreries et de pain d'épices, ce qui ne tarda pas à déranger leur santé, tandis qu'au contraire le petit <jran«lvilain redevenait frais, rose, gras et bien portant.

La venue du nourrisson avait répandu l'aisance dans la demeure de Frimousset, Nicolle n'avait demandé que trente francs par mois ; mais le marquis lui avait dit :

— Que mon fils se porte bien, qu'il recouvre la santé, et je TOUS en donnerai le double !

Et Jacquinot, qui avait plus de temps que jamais pour ilàner «t aller au cabaret, parce que sa femme, occupée de son nourrisson, ne pouvait pas surveiller son mari, s'écriait tous let

jours :

— Ma fine, Nicolle, t'as eu une ben bonne idée de te taire nourrice ! si t'avais seulement trois ou quatre poupons comme ça à allaiter, nous serions joliment à notre aise, tout de même 1

El les petits frères de lait de Chérubin, qui ne faisaient que manger des friandises et du pain d'épices, étaient aussi dans IV:clianlement de voir à leur mère un nourrisson qui leur procuia'.i tant de bonnes choses, grâce auxquelles ils allaient continuellement à la selle.

Il y avait six semaines seulement que Chérubin était en nouirice, lorsque par une belle journée d'automne un équipage élégant s'arrêta sur la place du village de Gagny, laquelle place n'est pas de la plus grande beauté, quoique l'on y ait placé le corps de garde.

Une voiture qui ne ressemble pas à une charrette est toujours un événement dans un village. Déjà cinq ou six bonnes femmes, quelques vieillards, plusieurs paysans et une foule d'enfants s'étaient rassemblés autour de l'équipage, qu'ils regardaient avec curiosité, lorsqu'une portière s'abaissa et une tète d'homme y parut.

Aussitôt un murmure sourd et quelques ricanements prolongés se firent entendre parmi les curieux, ainsi que ces mots qui n'étaient pas toujours dits à demi-voix :

— Ah! qu'il est vilain!... — Oh! cette figure!... — Est-il permis d'être laid comme ça quand on a une voiture ! — Ah ben ! j'aime encore mieux aller à piedl... — II n'a pas été vacciné, celui-là!...

El autres réflexions du même genre qui pouvaient parvenir aux oreilles de celui qui les faisait naître, et qu'il eût été plus honnête de ne faire qu'à voix basse;' mais la politesse n'esi pas la vertu favorite des paysans des environs de Paris.

Heureusement celui qui venait de mettre la tête à la portière avait l'oreille un peu dure, et d'ailleurs il n'était pas homme à se fàchcT pour de pareilles fadaises ; au contraire, prenant un air riant, et saluant la société, il se rnit à dire :

— Qui de vous, braves gens, pourrait m'enseigner la demeure de NicoUe Frimousset. Je sais bien que c'est dans une rue qui donne sur la place... mais je n'en sais pas plus long.

— Nicolle Frimousset ! dit un paysan entre deux vins, qui venait de sortir d'un cabaret et se disposait à entrer dans un autre. C'est ma tcmme... Nicolle... je suis Jacquinot Frimousset, son mari... quoique vous lui voulez à ma femme?

— Ce que nous lui voulons? Parbleu! cous venons voir le

poupon que nous lui avons confié et savoir comment il se porte, ce cher enfant.

— Ah ! c'est monsieur le marquis ! s'écrie Jacquinot en ôlant son chapeau, et en jetant plusieurs enfants par terre pour se rapprocher plus vite delà voiture. Ah! excusez, monsieur le marquis... c'est que je ne vous connais pas... Je vas vous conduire... v'ià not* rue là-bas... ça monte... mais tous avez de bons chevaux...

El Jacquinot se met à courir devant la voilure, en criant è tue-lête, et en essayant de danser.

— V'ià le père du petit Chérubin!... V'ià le marquis de Grandvilain qui vient cheux nous!... Ah ! j'allons boire à sa santé.

Celui qui est dans la voiture a répondu de son côté :

— Non, je ne suis pas le marquis, je suis Jasmin, son premier valet de chambre... et mademoiselle qui m'accompagne n'est pas madame la marquise... c'est Turlurette... sa suivante, mais c'est égal nos maîtres ou nous, c'est absolument la même chose.

— Vous dites là une bêtise, Jasmin, dit Turlureiie en poussant son compagnon de voyage, comment, nos maîtres ou nous c'est la même chose?...

— J'entends relativement à l'enfant que nous venons voir... On nous envoie pour nous assurer de l'état de sa santé... est-ce que nous ne verrons pas ça aussi bien que nos maîtres?... et mieux même, car nous avons de meilleurs yeux qu'eux.

— Vous parlez de vos maîtres bien peu respectueusement, monsieur Jasmin.

— Mademoiselle, je les respecte et je les vénère... ça ne m'empêche pas de dire qu'ils sont dans un triste état tous les deux... Quelles pauvres carcasses ! ils me font de la peine !...

— Allons, taisez-vous, monsieur Jasmin, nous voici arrivés.

L'équipage venait de s'arrêter devant la maison de Frimousse t. Déjà les cris de Jacquinot avaient mis tout le monde en émoi.

— Ce sont les parents de Chérubin, disait-on de tous côtés ; les petits garçons se sont précipités au-devant de la voiture, Jacquinot est allé tirer du vin pour en offrir à la compagnie qui lui arrive, tandis que NicoUe, après avoir à la hâte débarbouillé et mouché son nourrisson, l'emporte daur, ses brae et le pré-

sente à Jasmin et à Turlurette , au moment où ceux-ci descendeit de voiture, et leur crie :

— Le v'ià, monsieur et madame... embrassez-le... et voyez comme il se porte ben!.. Ah ! je me flatte qu'il n'était pas si gentil que çâ quand vous me l'avez donné !...

— C'est vrai !... il est superbe ! dit Jasmin en embrap-^ant l'enfant.

— Il se porte comme un charme ! dit Turlurette en tournant «t retournant le petit Chérubin de tous côtés.

Mais pendant qu'on admirait son nourrisson, NicoHe, qui a eu touL le temps de se remetlrCj considère Jasmin et Turlurette, puis s'écrie :

— Ah çà ! mais... il me semble que ce n'est pas monsieur et madame qui sommes le père et la mère... Pardi 1 je reconnais monsieur à son nez rouge et à son visage tout picoté... c'est lui qui est venu me chercher au bureau et qui m'a choisie.

— Oui, nourrice, vous ne vous trompez pas, reprend Jasmin, je ne suis pas mon maître... je veux dire je ne suis pas le marquis, c'est ce que je criais à votre mari, mais il n'a jamais voulu m'écouter ; cela ne fait rien, nous sommes envoyés, Turlurette et moi, pour nous assurer de la santé du jeune Grandvilain, et en rapporter des nouvelles à M. le marquis el à son épouse.

— Vous serez toujours les bien venus, dit Nicolle...

— Et alors vous ne refuserez pas de goûter de notre vin et de vous rafraîchir! s'écrie Jacquinot en apportant un grand pot plein jusqu'aux bords d'un vin parfaitement nif, ce qui veut dire clair, chez les gens de la campagne.

— Je n'ai jamais refusé de goûter aucun vin, et je me rafraîehis toujours volontiers, même quand je n'ai pas chaud, répond Jasmin, mais auparavant je veux remplir avec exactitude les ordres de mon cher maître... îsourrice, démaillottez l'enfant, «'il vous plaît, et mettez-le tout nu devant mes yeux, afin que •e puisse juger s'il est en bon état depuis le haut jusqu'en bas... inclusivement.

— Eh ! mon Dieu 1 buvez et laissez-nous tranquilles ! ce soia me regarde ! dit mademoiselle Turlurette en continuant de garder l'enfant dans ses bras.

— Mademoiselle, je ne vous empoche pas de regarder aussi le petit, mais je sais ce que mon maître m'a ordonné, et je veux lui obéir... donnez-moi Chérubin, je vais le mettre en petit amour.

— Je ne vous le donnerai pas...

— Je saurai bien le prendre alors !

— Venez-y donc !

Et Jasmin saute d'un bond sur Tenfani, mais Turlurette ne le lâche pas, chacun d'eux le tire de son côté ; Chérubin crie, mais la nourrice, pour mettre fin à cette imitation du jugement de Salomon, s'empare adroitement de l'enfant; en un tour de main elle Ta déshabillé. Le présentant alors aux deux domestiques, elle leur fait embrasser le petit postérieur gras et dodu de son nourrisson et s'écrie :

— Hein?... c'est-il gentil? Ah ! vous voudriez bien en avoir un comme celui-là !... mais on vous en souhaite.

L'action de la nourrice a ramené la bonne humeur et rétabli la paix entre les domestiques de la maison Grandvilain. Turlurette ne se lasse point de baiser l'enfant de ses maîtres. Quant à Jasmin, il prend une grosse prise do tabac, puis va s'asseoir devant une table, en disant :

— Oui, oui, tout est bien portant... nous avons là un superbe rejeton, et maintenant goûtons votre vin, père nourricier.

Jacquinot s'empresse de verser, de trinquer, puis de verser encore, et Jasmin est aussi satisfait du père nourricier que de là nourrice.

— Mais pourquoi donc que monsieur et madame le marquis ne .sont pas venus eux-mêmes? dit Nicolle.

— Ah! répond Turlureiie en soupirant : ma pauvre maîtresse n'est pas bien portante ; clci)uis qu'elle avait voulu nourrir, elle n'allait pas trop bien... et à présent qu'elle ne nourrit plus du tout, elle va encore plus mal !

— J'avais pourtant offert de remplacer notre Chérubin pour soulager ma digne maîtresse ! murmure Jasmin, tout en avalant un grand verre de piqueton.

— Mon Dieu, monsieur Jasmin, vous allez encore dire des bêtises, reprend Turlurette, voyez-vous madame qui vous aurait allaité...

— Dame!.-, quand c'est par ordonnance des iiédecins... j'ai

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connu une dame qui a nourri plusieurs chais et deux lapins, p^rce qu'elle avait trop de lait...

— Laissez-nous donc en repos avec vos histoires!... Bref, ma maîtresse est très-faible, elle ne peut pas quitter la chambre, oh! sans cela elle serait venue depuis longtemps embrasser son cher petit, dont elle parle à chaque instant.

— Quant à M. le marquis, dit Jasmin, il a la goutte dans les lalons, ce qui le gêne infiniment pour marcher. Je lui avais cependant donné un moyen, c'était de se tenir sur ses pointes, de Hc point poser ses talons à terre; il a essayé... mais après avoir fait quelques pas ainsi... patatras! votre serviteur, il s'est étalé à terre tout de son long, il n'a pas voulu recommencer depuis, mais on nou.^ a envoyés, nous autres, et, soyez tranquilles, nous rendrons bon compte de ce que nous avons vu... Vous avez rendu la vie à notre fils! vous êtes de braves gons!... A votre santé, père nourricier, votre vin gratte le gosier... mais ce n'est pas désagréable, et puis ça imite le bordeaux.

Pendant que Jasmin boit et bavarde, Turlurelte est allée chercher dans la voiture tout ce que sa maîtresse envoie à la nourrice. Ce sont des présents de toute espèce : du sucre, du café, des vêtements et jusqu'à des jouets pour les frères de lait de Chérubin. La salle basse dans laquelle se tiennent habituellement les paysans peut à peine contenir lout ce que l'on sort de la voiture. Aussi les petits Frimousset font des gambades, des cris de joie et se roulent à terre à l'aspect de tous ces présents, et Nieolle répète à chaque minute :

— Madame la marquistr est ben bonne!... mais aussi elle peut être sûre que c'est son fils qui avalera toutes ces friandisosià... mes gas n'y toucheront pas! D'ailleurs, ils aiment mieux le lard, eux autres.

Jasmin se trouvait très-bien avec Jacquinot ; c'est Turluretle qui est obligée de lui rappeler que leurs maîtres attendent avec impatience leur retour. Les domestiques disent adieu aux villageois, ils embrassent encore le petit Chérubin, mais au visage cette fois, et ils remontent dans l'équipage de leur maîire qui les ramène en peu de temps à Paris.

La marquise attendait le retour de ses gens avec cette anxiété d'une mère qui craint pour les jours du seul enfant que le ciel lui ait accordé. El malijré sa goutte, M. de Grandvilain se traînait

•!e temps à autre jusqu'à sa fenêtre pour voir s'il apercevrait aa loin revenir sa voiture.

Turluretle, qui est jeune et alerte, a devancé Jasmin, elle accourt d'un air radieux; son visage annonçait déjà que les nouvelles étaient bonnes.

— Magnifique, madame 1... une santé superbe! un enfant s«perbe ! oh! il n'est plus reconnaissable... il était si chétif en partant! maintenant il est gras et ferme comme un roc.

— Vraiment, Turlurette? s'écrie la marquise; tu ne nooi trompes pas!

— Oh ! madame, demandez plutôt à Jasmin que voilà. Jasmin arrivait alors en soufflant comme un bœuf, parce qu'il

avait voulu essayer de monter aussi vite que Turlurette ; il s'avance, salue gravement ses maîtres et dit :

— Notre jeune marquis est dans un état Irès-florissr.ni, j'ai eu l'honneur de lui baiser le derrière... je vous demande pardon d'avoir pris celte liberté... mais c'est un si bel enfant... et si bien tenu... j'affirme que la famille Frimousset était digne de notre confiance, et que l'on n'a que des éloges à adresser à la nourrice et à son mari.

Ces discours répandent la joie dans l'hôtel du marquis. La maman de Chérubin se promet d'aller à Gagny voir son fils, aussitôt que sa santé sera rétabUe, et M. le marquis de Grandvilain jure d'en faire autant, dès que la goutte aura bien voulu déloger de ses talons.

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