‹ L'amoureux transiChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE TEMPS BT SBS BPPBTl

Le vieux marquis et sa femme se trouvaient bien heureni depuis qu'ils savaient leur fils en bonne santé; ils oubliaient que la leur était mauvaise ei ils faisaient de grands projets pour l'avenir.

11 y a une ancienne chanson qui dit :

Aajoard'hui nous appartient»

Et demain n'est à personn*.

Ce qui est très-juste, et ce qui signifie qu'il ne faut jamais compter sur le lendemain, mais cela n'empêche pas que nous ne fassions souvent des projets dans lesquels nous enjambons un grand nombre d'années... ce qui est bien plus qu'un lendemain!... et la plupart de ces beaux projets ne doivent point se réaliser... Mais nous avons toujours raison d'en faire, car c'est là le plus clair de notre bonheur, celui que nous tenons ne nous semble jamais aussi doux que celui que nous nous promettons; il en est de cela comme de ces paysages qui nous paraissent délicieux vus de loin, et q'iand nous sommes arrivés à l'endroit que nous admirions, ils ne nous semblent plus que très-ordinaires.

Un mois après avoir reçu l'assurance que son fils venait bien et qu'il avait entièrement recouvré la santé, Aménaïde se sentant mieux portante voulut sortir, aller prendre l'air, afin d'être plus vite en état de se rendre à Gagny.

Mais soit qu'elle fût sortie trop tôt, soit qu'une nouvelle maladie dût se déclarer, la marquise ge trouva mal à son aise en rentrant chez elle; on la remit au lit et quinze jours après on conduisait au tombeau la mère du petit Chérubin, qui, du moins, ne s'était pas sentie mourir et jusqu'à ses derniers moments avait conservé l'espoir d'aller embrasser son fils.

Le vieux marquis avait été désolé de la perte qu'il avait faite, mais à soixanle-dix ans on n'aime plus comme à trente; en vieillissant le cœur devient moins tendre, et c'est autant 'effet de l'expérience que celui des années; on a été tellement trompé dans ses affections,, pendant le cours de sa vie, qu'il faut bien finir par devenir égoïste et concentrer sur soi la tendresse que l'on offrait aux autres.

D'ailleurs, le marquis ne restait pas seul sur la terre; n'avait-il pas un fils pour tâcher de le consoler. Son fidèle serviteur lui dit un jour :

— Mon cher maître, songez à voire petit Chérubin... il n'a plus de mère... certainement vous auriez dû mourir avant elle, car vous étiez bien plus vieux, mais les chos(}S ne vont pas toujours comme on le pense!... madame la marquise est morte, et vous êtes vivant... il est vrai que vous avez la goutte... mais il y a des personnes qu'elle n'emporte pas de bonne heure... vous en êtes la preuve. Soyez homme, monsieur le marquis, et songez à votre fils, dont nous ferons un luron... comme vous éllex

autrefois... car jadis vous éiez un fameux gaillard, vous, monsieur, on ne s'en douterait plus en vous voyant à présent.

— Qu'est-ce à dire, Jasmin, je suis donc bien changé? J'ai donc l'air impotent maintenant?

— Je ne dis pas cela, monsieur, mais enfin je crois qu'ii vous serait difficile à présent de vous rendre à cinq ou six rendez-vous dans la même journée... et c'est ce qui vous arrivait souvent jadis!... Ahl quel séducteur vous faisiez!... Eh bien! j'ai idée que votre fils vous ressemblera... qu'il me fera aussi porter ses billets doux... eh! ehl... Je les porterai avec plaisir... Ces» que je m'y entends à glisser un poulet.

— C'est-à-dire, mon pauvre garçon, que tu faisais toujours des gaucheries, des sottises, et que ce n'est pas ta faute si je n'ai pas été cent fois surpris et assommé par des maris ou des rifaux jaloux...

— Vous croyez, monsieur?... Ob! vous vous trompez... il y a si longtemps, vous avez perdu la mémoire de tout ça.

— Après tout, reprend au bout d'un moment M. de Grandvilain, quand je pleurerais sans cesse cette pauvre marquise, cela ne me la rendra pas... Il faut que je me conserve pour mon fils. Ah I que je le voie seulement lorsqu'il aura vingt ans! c'est tout ce que je demande.

— Peste!. = . je crois bien... vous n'êtes pas dégoûté! dit Jasmin, vingt et soixante-dix que vous avez, ça ferait quatrevingt-dix !

— Eh bien, Jasmin, est-ce qu'on ne va jamais jusque-là?

— Ah! dame... c'est rare!.,, mais ça peut arriver.

— Quel âge as- tu donc, toi, drôle! pour te permettre oo telles réflexions?

— Moi, monsieur, j'ai cinquante ans, répond Jasmin en se redressant et tendant le jarret.

— Hum !... je crois que tu caches quoique chose... tu parais beaucoup plus. N'importe! j'en enterrerais dix comme loi!

— Monsieur en est bien le maître, assurément.

— Et dès que ma goutte m'aura quitté, j'irai embrasser mon héritier. Je pourrais bien faire venir la nourrice ici, mais le médecin dit qu'il ne faut pas que les enfants changent d'air, et j'aime mieux me priver de voir Ifi mien que de m'exposor à ce qu'il relORibe rr:?ladc auàii.

— D'ailleurs, monsieur, quand vous voudrez que j'aille voir noire jeune homme, vous savez que je suis toujours prêt... et il n'y a pas besoin de me faire accompagner par cette grosse Turlurette... je sais juger si un enfant se porte bien. J'irais tous lei jours à Gagny, si vous le désiriez, ça ne me fatigue pas du tout.

Jasmin aimait beaucoup à aller voir Chérubin: d'abord, le fidèle serviteur avait déjà un tendre attachement pour le fils de son maître ; ensuite il vidait plusieurs pots de piqueton avec le père nourricier, qui était aussi devenu son ami.

Il y avait cinq mois que la marquise était morte, lorsqu'enfin M. de Grandvilain fut débarrassé de sa goutte et en état de quitter son grand fauteuil. Son premier soin fut d'ordonner que l'oQ mît les chevaux à sa voilure, puis il monta dedans. Cette fois, Jasmin grimpa derrière, et Ton prit la route de Gagny

Le petil Chérubin continuait à venir bien, parce que ce n'était pas lui qui mangeait les gourmandises que Turlurette continuait d'envoyer chez Nicolle. Déjà un des petits garçons de la nourrice était mort d'une inflammation de poitrine; les deux autres, plus grands et plus forts, résistaient encore aux biscuits et aux dragées, mais leur teint était blême, tandis que celui de Chérubin brillait de santé et de fraîcheur.

Le jour où le marquis s'était mis en route pour Gagny, Jacquinot Frimousset avait commencé dès le matin ses visites au cabaret, et il était déjà complètement gris, lorsqu'un de ses amis vint l'avertir que l'équipage du marquis de Grandvilain était devant sa porte.

— Bon! dit Jacquinot, c'est mon ami M. Jasmin qui vient nous voir... Il n'est pas fier du tout, quoique valet de chambre de grande maison : nous allons vider quelques chopines ensemble.

Et le mari de la nourrice parvient, tout en trébuchant, à arriver chez lui; il entre dans la salle basse oiî M. de Grandvilaio était alors occupé à faire sauter sur ses genoux son fils, qui avait déjà un an et qui semblait rire beaucoup du menton de son cher père qui ne restait pas un moment en repos.

— Quoi qae c'est que ce vieux-là? s'écrie Frimousset en essayant d'ouvrir ses yeux et en s'appuyant sur la muraille. .

— C'est M. le marquis de Grandvilain, lui-même I crie Nicolle

en faisant de loin signe à son mari, atin qu'il ait un air plus respectueux; mais celui-ci part d'un gros rire en disant :

— Ça, le père de Chérubin?... Allons donc! pas possible!... c'est son grand-père... son trisaïeul... pour le moins!... Est-ce qu'on peut avoir des marmots si jeunes quand on est ratatiné eomme ça !.. .

M. de GrandviJain devient pourpre de colère ; il a un moment l'envie d'emporter .son fils et de ne plus remettre les pieds chez ce grossier paysan, qifi vient de lui dire des choses aussi désagréables; mais déjà Nicolle est parvenue à pousser son mari hors de la salle, et Jasmin, qui était occupé à se rafraîchir ub peu plus loin, se rapproche, en disant :

— Ne faites pas attention, mon cher maître, le père nourricier a bu... il est gris... il ne voit plus clair... sans cela il ne vous aurait jamais dit ces choses-là ; il les aurait peut-être pensées, mais il ne les aurait pas dites.

— Mon mari est un ivrogne, et pas autre chose ! reprend Nicolle. Je vous demandons ben pardon pour lui, monsieur le marquis; aller croire que vous n'êtes pas le père de votre fils t... Ah! mon Dieu !.. on voit bep qu'il a les yeux troublés par la boisson... mais c'est que c'est vous tout craché, ce cl.êr petit!... il il a vot' nez, vot' bouche... vos yeux; il a tout! quoi !

L'éloge était d'une exagération ridicule, et fort peu flatteur pour le petit Chérubin. Mais le marquis de Grandvilain, qui ne voulait pas vieillir, prend tout cela pour l'expression de la vérité ; il regarde encore son fils et murmure :

— Oui, il me ressemble... ce sera un fort joli garçon. Et il se 1, ve et met une bourse dans la main de la nourrice, en lui disent : Je suis content, mon fils se porte fort bien, continuez de lui donner vos soins; puisque l'air de ce pays lui convient, je wense que je ferai bien de vous le laisser tard... très-tard inême... Les enfants ont toujours le temps d'étudier; la santé avant tout!... n'est-ce pas Jasmin ?

— Oh! oui, monsieur... la santé! vous avez bien raison; car à quoi sert d'être savant quand on est mort?...

M. de Grandvilain sourit de la réflexion de son valet de chambre, puis après avoir embrassé Chérubin, il regagne sa voiture. Jaciluinol était tapi dans un coin de la cour d'où il n'osait plus bouger ; il se contente de s'incliner devant le marquis, et celui-

L'AMOUiiEUX ïllA.N.sl 51

ci, en passant devant le paysan, se redresse et fait tout son possible pour que sa démarche ait encore l'aisance et la fermeté de la jeunesse.

Quelques mois s'écoulent. M. de Grandvilain disait souvent :

— Je vais aller à Gagny.

Mais il n'y allait pas ; la crainte de rencontrer encore le père nourricier, et de s'entendre adresser de nou.eaux compliments dans le genre des premiers, retenait le marquis qui se contentait alors d'envoyer chercher son fils, devenu assez fort pour supporter sans danger un si court voyage.

Nicolle passait plusieurs heures à l'hôtel, mais Chérubin ne s'y plaisait pas ; il pleurait et demandait à retourner au village. Alors le marquis embrassait son fils et disait à la nourrice :

— Partez vite, il ne faut pas le contrarier, cela le rendrait peut-être malade.

Et deux autres années s*écouIèreat ainsi. Chérubin étai» d'une belle santé, sans cependant être gros et robuste comme les enfants de la plupart des paysans ; il était gai, il aimait à jouer, à courir ; mais aussitôt qu'on l'amenait à Paris, dès qu'il se voyait près de son père dans l'hôtel de Grandvilain, le petit garçon perdait sa gaîté ; il est vrai que l'hôtel du faubourg Sainl-Germain n'était pas gai, et que le vieux marquis, presque toujours tourmenté par la goutte, était assez triste aussi.

On faisait cependant tout ce que l'on pouvait pour que le séjour de l'hôtel fût agréable au bambin : on avait rempli une chambre de joujoux, on couvrait une table de friandises; Chérubin avait le droit de tout manger, de tout briser, on le laissait entièrement libre de faire ses volontés, mais après avoir regardé quelques jouets et mangé quelques gâteaux, l'enfant allait près de sa nourrice, il la prenait par son tablier, la regardait avec tendresse et lui disait d'une voix suppHante :

^ Ma mère Nicoile... est-ce que nous n'allons pas bientôt retourner cheux nous ?

Un jour le marquis prit un air grave, et, faisant venir son fili à côté de son fauteuil, lui dit :

— Mais, Chérubin, tu es ici chez toi... Quand tu es au village, tu es chez ta nourrice... ici tu es chez ton père... et par conséquent chez loi.

L'enfant hochât la tête, en répondant :

52 l'a:\[oureux transi

— Oh ! non, ce n'est pas cheux nous ici.

— Cliérubin, vous êtes un petit enlélé; tu ne te crois pas chez toi ici, parce que tu n'as pas l'habitude d'y ôlre... mais si tu y resiiiis seulement quinze jours, tu aurais oublié le village, car enfin, c'est plus beau ici que chez ta nourrice, j'espère?

— Oh! non, c'est plus joli cheux nous!

— Cheux nous! cheux nous ! c'est impatientant à la fini... Eh bien, puisqu'il en est ainsi... puisque vous vous déplaisez chez votre père, vous allez rester ici, Chérubin, votis ne retournerez plus chez voire nourrice, je vous garde avec moi... vous ne me quitterez plus, et au moins je vous apprendrai à parler français et à ne plus dire cheux nous!

L'enfant n'ose pas répondre, le ton sévère que son père vient de prendre avec lui pour la première fois l'a tellement saisi qu'il demeure muet, immobile; mais au bout d'un instant ses traits se contractent, ses pleurs se font jour, et il éclate en sanglots.

Alors Jasmin, qui d'une pièce voisine entendait tout ce que l'on disait, accourt vers son maître comme un furibond en s'écriant :

— Eh ben ! qu'est-ce que ça veut dire? vous faites pleurer notre enfant à c't heure!... c'est joli!... Est-ce que vous allez devenir un lyraii à présent ?

— Allons, Jasmin, taisez-vous.

— Non, monsieur, je ne souffrirai pas que vous fassiez du chagrin à notre petit!... Par exemple!... je m'y oppose même... Tenez... il est tout en larmes, ce cher ami! Ah çàl mais, qu'estce que vous avez donc aujourd'hui, monsieur? Est-ce que la coutte vous est remontée dans le cœur?

— Jasmin...

— Monsieur, ça m'est égal!... Battez-moi, chassez-moi... mettez-moi à l'écurie... faites-moi coucher avec les chevaux... tout ce que vous voudrez, mais ne faites pas pleurer cet enfant; car... voyez-vous... alors... je...

Jasmin s'arrête, il ne pouvait plus parler, parce qu'il pleurait au^^si.

\M. de Grandvilain, qui voit son fidèle domestique couvrir set yeux do son mouchoir, lui tend la main au lieu de le gronder, et lui dit:

L'AMOUREUX TUANSI ÔS

— Allons! ne te fâche pas... j'avais tort... oui, j'avais tort, puisque j'ai affligé ce cher enfant. Après tout, ma société n'est pas bien gaie; la goutte me rend souvent grondeur. Que ferait-il dans cet hôtel, ce pauvre petit ; il est trop jeune pour qu'on le fasse étudier?... Et puisqu'il u'a plus sa mère, laissons-lui sa nourrice le plus longtemps possible. D'ailleurs, l'air de Paris ne vaut pas celui qu'il respire au village. Remmenez donc votre élève, nourrice; puisqu'il vous aime tant, c'est que vous le rendez heureux. Viens m'embrasser Chérubin, et ne pleure plus; tu vas retourner avec tes bons amis, ils ne t'aiment pas plus que nous, mais tu les aimes davantage, toi. Je tâcherai de prendre patience, et peut-être qu'un jour j'aurai aussi mon tour.

— Bravo!... bravo! s'écrie Jasmin tandis que son maître embrasse son fils... Ah! voilà qui est parlé... je vous reconnais à présent, monsieur ! Eh! certainement que votre Chérubin vous aimera, qr '^ vouschérira même... mais, dame! plus tard, ça ne peut pas venir tout de suite... laissons-le grandir un peu... et s'il ne vous aimait pas alors, je lui parlerais, moîl

La nourrice a donc encore emmené Chérubin au village. Nicolle est bien contente de garder un enfant qui pour elle est une fortune; mais elle promet au vieux marquis de lui amener son fils la semaine suivante, car le vieillard semble plus triste que de coutume en se séparant de lui.

On dit qu'il y a des pressentiments, des avertissements secrets qui nous font deviner lorsqu'un malheur nous menace, et que notre cœur bat avec plus de force lorsque nous quittons une personne chérie que nous ne devons jamais revoir : pourquoi ne croirions-nous pas aux pressentiments, les anciens croyaient aux augures ; les gens d'esprii sont quelquefois très-superstitieux, il vaut infiniment mipux croire à beaucoup de choses que de ne croire à rien ; et les esprits forts ne sont pas toujours de grands esprits.

Le marquis de Grandvilain avait -il un pressentiment en ne laissant qu'à regret partir son fils? C'est ce qu'il ne put dire; mais le fait est qu'il ne devait plus le revoir. Trois jours après la scène que nous venons de rapporter, un accès de goutte emporta en quelques heures le noble vieillard, qui n'eut que le temps de balbutier à Jasmin le nom de son notaire, et de soupirer celui de son fils.

La douleur du valet de chambre du marquis fut plus vive, plus touchante, plus sincère que ne l'aurait été celle d'une foule (le parents et d'amis. Quand nos domestiques nous aiment, ils nous aiment beaucoup, car ils connaissent nos défauts aussi bien que nos qualités, et ils nous pardonnent les uns en faveur des autres; ce que nos amis et nos connaissances ne font jamais.

Jasmin était surtout désolé d'avoir grondé son maître de vouloir garder son fils avec lui ; il se disait :

— Je suis cause qu'il n'a pas pu l'embrasser avant de mourir... mon pauvre maître !... Il pressentait sa fin prochaine en ne voulant plus renvoyer son enfant au village... et moi qui me suis permis de le gronder... drôle que je suis !... et il ne m*a pas assommé comme je le méritais !... au contraire, il m'a tendu la main!... Ah! quel maître j'ai perdu là! Je me laisserais mourir de chagrin, si je ne devais pas veiller sur le petit Chérubin.

Jasmin se rappelle alors qu'avant de fermer les yeux, son maître avait balbutié le nom de son notaire ; et présumant que celui-ci est chargé d'exécuter les dernières volontés du marquis, il se hàtc d'aller lui apprendre sa mort.

Le notaire de M. de Grandvilain était un homme jeune encore, mais d'un aspect grave et même un peu sévère ; il était, en effet, dépositaire du testament du marquis, et chargé de l'exécution de ses dernières volontés ; il se hâte d'ouvrir l'acte qu'il a entre les mains, et lit ce qui suit :

« J'ai trente mille francs de rente. Toute ma fortune revient à mon fils, mon unique héritier. A quinze ans je veux qu'il soit mis en possession de ses biens. Jusque-là c'est mon noi;:ire qui voudra bien les gérer. Je ne veux pas que l'on change rien à l'inlérieur de ma maison, ni que l'on renvoie aucun de mes iomestiques. C'est Jasmin, mon fidèle valet de chambre, que je nomme intendant de ma maison. Tous les mois mon notaire lui comptera la somme qu'il demandera pour les dépenses de l'hôtel et celles nécessaires à l'éducation de mon fils.

Sigismond Venceslas, marquis de Grandvilain. i

Le notaire ne peut s'empêcher de sourire après avoir lu ce testament singulier, et Jasmin, qui a écouté de toutes ses oreillei, le regarde d'un air étonné pu balbutiant :

L'AMOUR li:UX TRANSI

— Dans tout ça, monsieur le notaire, je n'ai pas compris qui est-ce qui sera le tuteur du petit.

— Il n'y en a pas, Jasmin, son père ne lui en a pas donné ; i! s'en est reposé sur moi et sur vous : sur moi pour l'adriinisiration de sa fortune ; sur vous pour surveiller sa conduite. Il paraît que M. de Grandvilain avait une grande confiance en vous... vous la méritez, je n'en doute pas... mais je vous engage ù redoubler de zèle près du jeune marquis... Songez que c'est vous, maintenant, qui devez veiller sur lui. Quant à sa fortune, -son père veut qu'à quinze ans il soit maître d'en disposer... C'est ('Lre riche de bien bonne heure!... mais puisque telle est la volonté de son père, faites du moins en sorte, Jasmin, qu'à (juinze ans le jeune marquis soit déjà un homme pour la force, le caractère et l'instruction.

Jasmin écoule ce discours d'un air pénétré; il veut répondre quelque chose, il s'embrouille, se perd dans une phrase qu'il ne peut pas finir, et sort enfin de chez le notaire après avoir reçu de celui-ci une somme d'argent pour commencer à tenir la maison de son maître.

En rentrant à l'hôtel. Jasmin était grandi de trois pouces et enflé comme un ballon; la vanité se loge partout, chez les grands comme chez les petits, et elle doit être encore plus forte chez ces derniers qui n'ont p:i3 l'habitude des grandeurs.

Tous les domestiques de l'hôtel entourent le valet de chambre, curieux de savoir ce que contenait le testament ; Jasmin fait une grosse figure bête et parle du nez en répondant :

— Soyez, tranquilles, mes amis, il n'y a rien de changé ici; je vous garde tous à mon service...

— Vous, m.onsieur Jasmin I... E^-ce que c'est vous qui hérite» de notre maître ?

— Non, non, je n'hérite pas... mais je représente l'héritier, enfin je suis l'intendant de la maison... je garde tout le monde : cuisinier, cocher, femme de charge,., parce que M. le marquis l'a voulu... sans quoi je vous aurais tous renvoyés... car c'est fort inutile des domestiques sans maître... Ah! pourtant, je me trompe, notre maître à présent c'est le jeune marquis... et quand il voudra venir habiter son hôtel, il trouvera sa maison toute montée; voilà sans doute quel était le désir de feu sod pèrei, et nous devons nous y conformer.

L'AMOUKEUX TRANSI

Tous les valets s'inclinent devant Jasmin qui est devenu un honnme prépondérant, et celui-ci, après avoir reçu les félicitations de -eux qui sont maintenant ses inférieurs, se retire dans sa chambre, et, réfléchissant à ce que lui a dit le notaire, se met la ^ic à la lorlure pour savoir ce qu'il doit faire de Chérubin, afin ie remplir dignement les intentions de son maître.

Après avoir passé plusieurs heures à se creuser la tête sans y rien trouver. Jasmin s'écrie :

— Ma foi, je crois que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de laisser le petit Chérubin en nourrice.

Page 1