CHAPITRE VII
LA PETITE LOUISB
Chérubin est toujours au village, il habite toujours chez sa nourrice NicoUe Frimousseï, et pourtant Chérubin a dix ans; quoique mignon, il est bien portant, et les soins d'une nourrice ont depuis longtemps cessé de lui être nécessaires. Mais l'héritier du marquis de Grandvilain a conservé la même affection pour le séjour oîi il a passé son enfance, et il ce fâche quand on lui propose de le quitter.
Cependant Jacquinot, le père nourricier, est plus ivrogne que jamais, et en prenant des années, Nicolle, forcée de crier sans cesse après son mari, est rarement de bonne humeur; ensuite ses deux garçons ont quitté le village : l'un e^t maçon à Orléans, l'autre est en apprentissage chez un charpentier à Livry.
Malgré cela Chérubin se plaît toujours chez sa nourrice, où il a pour compagnie une petite fille qui n*a que deux ans de moiin que lui.
C'était peu de jours avant la mort du marquis de Grandvilain, qu'un matin, une toute jeune dame de la ville, et dont la mise était assez élégante, était descendue d'un fiacre devant la demeure de Nicolle. Cette jeune dame, qui était belle et avait l'air distingué, était fort pâle et semblait Irès-émue; elle tenait dans »es bras Hne petite fille qui pouvais avoir un an, et s'adressant à
la. femme de Jacquinot, lui avait dit d'une voix entrecoupée par les pleurs :
— Voilà ma fille... elle n'a qu'un an, cepiendant depuis quelques mois déjà elle ne preuu plus le sein. Je aésirerais la laisser en sevrage chez de braves gens qui en auraient grand soin, qui la traiteraient comme leur enfant. Voulez-vous vous charger d'elle, madame? je ne puis plus garder ma fille avec moi... il est même possible que je ne puisse pas la reprendre de longtemps... Voilà trois cents francs dans ce rouleau... c'est tout ce dont je puis disposer maintenant; mais avant un an je vous renverrai une pareille somme... si je ne suis pas venue auparavant embrasser ma petite.
Nicolle, qui se trouvait fort bien d'avoir élevé déjà un enfant, crut qu'il lui arrivait une seconde fortune, et accepta de grand cœur la proposition qu'on lui faisait. La jeune dame lui remit la petite fille, l'argent, un paquet assez volumineux, contenant les effets de l'enfant, puis, après avoir embrassé encore une fois sa fille, remonta vivement dans la voiture, qui repartit aussitôt.
Alors, seulement, Nicolle songea qu'elle n'avait demandé à la jeune dame ni son nom, ni son adresse, ni le nom de l'enfant; mais il n'était plus temps, la voiture était déjà bien loin. Nicolle se consola vite de cet oubU et se dit :
— Après tout! cette dame reviendra... elle ne veut pas sans doute abandonner sa fille... Elle m'a donné cent écusl... j'ai de quoi prendre patience, et puis elle est gentille tout plein cette petite, et il me semble que je l'aurais même gardée pour rien; comment donc que je vas l'appeler?... Pardine ! Louise, pisque c'est aujourd'hui la Saint-Louis Quand sa mère viendra, si ce nom-là
lui déplaît, elle me dira celui qu'elle porte... Faut-il que j'aie été bêle de ne pas le lui avoir demandé !..., Mais aussi elle avait l'air si pressé, si agité, c'te dame... Allons! Louise, c'est décidé, ce sera une compagnie pour mon Chérubin, ça fait qu'il ne s'ennuiera pas cheux nous, ce cher enfant Et dame, pus je le garderons et mieux je nous en trouverons.
Et, en effet, la petite fille était devenue la compagne fidèle de Chérubin; elle avait grandi avec lui,, elle partageait tous ses jeux, tous ses plaisips. Chérubin n'était pas content lorsque Louise n'était pas près de lui ; la vivacité de la jeune fille s'alliait trèsbien avec la douceur naturelle du petit marquis ; enfin lorsque
celui-ci commençait à devenir un charmant garçon, Louise promettait aussi d'êlre une fort jolie fille. Cependant la jeune dame qui avait apporté chez NicoUe cette enfant, dont elle se disait la mère, n'était plus revenue à Ofigny; une seule fois, un an après sa visite, une espèce de commissionnaire venant de Paris s'était présenté chez les Frimousset, il leur avait remis un rouleau, qui celle fois ne contenait que cent cinquante francs, en leur disant :
— C'est de la part de la mère de la petite fille qu'on vous a apportée il y a un an ; elle vous recommande toujours son enfant.
Alors Nicollc avait questionné cet homme, lui avait demandé le nom et l'adresse de la dame qui l'envoyait, mais le commissionnaire avait répondu qu'il ne la connaissait pas, qu'on était venu le trouver à Paris, à la place oi^i il se tenait, et qu'on l'avait chargé de cette commission en le payant d'avance, et après s'être assuré qu'il avait une plaque.
Nicolle n'en avait pas su davantage, et depuis elle n'avait plus reçu ni nouvelles ni argent. Mais Louise était si gentille qu'il ne lui était pas venu une seule fois à la pensée de la renvoyer. D'ailleurs, Chérubin la chérissait : la petite fille devait être un nouveau lien qui le retiendrait chez sa nourrice, et lorsque par hasard Jacquinot se permettait de faire quelques réflexions sur l'enfant qu'ils élevaient alors gratis, sa femme lui répondait :
— Tais-toi, ivrogne, ça ne te regarde pas; si la mère de cette petite ne vient pas la chercher, c'est qu'il faut qu'elle soit morte ou que ce soit une ben mauvaise mère : si elle est morts, l'int bieiv que je la remplace près de cette enfant; si c'est une mauvaise mère, Louise serait malheureuse avec elle, et j'aime encore mieux qu'elle reste avec moi.
Pendant que Chérubin grandissait prés de sa petite amie, Jasmin continuait à gouverner l'hôtel du marquis de Grandvilain; il avait de l'ordre dans ses dépenses ; les domestiques ne pouvaient faire aucun excès et lui-même ne se grisait plus qu'une fois par semaine, ce qui était bien modeste pour un homme qui avait les clefs de la cave. Mais Jasmin pensait continuellement à son jeune maître; il allait le voir souvent, il passait parfois des journées entières à Gagny, il demandait toujours à Chérubin s'il voulait rQveoir avec lui à Paris, dans son hôtel. Le petit garçon
refusait constamment, et Jasmin se consolait et s'en revenait seul i Paris, en disant :
— Le jeune marquis se porte fort bien, voilà le principal. Lorsque Jasmin se rendait chez le notaire pour y demander
de l'argent, ce qu'il ne faisait jamais qu'en présentant une note exacte de ce qu'il avait eu à payer, le notaire, après avoir loué le fidèle valet sur la probité el l'économie qu'il apportait dant les dépenses de l'hôtel, ne manquait pas de lui dire :
— Et notre jeune marquis, comment va-t-il?
— Il se porte supérieurement ! répondait Jasmin.
— Il doit être grand maintenant^ le voilà qui doit avoir près de onze ans.
— Il est d'une fort jolie taille... il a une charmante figure... ce sera un petit bijou dont toutes les femmes raffoleront, j'en suis sûr, comme elles raffolaient de feu son père... si ce n'est que je présume que ce ne seront pas les mêmes femmes !
— C'est fort bien, mais ses études marchent-elles?... avezvous placé le petit marquis dans une bonne institution?
— Excellente, monsieur, oh ! il est dans une très-bonne maison!... il y mange tant qu'il veut !
— Je ne doute pas qu'il ne soit bien nourri, mais cela ne suffit pas; à son âge, il faut surtout la nourriture de l'esprit. Est-on content de lui?
— On en est enchanté... on voudrait ne jamais se séparer de lui... il est si gentil !...
— A-t-il eu des prix ?
— Des prix!... Il a tout ce qu'il veut! Il n'a qu'à demander, on ne lui refuse rien.
— Vous ne comprenez pas. Je veux dire : a-t-il obtenu des prix par son travail? Est-il fort en latin, en grec, en histoire?...
A ces questions. Jasmin était un peu embarrassé, il toussait el balbutiait quelques mots que l'on n'entendait pas.
Mais le notaire, qui attribuait son embarras à une autre cause, reprenait :
— Je vous parle de choses auxquelles vous ne comprend rien, n'est-ce pas, mon vieux Jasmin? Le latin, le grec... tout cela n'est pas de votre compétence. Au reste, lorsque j'aurai quelques moments à moi, j'irai vous trouver et vous me mènerei
le jeune marquis.
60 L'AMOURKUX TRANSI
Jasmin s'éloignait, en se disant :
— Diable ! diable!... s'il va un jour voir mon petit Chérubin, 3 ne sera peut-être pas satisfait de ses études ; ce n'est pourtant pas ma faute si M. le marquis ne veut pas quitter sa nourrice. Ce notaire me parle sans cesse de la nourriture de l'esprit... Il me semble que quand un enfant fait ses quatre repas par jour avec appétit, son esprit ne doit pas plus être à jeun que son estomac, ou alors c'est qu'il y met de la mauvaise volonté.
Un jour cependant, après une visite chez le notaire, dans laquelle celui-ci avait encore engagé le vieux valet de chambre à bien recommander le jeune marquis à ses professeurs, Jasmin se rend sur-le-champ à Gagny, eu se disant tout le long de la route :
— Je suis une vieille brute... je laisse dans l'ignorance le fils de mes maîtres; car enfin je sais lire, moi... et je crois que Chérubin ne sait pas même lire... Décidément, ça ne peut pas durer comme cela... Plus tard on dirait :
il Jasmin n'a pas eu soin de l'enfant qu'on lui avait confié... Jasmin n'est pas digne de la confiance de feu M. de Grandvilain!... »
— Je ne veux pas qu'on dise cela de moi... J'ai la soixantaine maintenant, mais ce n'est pas une raison pour être un imbécile... Je vais montrer du caractère.
Jasmin arrive chez Nicolle qu'il trouve travaillant dans la salle basse, tandis que Jacquinoi dormait à demi dans un vieux fauteuil.
— Mes amis, dit Jasmin en entrant d'un air très-affairé et en roulant ses gros yeux autour de lui, ça ne peut pas rester comme cela!... Oh! il faut que nous changions complètement!
Nicoîle regarde le vieux domestique avec surprise en disant :
— Vous voulez changer notre maison... Vous trouvez cetie salle trop sombre?... Ah! dame! j'y sommes habitués, nous autres.
— Est-ce que nous ne buvons pas un coup? dit Jacqilinol en se Isvant et se frottant las yeux.
— Tout à l'heure, Jacquinot, tout à l'heure. Mes amis, vous ne me comprenez pas. Il s'agit de votre élève... de mon jeune Chérubin, auquel vous ne donnez que la nourriture... que vous prenez?
L'AMOURKUX TRANSI 01
— Est-ce qu il n'esl pas content, ce cher enfant? s'écrie Nicolle. Mon Dieu, mais je lui donnerai tout ce qu'il voudra, moi; il . n'a qu'à parler! Je lui ferai des tartes, des galettes, des flancs.
— Ce n'est pas cela, Nicolle, ce n'est pas de cette nourriture qu'il s'agit. C'est l'esprit de Chérubin qui a besoin d'une foule de choses.
— Son esprit... queuque chose de léger, vous voulez dire?.,. Je lui ferai du fromage à la crème...
— Encore une fois, dame Frimousset, laissez-moi donc parler. Il faut que mon jeune maître devienne savant... ou à peu près, il n'est pas question de manger, mais d'étudier... Qu'apprend-il chez vous? sait-il lire, écrire, compter seulement?
— Ma fine, non, dit Nicolle, vous ne nous avez pas parlé de ça; nous avons cru que ce n'était pas nécessaire... d' .autant plus que Chérubin devant être très-riche, nous pensions qu'il n'avait pas besoin d'apprendre un état.
— Il n'est pas question d'apprendre un état, mais de devenir savant.
— \h\ je comprends, comme le maître d'école, qui fourre toujours dans sa conversation des mots qu'on ne sait pas ce que ça veut dire.
— C'est cela même... Oh! si Chérubin disait de ces belles phrases... qu'on ne comprend pas, ce serait bien heureux! Vous avez donc un maître d'école savant dans ce village?
— Certainement, M. Gérondif.
— Gérondif!... ce nom seul annonce un homme fort instruit. Est-ce que vous croyez qu'il consentirait à venir donner chez vous des leçons à mon jeune maître ? Car il est impossible que M. le marquis aille en classe avec tous les marmots du village.
— Pourquoi donc que M. Gérondif ne viendrait pas?... Il a déjà éduqué deux ou trois enfants de bourgeois qui viennent à âagny passer l'été... D'ailleurs il n'est pas ben calé, ce cher homme, et oour gagner de l'argent..'.
— Qu'à cela ne tienne, je le payerai le prix qu'il voudra... Est-ce que je ne pourrais pas causer... voir ce M. Gérondif?
— C'est ben facile... Jacquinot va aller le chercher... Il est cinq heures passées, sa classe est finie... Jacquinot, lu trouveras le maître d'école chez Manon, la boulangère, parce qu'il -.a chez
elle tous les jours faire cuire des pommes de terre dans son four quand il est encore chaud.
— Allez, mon cher Jacquinot ; amenez-moi ce savant et nous viderons ensuite quelques bonnes bouteilles dont je régalerai aussi M. Gérondif.
Cette promesse réveille Jacquinot ; il sort en promettant de se hâter, et Jasmin dit à Nicolle :
— Oui est mon jeune maître?
— 3Ion fien?...
— Mon maître, le jeune marquis de Grandvilain... Il a onze ans maintenant, ma chère Nicolle, et il me semble qu'il est un peu grand pour que vous l'appeliez encore mon fieu.
— Ah! dame! l'habitude... que voulez-vous I II est dans le jardin, sous les pruniers.
— Seul?
— Oh! que nenni... Louise est avec lui, toujours avec lui Est-ce qu'il peut se passer d'elle ?
— Ah ! c'est cette petite fille qu'on a laissée et dont vous ne connaissez pas les parents ?
— Mon Dieu! oui.
— Et vous en avez toujours bien soin?
— Pardi! un enfant de plus... Quand il y a pour trois, il y ft pour quatre.
— C'est ce que me disait mon père, lorsqu'il rognait la portioE de mon déjeuner ; et chez nous, au contraire, quand on était quatre, il n'y avait jamais que pour deux. C'est égal, dame Frimousset, vous êtes une brave femme, et quand Chérubin sortira lie chez vous, on vous fera un joli cadeau.
— Ah! ne parlez pas de ça : j'aimerais ben mieux pas de ca- '!eau et que mon fieu ne me quittât jamais.
— Ah! je conçois cela... pourtant nous ne pouvons pas le laisser jusqu'à trente ans en nourrice ; ce n'est pas l'usage. Je vais aller lui présenter mes devoirs en attendant l'arrivée de M. Gérondif, et lui annoncer qu'il faut qu'il devienne savant.
Chérubin était assis au fond du jardin qui se ierminait par m verger. Là, des arbres que l'on ne taillait jamais étendaient en liberté leurs branches chargées de fruits, comme pour apprendre à l'homme que la nature n*a pas besoin de ses secours pour croître et produire.
Le (ils du marquis cle Grandvilain avait des traits agréables e» réguliers; ses grands yeux bleus étaient surtout d'une extrême beauté, et par leur expression douce et langoureuse semblaieni plutôt appartenir à une femme qu'à un homme ; de longs cils bruns ombrageaient ces charmants yeux-là, qui, selon toute apparence, devaient réaliser les prédictions de Jasmin et faire un jour bien des conquêtes. Le reste de la figure était bien, sans avoir rien de remarquable, si ce n'est que le teint du peiit Chérubin était aussi blanc que celui d'une jeune fille, qui est blanche; le séjour de la campagne n'avait point bruni le jeune marquis parce que Nicolle, qui avait toujours eu les plus grands soins de son nourrisson, ne le laissait jamais exposé au soleil, et que le petit garçon, qui n'était point occupé aux durs travaux des champs, avait toujours le loisir de rechercher l'ombrage et la fraîcheur.
La petite Louise, qui avait alors neuf ans, avait une de ces jolies têtes tour à tour gaies et mélancoliques que les peintres sont heureux de copier, lorsqu'ils veulent nous représenter une jeune fille de la Suisse ou des environs du lac de Genève. C'était une délicieuse figure dans le goût des vierges d'î Raphaël, où il y avait pourtant aussi de la mélancolie et de la grâce françaises. Louise avait les yeux et les cheveux d'un noir de jais, mais des cils fort longs tempéraient leur cic:-it et ieur donnaient quelque chose de velouté qui avait un charme .no'éfinissable; un front haut et fier, une bouche fort petite, des dents blanches et enchâssées comme des perles, achevaient de faire de cette enfant une des plui. jolies petites filles qu'il fût possible de rencontrer; enfin lorsque Louise riait, deux petites fossettes qui se formaient dans ses joues donnaient encore un nouveau charme à toute sa personne, et la jeune fille riait souvent, car elle n'avait que neuî ans. Nicolle la traitait comme son enfant, Chérubin comme sa sœur, et elle ne se doutait pas encore qu'elle avait été abandonnée par sa mère.
Lorsque Jasmin dirige ses pas vers le verger, CÎK'rnbin et Louise étaient en train de manger des prunes. La petite fille en cueillait et en jetait à son compagnon, qui était assis au pied d'un arbre chargé de fruits, à tel point que ses branches semblaient près de se casser sous le poids qu'elles portaient.
Jasmin ôte son chapeau et salue humblement son jeune malîré.
mettant à i'air sa tète presque entièrement chauve, quoique les cneveux qui restaient encore au-dessus des oreilles fussent rassemblés et collés avec beaucoup de soin sur le devant du front, ce qui de loin donnait au vieux domestique l'air de s'être noué un bandeau autour de la lête.
— Je présente nins hommages à monsieur le marquis, dit Jasmin. Au même instant la petite fille secoue une branche du prunier
qui s'étendait au-dessus de la tête du valet de chambre, et une pluie de prunes arrose le chef de Jasmin,
Alors de grands éclats de rire parlent de derrière l'arbre, ei Chérubin y mêle les siens; tandis que le vieux serviteur, qui pour tout au monde n'aurait pas i^ardé son chapeau sur sa tête en présence de son jeune maître, reçoit avec résignation la pluie de prunes qui tombe sur lui.
— La santé do mon jeune maître me paraît toujours florissante, reprend Jasmin après avoir rejeté à terre quelques prunes qui s'étaient logées entre sa cravate et le collet de son habit.
— Oui, oui, Jasmin, oui... Mais vois donc comme elles sont belles... et bonnes avec cela ! Manges-en donc, Jasmin, tu n'as qu'à te baisser et en ramasser...
— Monsieur est bien bon; mais les prunes... cela occasionne des inconvénients... Je viens d'abord savoir si monsieur veut enfin retourner à Paris avec moi? Son hôtel est toujours disposé pour le recevoir et...
Jasmin ne peut achever sa phrase, parce qu'une nouvelle pluie de prunes lui tombe sur la tête. Cette fois, ii regarde avec humeur autour de lui, mais l'espiègle petite fille s'était vivement cachée derrière un arbre, et Chérubin s'écrie :
— Eh ! non. Jasmin, non, je ne veux pas aller à Paris, je me trouve si »ien ici ; je t'ai déjà dit que je m'ennuierais à Paris... et je m'amuse tant chez ma bonne Nicolle!
— Soit, monsieur le marquis, je ne veux pas vous contrarier sur ce point; mais alors il s'agit de ne plus passer votre temps à jouer, 11 faut étudier, mon cher maître, il faut devenir savant.., c'est indispensable et...
Une pluie de prunes, plus lorte que les deux autres, coupe encore la parole à Jasmin, qui, sentant qu'il en a deux d'écrabouillées sur son bandeau de cheveux, se retourne avec colère, eï^ s'écriant :
— Oh ! c'est trop fort, à la fin ; on veut donc faire de la marmelade sur ma tête ! Ah ! c'est cette petite fille qui me joue de ces tours-là... C'est joli, mademoiselle; je vous conseille de rire encore... il y a bien de quoi!...
Louise est allée en riant se cacher derrière Chérubin, et celui-ci, tout en riant aussi de la mine que fait son vieux scrviviteur, lui dit :
— C'est ta faute, Jasmin, laisse-nous tranquilles... Nous mangions des prunes, nous nous amusions bien, Louise et moi, pourquoi viens-tu nous déranger... pour me dire un tas de choses!... qu'il faut que je sois savant... que j'étudie!... Je ne veux pas étudier, moi!... Va-t'en donc boire avec Jacquinot, va! va!... je n'ai pas besoin de toi.
Jasmin semble assez embarrassé; enfin il reprend :
— Je suis fâché de vous contrarier, monsieur le marquis, mais vous voilà trop grand pour ne savoir ni lire ni écrire... il faut même que vous sachiez une foule de choses... parce que vous êtes marquis et que... enfin le notaire de feu votre respectable père dit que vous devez avoir des prix de latin et de grec... et il paraît que pour avoir des prix il est d'usage d'étudier... Je viens de faire avertir le maître d'école de ce village, M. Gérondif; il va venir, et c'est lui qui vous instruira, car Nicolle m'a assuré que c'était un savant... quoiqu'il soit obligé d'aller faire cuire ses pommes de terre dans le four du boulanger.
Le front de Chérubin se remhrunit; le petit garçon fait une moue très-prononcée, en répondant :
— Je ne veux pas que le maître d'école vienne ici; je n'ai pas besoin d'être savant. Vous m'ennuyez. Jasmin, avec votre .M. Gérondif!...
Jasmin souffrait beaucoup de causer du chagrin à son jeune mailre. Il ne savait plus que dire, que faire; il tournait et retournait son chapeau dans ses mains, il sentait qu'il fallait enfin forcer le jeune marquis à ne pas être un âne, mais il ne savait quel moyen employer pour cela, et dans ce moment une nouvelle pluie de prunes lui serait tombée sur la tête qu'elle ne l'aurait pas tiré de sa stupeur.
Mais Nicolle avait de loin suivi le vieux domestique; la nourrice avait compris que si Chérubin ne vouiai: rien apprendre chez elle, on serait obligé de la faire aller apprendre à Paris,
Craignant de perdre un enfant qu'elle aimait et qui depuis onze ans avait ramené l'abondance dans son ménage, Nicolle sentit qu'il fallait trouver un moyen pour faire consentir le petit garçon à prendre des leçons du maître d'école.
Les femmes, même celles de la campagne, devinent bien vite quel est notre côté vulnérable. Nicolle qui, petit à petit, s'était avancée et se trouvait alors derrière Jasmin, qui ne bougeait plu? et ne soufflait plus mot, fait encore quelques pas vers les enfants, puis prend Louise par le bras et s'écrie :
— Tenez, monsieur Jasmin, je vois ben ce qui est cause que Chérubin ne veut pas travailler, c'est parce qu'il joue toute la journée avec cette petite. Eh ben ! comme je tenons aussi, moi, à ce que mon fieu devienne un savant, j'allons emmener Louise chez une de nos parentes à deux lieues d'ici ; on y aura ben soin d'elle, et elle n'emp chera plus Chérubin d'étudier.
Nicolle n'a pas fini de parler que le petit garçon court à elle, et l'arrêtant par sa robe, s'écrie d'une voix touchante et avec des larmes dans les yeux :
— Non!... non!... n'emmenez pas Louise... j'étudierai... j'apprendrai tout ce qu'on voudra avec M. Gérondif... mais n'emmenez pas Louise... oh! je vous en prie, ne l'emmenez pas!
Le moyen de Nicolle avait réussi. Elle embrasse son nourrisson, Louise saute de joie en voyant qu'on ne l'emmènera point, et Jasmin en ferait autant si son âge lui en laissait la faculté; mais il jetle son chapeau en l'air en s'écriant :
— Vive monsieur le marquis de Grandvilain cadet!... Ah! je savais bien, moi, qu'il consentirait à devenir un savant!
En ce moment Jacquinot paraît du côté de la maison, à l'entrée .-iu jaïdin, et s'écrie :
— V'ià M. Gérondif que je viens d'apporter avec moi.