MONSIEUR GÉRONDIF
Le nouveau personnage qui venait d'arriver chei Nicolle étaii ;in homme d'une quarantaine d'années, d'une taille moyenne,
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plutôt gras que maigre, d'une figure commune, dans laquelle perçait le désir de se donner de l'importance et l'habitude de s'incliner servilement devant tous ceux qui, par leur position ou leur fortune, étaient au-dessus de lui.
M. Gérondif.avait des cheveux bruns, épais, longs et gras, qui étaient taillés droits par devant, un peu au-dessus des sourcils, et qui, par derrière, cachaient le collet de son habit ; sur les côtés ils étaient retenus par les oreilles qui les maintenaient en respect. Le professeur avait des yeux gris, dont il était difficile de savoir la grandeur, parce qu'il les tenait presque continuellement baissés, même en vous parlant. Il avait une grande bouche, mais qui était parfaitement garnie par de très-belles dents, et, soit pour montrer cette beauté de son individu, soit pour donner une idée avantageuse de l'aménité de son caractère, le maître d'école souriait presque toujours en parlant, et il ne manquait pas alors d'ouvrir la bouche de manière à vous faire voir son râtelier tout entier.
Un nez beaucoup trop gros pour le resta de la figure, et qui était presque toujours orné d'une quantité de petits boutons, nuisait infiniment à l'ensemble de la physionomie du professeur; et l'habitude que celui-ci avait prise de le gratter et de le bourrer de tabac donnait continuellement à cette proéminence un aspect rouge et noir fort tranchant, qui aurait eu même quelque chose de rébarbatif si la voix douce et mielleuse de M. Gérondif n'eût adouci l'impression fâcheuse produite d'abord par son nez.
Le costume du maître d'école était sévère, car il avait la prétention d'être tout noir ; l'habit, le pantalon et le gilet étaienl bien en drap de cette couleur, mais le temps avait exercé de tels ravages sur tout cela, qu'il avait fallu souvent apposer des pièces sur chacune de ces parties du costume ; et, soit inadvertance de la part de celui qui avait fait ces réparations, soit que le drap noir fût plus rare que les auires dans le pays, on avait employé des morceaux bleus, verts, gris et même noisette, pour mettre des pièces à l'habit, au pantalon et au gilet de M. Gérondif, ce qui lui donnait une certaine ressemblance avec un arlequin; joignez à cela des chaussons et des sabots pour chaussure et une tenue généralement fort sale, vous aurez une idée du personnage que l'on venait de quérir pour servir de professeur au jeune marquis de Grandvilaia.
Quant à ce r,u'il portait sur sa tête, nous n'en avons pas parlé, par la raison que M. Gérondif ne mettait jamais de chapeau ni de casquette, et qu'on ne se rappelait même pas lui avoir vu aucune espèce de coiffure à la main. Lorsqu'il pleuvait, il avait un vieux parapluie qui ne possédait que trois baleines, mais sous lequel notre maître d'école mettait bravement sa tête, sans craindre que son rifflard fît la tulipe, parce qu'il était divisé en plusieurs morceaux.
Le maître d'école, qui souffrait l>eaucoup de durillons et de cors aux pieds, était venu en s'appuyant fortement sur le bras de Jacquinot, ce qui était sans doute cause que le mari de Nicolle avait annoncé qu'il venait d'apporter M. Gérondif. En apprenant qu'on le demandait de la part du marquis de Grandvilain, le professeur ne s'était pas donné le temps de retirer ses pommes de terre du four de la boulangère, et il n'avait pas plus jugé nécessaire de se laver les mains, besogne qu'il ne faisait dii reste que les dimanches et jours de fête.
Jasmin fait passer son jeune maître devant lui. Chérubin ne quitte pas la main de Louise, comme s'il craignait encore qu'on ne voulût le séparer de sa compagne chérie. Le vieux valet de chambre les suit tenant toujours son chapeau à la main, Nicolle marche après eux, et Ion va recevoii- le professeur qui s'était arrêté sur le seuil de la porte de la rue, irc.^-embarrassé de savoir s'il ôterait ou s'il garderait ses sabots pour se présenter devant les personnes de distiaction qui le faisaient demander; enfin il se décide à se présenter en chaussons.
En apercevant la tète chauve de Jasmin, dont le costume aisé n'a rien qui annonce un domestique, M. Gérondif se précipite au-devant de lui, en souriant de la façon la plus capable de faire voir ses molaires et ses incisives, et le salue en disant :
— A tout seigneur, tout honneur!.. Salutem vos... Monsieur le marquis, je m'estime bien heureux d'être en ce moment devant vous... présentemeni.
Pendant que M. Ciérundif faii son coinplimenl en s'inclinant jusqu'à terre, Jasmin, qui voit bien que le professeur se trompe et le prend pour le marquis, se hâte de faire passer son jeune maître à sa place, ce que Chérubin fait sans lâcher la main de Louise, de façon qu'en relevant le nez M. Gérondif se trouve avoir les deux enfants devant lui ; il croit s'être trompé et re-
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pousse assez incivilement le petit garçon et sa compagne [)Our courir se replacer devant Jasmin qui est à un autre bout do ia salle, en lui disant :
— Excusez ia méprise... errare humanum est... Je me rends à vos ordres, monsieur le marquis... Je n'ai même pas pris le temps de terminer ma légère réfeciion... afin d'être vivement... prêt à vos commandements.
Pendant que le maître d'école parle, Jasmin a encore quitté la place pour aller se mettre derrière son maître, et M. Gérondif paraît disposé à le traquer dans tous les coins de la chambre, lorsque Nicolle dit en riant :
— JSlais vous vous trompez, monsieur Gérondif, le marquis c'est mon tieu, mon nourrisson... ce joli garçon que v'ià...
— Bt je ne suis que son très-humble serviteur, ancien valet de chambre de M. le marquis, son père, qui a daigné en mourant me charger de veiller sur son héritier, dit Jasmin en sar luant Chérubin.
M. Gérondif prend fort bien la chose, il fait un nouveau sou ^rire et court se placer devant Chérubin, en lui disant :
— Je fais mes excuses ut iterum, et cela ne m'empêche pas de me dire de nouveau le très-humble serviteur de M. le marquis juLlor.
— Non pas Junior!... de Grandvilain, dit Jasmin avec gravité.
— L'un n'empêche pas l'autre, répond M. Gérondif en souriant avec une certaine malignité... permettez-moi de vous le dire, brave Journée, car vous me rappelez beaucoup ce vertueux et fidèle serviteur d'Ulysse, roi d'Ithaque... J'ignore cefiendanf s'il était chauve aussi, Homère ne le dit pas, mais c'est probable... Je suis donc aux ordres de M. le marquis de Grandvilain, qui peut me dire présentement ce qu'il me veut incontinent.
Les phrases du maître d'école, et les citations dont il assaisonne ses discours, produisent le meilleur effet sur Jasmin, qui, ainsi que la plupart des sots, trouvait fort beau ce qu'il ne comprenait pas; il fait donc un signe de tête à la nourrice, en murmurant :
— C'est un savant!... un fort savant môme... ça fera bien notre affaire.
Quant à Chérubin, qui n'est pas de l'avis de son vieux do-
meslique, et qui trouve M. Gérondif très-ennuyeux, il lui répond sans hésiter ;
— - Je ne vous veux rien du tout, moi.... c'est Jasmin qui a vouli absolument vous faire venir pour que vous me fassiez étudier... je ne sais quoi !... Je veux bien apprendre; mais Louise restera à côté de moi pendant mes leçons.
Après avoir dit cela, Chérubin tourne brusquement le dos au maître d'école, Louise en fait autant en riant beaucoup du nez de M. Gérondif, et les deux enfants quittent la salle en courant, pour retourner manger des prunes au jardin.
On juge convenable de les laisser aller, et Jasmin s'approche de M. Gérondif, auquel il demande d'un air respectueux s'il veut bien venir donner des leçons à son jeune maître, qui n'a encore rien appris et dont il est temps de s'occuper si l'on veut qu'il soit instruit.
M. Gérondif reçoit avec joie cette proposition; il serre la main de Jasmin, en lui disant :
— Fiez-vous à moi, nous réparerons le temps perdu ! Je ferai travailler le jeune marquis comme un cheval.
— On ! non, s'écrie le vieux domestique, mon jeune maître est délical, il n'est pas habitué à étudier, vous le rendriez malade, il faudra aller doucement au contraire.
— Gela va sans dire ! reprend Gérondif en se grattant le nez. Quand je dis comme un cheval, je me sers d'une figure... c'est une métaphore si vous aimez mieux ; nous irons piano et sano, ecce rem ! J'apprendrai à M. le marquis, outre l'écriture et les mathématiques, sa langue à fond, de manière à ce qu'il puisse la parler comme moi, je veux dire avec élégance... de plus le latin, le grec, l'italien, la philosophie, l'histoire, tant ancienne que nouvelle; la mythologie, la rhétorique, l'art de la versification... la géographie, l'astronomie, un peu de physique et de chimie, de minéralogie... de...
— Oh! assez, monsieur le professeur I... assez! s'écrie Jasmin qui est étourdi de tout ce qu'il entend et dans l'admiration du t^avoir de M. Gérondif. Quand mon jeune maître saura tout r.ela, il sera bien assez savant.
— Si vous désirez encore autre chose, vous n'aurez qu'à parler... j'ose dire que pour le savoir je suis un puits... un vériiaole puits... A cinq ans j'avais un prix de mémoire, et à sept ans
j'avais trois couronnes sur la lête... en chêne... comme les Druides, anciens prêtres gaulois qui vénéraient Tentâtes ou Mercure et le gui, plante parasite, qui, selon eux, guérissait tous les maux. Je ne suis pas de leur avis : j'ai des cors dont je souffre beaucoup; j'ai mis du gui dessus, et ils me font encore plu^ mal, Jasmm n'osaii pas respirer pendant que M. Gérondif parlait; la nourrice et son mari partageaient son admiration, et le mnître d'école, satisfait de l'effet qu'il produisait, s'écoutait lui-même parler avec beaucoup de complaisance, lorsque le vieux domestique l'interrompt pour dire :
— Mille pardons, monsieur, si je me permets de glisser un mot, mais il me semble nécessaire de bien arrêter nos conventions; pour enseigner tant de choses à mon jeune maître, combien lui prendrez-vous par mois, bien entendu que vous viendrez tous les jours excepté le dimanche.
M. Gérondif réfléchit quelques moments, et répond enfin d'un air craintif :
— Pour inculquer à M. de Grandvilain le plus de science qu'il me sera possible, il me semble qu'en vous demandant quinze francs par mois... je...
— Quinze francs ! s'écrie Jasmin d'un air révolté. Quinze francs pour tout cela... mais vous plaisantez sans doute, monsieur?
M. Gérondif ne sourit plus; il baisse les yeux en murmurant :
— Alors... si vous trouvez que ce soit trop, nous réduirons la somme et...
— Trouver que c'est trop! reprend Jasmin, oh! c'est qu'au contraire, monsieur, je trouve que ce n'est pas assez!... Grâce au ciel, mon jeune maître est riche, il a le moyen de payer ceux qui lui donnent des leçons. Comment, moi, son valet de chambre, je gagnerais six ceots francs de gage tout étant logé, nourri, chauffé... tandis qu'uE 'lomme aussi savant que vous, et qui va enseigner tant de belle j choses à mon maître, recevrait moins!.. Oh! non pas!... je rDus offre cent cinquante francs par mois, monsieur, et je trouve que ce n'est pas trop pour tout ce que vous savez.
— Cent cinquante francs... par mois!... s'écrie M. Gérondif dont les traits expriment une ivresse indicible. Cent cinquante francs. .. je les accepte, monsieur Jasmin... je les accepte avec reconnaissance... et je m'en rendrai digne... Je passerai
presque toute ma journée avec mon élève... ma classe ne me gênera pas... j'ai un sous-maître, d'ailleurs, auquel je donne trois francs par mois... je l'augmenterai si c'est nécessaire, et au besoin je quitterai ma classe pour me consacrer entièrement à lenfant intéressant que vous me confiez.
El le professeur court prendre les mains de Jasmin qu'il presse avec effusion; puis il va prendre celles de Jacquinot, puis celles de Nicolle, et ensuite, ne trouvant plus de mains à serrer, il se met à frapper les siennes l'une contre l'autre en s'écriant :
— Hosanna! hosanna!... applaudite cives I... Et Jasmin dit tout bas à Jacquinot :
— Je crois que M. Gérondif dit : Apportez du civet.
— Nous n'avons pas de civet, répond Jacquinot, mais j'avons de notre petit vin à boire, et M. le maître d'école trinquera ben avec nous.
Nicolle a apporté du vin, des verres. M; Gérondif accepte volontiers à boire, mais il demande à la paysanne une croûte de pain, parce que, n'ayant pas eu le temps de faire cuire ses pommes de terre, il se sent l'estomac creux. Nicolle va chercher ce qu'elle a de provisions et les place sur une table: alors M. Gérondif commence par se couper un énorme morceau de pain et attaque un plat de bœuf et de haricots avec une vivacité qui a quelque chose d'effrayant.
Tout en mangeant, le maître d'école trouve cependant le temps de causer ; il dit à Jasmin :
— Nous avons parlé de science, mais il y a un autre article dont nous n'avons pas encore parlé... c'est celui des mœurs. De ce côté vous pouvez aussi vous reposer sur moi. Je ?uis extrêmement sévère sur ce point ; car les mœurs, voyez-vous, monsieur Jasmin, c'est le frein de la société. J'ose dire que les miennes sont irréprochables ! Je veux qu'il en soit de même de mon élève.
— Oh! quant à cela! dit le vieux domestique en souriant, il me semble qu'à l'âge de mon jeune maître on n'a encore rien à craindre... plus ta i!. . dame!... écoutez donc, un jeune homme ce n'est pas une demoiselle!...
— C'est bien pis, monsieur Jasmin, oh! c'est plus dangereux! parce que le jeune homme, étant plus libre, peut faire plus de fautes... Mais je lui inculquerai des principes qui le mainiien- 4roni... je serai le Mentor de cet autre Télémaane!... Mais par.
don, je fais une réflexion : pour commencer les études de M. le marquis, il me faut acheter des livres élémentaires... des grammaires... des dictionnaires... ceux de ma classe sont usés... je ne me crois pas assez en fonds en ce moment pour faire cets achats... si monsieur Jasmin pouvait m' avancer un mois d'avance, alors...
— Très-volontiers, monsieur Gérondif ; j'apporte toujours de l'argent quand je viens ici, dans le cas où mon maître m'en demanderait. Tenez, voici cent vingt francs en or et trente francs en pièce de cent sous.
Le maître d'école regarde d'un œil avide la sonime que l'on vient de lui compter. Il la prend, la compte et la recompte plusieurs fois; il la met dans sa poche, la retire pour la compter de nouveau. Il ne peut se lasser de manier cet or et cet argent. Jamais encore il ne s'était vu à la tête d'une pareille somme. On lui parle, il n'entend pas, il ne répond pas, mais il fait sonner ses pièces d'or et ses écus de cinq francs, et après avoir enfin remis la somme dans une poche de son pantalon, il y met sa main qu'il laisse continuellement dessus.
Cependant la soirée étant avancée, Jasmin, après avoir pria congé de son maître et reçu encore de lai la promesse qu'il étudiera, remonte dans le cabriolet qui l'a amené et retourne à Paris, très-content d'avoir trouvé le moyen de faire un savant de Chérubin.
Quant à M. Gérondif, après avoir salué son futur élève en iui annonçant qu'il viendrait le lendemain, il sort de chez la nourrice et s'en retourne chez lui, sans avoir ôté de sa poche sa maia qui tâte coati nuellement la somme qui est dedans^