‹ L'amulette de Pascal pour servir à l'histoire des hallucinationsChapitre 11 sur 93 · RÊVES 1)1 SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

RÊVES 1)1 SOMNAMBULISME

losoplie sur son valet (i). Ensuite, cette amnésie des rêves du somnambulisme, dans le cas même où elle serait sans exception , ne leur serait point particulière. J'ai déjà fait remarquer que dans l’état de \ cille le plus régulier, il y a une foule de perceptions qui , du jour au lendemain , et même du matin au soir, s’effacent totalement de la mémoire. J’ai

fl) « J'ai à Digne, raconte Gassendi, un domestique nommé Jean Féraud, qui, dans ses accès de somnambulisme, quitte son lit, ouvre les portes de la maison, sort dans la rue, va ;’i la cave , y tire du vin d’un tonneau, et se livre à d’autres actes analogues. Bien que le plus ordinairement il fasse tout cela dans l’obscurité de la nuit, il lui arrive pourtant de le faire à la lumière du jour, et connue s’il voyait ; bien plus, interpellé par sa femme, il répond juste à ce quelle lui dit, A son réveil il se souvient de tout ce qu’il a fait dans son accès. Lui arrive-t-il de s’éveiller dans la rue, ou dans la cave, ou ailleurs? Plongé tout à-coup dans les ténèbres, il se rappelle ce qu'il vient de faire, voit où il est, et regagne à talons sa chambre à coucher ou son lit. Lorsqu’il est ainsi tiré de son sommeil , il est pris d’une grande frayeur et tremble de tous ses membres. Toutefois, il s'achemine vers son lit, gardant les vêtements qu’il avait pris pour en sortir, et qui quelquefois ne consistaient qu’en une chemise. Souvent , après avoir fait dans son sommeil un certain trajet, il retourne à sa chambre à coucher en prenant la précaution d’ôter les habits qu’il a sur le corps , afin de ne pas s’éveiller avant d’être rentré dans son lit , se rappelant parfaitement le lieu d’où il vient, et ce qu’il a fait. ( Synlayma philosopliicuw , pars II, lib. VIII. )

Uées-sensations dans les hallucinations dont le moi apprécie la nature.

ajouté qu’il se passe quelque chose de semblable dans le délire de certaines maladies aiguës. J’ai dit, enlin, que l'oubli au réveil est incontestable dans une Ionie de rêves, et s’il est vrai qu’on ne dorme jamais sans rêver, cet oubli ne serait peut-être pas plus fréquent dans les songes du somnambulisme que dans ceux du sommeil ordinaire.

Malgré toutes ces merveilles du somnambulisme, ces mouvements si bien coordonnés , si précis, et en apparence si volontaires, malgré ces actes parfois si intellectuels, auxquels n’a même pas toujours manqué quelque étincelle du génie , jusqu’ici pourtant l’imagination rêvait dans le sommeil, d’abord dans un sommeil couché , puis dans un sommeil debout et ambulant. Elle va commencer à rêver dans la veille; mais le moi ne se laissera pas encore prendre à ses fantômes, comme il s’y laissait prendre dans les rêves du sommeil et du somnambulisme. Il saura bien que la folie du logis est folle, mais lui restera raisonnable. Cet état constitue un premier degré dans les fausses sensations par excellence, celles de l’état de veille, fausses sensations que j’appellerai, enlin, du nom qu’elles portent dans la science, du nom d' hallucinations (1).

(1) Celle expression est laiine, peut-être grecque, mais

REPOUSSÉES PAR LA RAISON. f I

(’e premier degré des hallucinations consiste en sensations fausses, c’est-à-dire sans cause actuelle dans le monde extérieur, sensations néanmoins aussi fortes et aussi nettes que les \ raies sensations, mais

l’idée qu’elle représente n’esi ni l’un ni l’autre. Les Grecs et les Latins, leurs successeurs, n’avaient pas lait du trouble de la raison une analyse assez profonde et assez détaillée pour penser à imposer une dénomination collective à un genre de ses symptômes, fussent-ils les plus remarquables de tous. Ceux dont il est ici question, ils les avaient observés sans doute , ils les connaissaient. Ils les signalent dans leurs deux langues sous le nom de biuelle s, de sifflements , de tintements, d’iw a g en , de visions, de fantômes. Mais ils ne les rassemblent point sous une désignation générale, par exemple celle d'hallucination. Gette dernière expression dans la langue romaine signifiait à proprement parler une divagation , mais une divagation qui pouvait être volontaire et raisonnable. Cicéron , dans plusieurs de ses ouvrages, l’emploie manifestement dans cette acception. On le voit, par exemple, dans une lettre à son frère Quinlus, émettre ce précepte, qui a pris place dans la rhétorique épistolaire, qu'il en doit être d’une lettre comme d’une conversation, oit l’on n’est jamais embarrassé de ce qu’on a à dire, parce qu’on peut y passer en toute liberté d’un sujet à un autre. Quenutdnmdnm cura m surnus . senno nobisdeesse non sole! , epistola1 nostrce debent interdit in hallucinari (a). Le verbe hallucinari, dans ce passage comme dans plusieurs autres du même écrivain, a un sens qui ne iaisse aucune équivoque , et il ne s’agissait pour les philologues que d’en serrer au plus près l’étymologie. Ce qu’il y a, ce semble , de plus rai -

a Epia. . lib. Il , ép. Il , ad Quintum fratrem.

1IALU LIA A I IONS

(jue ni; confoml point avec elles l’esprit <pii est forcé de les subir. Les exemples de ces sensations illusoires existent en très grand nombre, soit dans les annales de la science sérieuse , soit même dans celles de la littérature , et dans les souvenirs de l’observa-

sonnable, c'est de le faire dériver, à l’exemple de Budé, Henri Estienne, Wyttcnbacli , d’an des verbes grecs à).ûo> et «)ù, qui expriment tous les deux une incertitude, une inquiétude, une sorte de dévergondage d’esprit, et même , suivant Eustathe et quelques autres anciens linguistes, une véritable déraison. Toutefois, pour arriver de cette signification générale et toute littéraire à sa signification actuelle, le mot hallucination avait un assez long chemin à faire. Il passa d’abord du langage ordinaire dans celui de la science médicale, pour y représenter certaines formes légères, mais déjà plus particulièrement sensitives, du dérangement de la pensée. Ses acceptions en ce sens ne tardèrent pas à s’approfondir et à se préciser. Enfin, depuis deux ou trois siècles, il en est venu peu à peu, et dans les écrits de Sennert, Plater, Sauvages, Sagar, Cullen, Battie, Cricliton, Chiaruggi, Arnold, Esquirol , à désigner exclusivement ce trouble de l’imagination qui revêt sous plusieurs formes différentes le caractère de sensations presque exclusivement externes.

U y a pourtant , il faut le dire, une autre dérivation étymologique qui se présente la première à l’esprit , et qui, sans qu’on s’en soit bien rendu compte, a pu valoir au mot hallucination sa signification définitive. C’est celle qui a été soutenue par Vossius, et qui, rattachant ce mot au mot lua- {ad lucem, adlucinor , hallucinor) , le signalerait comme tou t-à— fait propre à exprimer les fausses perceptions des sens, et surtout du sens de la vue.

KKl’Ol'SSriliS l' AU \, \ U A I SO> .

lion la plus \ulgaire. Peul-être n’est-il personne (jui plus d’une fois 11e se soit un instant laissé aller à croire au Inuit imaginaire d’une cloche que rien n’avait ébranlée, de paroles qui n’avaient pas été prononcées, et qui même n’ait agi conséquemment à ces fausses perceptions. Si le lecteur n’a pas eu personnellement l’honneur d’être visité par quelque fantôme, s’il n’a pas eu non plus l’occasion de puiser dans des témoignages dignes de foi la certitude de laits de ce genre, au moins lui sera-t-il facile de suppléer sur ce point à ce qui manque à sa comiction par la lecture des ouvrages qui traitent plus ou moins directement de ces matières. Je ne ferai donc (jue lui indiquer quelques unes des observations qu'ils renferment.

Peut-être connaît- il déjà l’histoire de cet aïeul maternel de Ch. Bonnet, qui passa une partie de sa v i<* à contempler de son fauteuil les scènes fantastiques les plus variées, et où la vue seule était intéressée. Des ligures d’hommes , de femmes, d’oiseaux , de voitures, de bâtiments, se montraient tout-à-coup à ses veux, s’approchaient, s’éloignaient, disparaissaient, mais sans jamais produire aucun bruit, lies tapisseries, les meubles de l’appartement subissaient les changements les plus extraordinaires, depuis une nudité complète jusqu’aux dé-

tails du luxe le plus brillant. Mais ces visions n’étaient pour le spirituel vieillard que des Usions, et, comme le dit Ch. .Bonnet, sa raison s’en amusait (i).

Un illustre membre de l’Académie des sciences est depuis près de trente ans tourmenté par de. Fausses perceptions analogues, mais d’un caractère pénible. C’est lui-même qui a pris le soin d’en conserver le récit à la science. Ces Fausses perceptions sont constituées par les phénomènes les plus divers et les plus étranges : par des mouvements impétueux, lumineux, ardents, immenses; parun entrainement rapide en haut, en bas, en tout sens ; pailles odeurs Fétides, des siFIlements aigus, des sons harmonieux ou discordants, des voix humaines chantant, parlant, déclamant; parues visions menaçantes, bizarres, incompréhensibles, la voûte spacieuse formée d’innombrables faces humaines, à l’air inflexible, au regard sinistre . Toutes ces doulou¬

reuses sensations fatiguant l'esprit sans le tromper (2).

(1) Essai analytique sur les facultés de l'âme , cliap. XXIII , pag. 310, 317 du t.VI de l’édition iu-4" des OEuvres de Cli. Bonnet, NeuiVhûlel , 1782.

(2) Lettre de M. C. de Savigny au conseil municipal de Provins, insérée dans le Journal des Débats du 14 juin 1844- — 1 1 paraît que depuisque celle lettre a été écrite, il s’esi fait une notable amélioration dans l'étal de sauté du célèbre roolo giste.

REPOUSSÉES PAR LA ItAISO.V

Ben Johnson, ce grand critique, chrétien fervent à une époque où dans son pays même les hommes de sa profession et de son mérite n’av aient pas coutume de l’être beaucoup, avait ; eur de la mort et de l’enlér. 11 croyait aux pressentiments, aux apparitions, aux revenants. Cela tenait probablement à une disposition à riiApochondrie qu'il avait héritée de son père, et dont le développement lui (il plus d’une fois craindre pour sa raison. Ce fut sans doute aussi cette nature ultra-nerveuse qui lui valut une petite scène d’hallucination, qu’un médecin anglais a consignée dans un ouvrage sur la Théorie des apparitions i). L’auteur de Rasselas s’amusa, durant toute une nuit, à regarder autour de son gros orteil des Tartares et des Turcs , des Romains et des Carthaginois, et probablement aussi des Cavaliers et des Têtes rondes, qui s’\ rassemblaient et s’y livraient bataille. Cette singulière poésie de son imagination le divertissait, et il paraît qu’il ne fut pas tenté un seul instant de lui attribuer quelque réalité.

Lesage, dans son roman de Cil B las , a mis en œuvre, avec son esprit et sa malice accoutumés, ce que raconte le P. Camille Guidi de l’apparition dont fut tourmenté le duc d’Olivarès dans le désœuvre-

(1) Jolui Ferriar, An essay towards a theory of apparitions, London, 1813, pag. 59.

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ment où le plongea sa disgrâce. Un spectre d’une forme effroyable se présentait presque à tout moment à lui, muet comme la tombe, mais sombre et solennel comme elle. Le comte-duc avait beau se dire que ce n’était qu’une illusion, une ombre , le spectre continuait scs terribles visites. Le pauvre ministre en tomba malade. Les médecins seuls , dit Lesage, purent, en le délivrant de la vie, le délivrer de sa vision (1).

Walter Scott, dans son Histoire de la démonologie et de la sorcellerie, a cité dans tous ses détails un fait absolument pareil (2), et il en rapporte un certain nombre qui offrent avec ceux-là une complète analogie. On voit dans cet intéressant ouvrage avec quelle perspicacité du génie l’auteur de tant de charmantes liclions ax ail su juger du point de vue môme de la science ces apparitions , ces fantômes, qu’il a si habilement mêlés à la trame de scs plus belles compositions.

Dans tous les cas que je viens de mentionner, et dans beaucoup de cas du môme genre, l’esprit semble ne s’être pas trompé un instant sur la fausseté des sensations qu’il était contraint de subir.

(1) GilBlas, liv. XII, cliap. X.

(2) Histoire de la Détnonologie et de lu Sorcellerie, pag. 25 cl suiv. du tome et de l'édition cités.

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