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nature, peuvent, comme celles dont il se rend compte, demeurer complètement isolées, sans influence bien sensible sur la rectitude des actes supérieurs de la pensée, c’est que le trouble de l’imagination qui les constitue n’est dù qu’à un premier degré de dérangement de la machine nerveuse qui concourt «à la manifestation des idées. C’est par ce trouble, en effet, que commence, après l’incubation d’une susceptibilité maladive, le plus grand nombre des perturbations de l’intelligence. C’est ce trouble qui peut les continuer longtemps encore, borné à donner un corps à des idées souvent raisonnables. Le désordre cérébral qui le produit , désordre certain, inévitable, souvent révélé par les signes physiques les plus manifestes, on n’en connaît, on n’en conçoit pas la nature, pas plus qu’on ne conçoit la nature de celui qui se lie à la transformation sensoriale des idées dans les songes du sommeil et du somnambulisme. On ne sait pas davantage si ce désordre n’intéresse que certaines parties du cerveau , celles qui sont particulièrement en rapport avec les sens, et constituent ce qu’on appelle le sensorium commune, ou si, ce qui est plus probable, il s’étend à tout l’ensemble de l’organe. Tout ce qu’on peut dire, comme image, non comme explication , c’est que , dans les hallucinations ainsi que dans certains
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rêves , et* désordre ne consiste que dans un accroissement de vivacité des mouvements cérébraux intimes, indispensables, dans l’état régulier, à la production îles idées, accroissement qui , pour continuer la figure, n’ayant lieu encore qu’en ligne droite, ne fait que porter un peu plus loin la perspective «le l’esprit, sans rien y introduire d’étranger. Ainsi peut-on se représenter que dans ce premier degré de trouble de l’action cérébrale, l’esprit se trompe sur la nature de ses perceptions , comme il s’y trompait dans les rêves, qu’il croie loin ce qui est près de lui, dehors ce qui est dedans, et voici surtout dans quelles circonstances pourra avoir lieu son erreur.
Il se trompera, par exemple, et ce sont là les cas les plus ordinaires et où se montre le mieux le rapport de l’hallucination à l’idée, il se trompera lorsque les fausses sensations ne seront pas autre chose que la transformation d’idées dont il est definis longtemps accablé, une sorte d’exagération de ces idées dans la direction d’événements au moins possibles. Ainsi un homme doué d’une imagination très vive a été , est encore en proie à de grands malheurs , en butte à des persécutions réelles. Scs pensées , chaque jour pi us sombres, restent exclushement fixées sur ces peines, sur ces poursuites, sur
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leurs plus douloureuses circonstances, sui tes démarches, les traits de ceux qui s’en sont faits les auteurs. Après avoir par cela même revêtu de plus en plus le caractère d'images présentes jusque dans le sommeil, elles finissent, dans un acte de l’imagination plus fort et décidément maladif, par se convertir en sensations de la Mie, de l’ouïe et même des autres sens, relatives à la présence, aux menaces, aux tentatives criminelles de persécuteurs imaginaires (1).
(1) Voici an exemple qui peut servir de transition entre celui qu'on vient de lire et celui qui va suivre.
Un homme de mœurs brutales et presque sauvages , d’un caractère sombre et farouche , d’un amour-propre poussé jusqu’à la déraison, a compromis par sa faute ses intérêts les plus nécessaires. 11 attribue son malheur à la malveillance ; l'injustice dont il se croit victime a surtout violemment froissé l’exorbitante opinion qu’il a de lui-même. 11 essaie de ramener à lui la fortune qui s’en éloigne, sans pour cela rien rabattre des prétentions de son orgueil. Là où il serait au moins prudent de demander avec mesure, il s’emporte, injurie, menace, et il ne s’aperçoit pas qu’en voulant remédier au mal , il le rend irrémédiable. Dans l’aveuglement de sa passion, le tort qu’il se fait ainsi à lui-même, il l’attribue à ses en ne mis, qui ne sont que ses bienfaiteurs. De sourds désirs de’vengeance se glissent alors en son cœur. Loin de les repousser, il les accueille, les entretient, les légitime. « Dieu lui-même, en vient-il à se dire, Dieu ne se venge-t-il pas des misérables qui l’ont offensé? Pourquoi ne suivrais-je pas son exemple? Pourquoi hésiterais-je à punir de ma main les auteurs de ma ruine , sans me laisser non plus retenir par le rang ou par la puissance? >
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Mais le cm s où l'halluciné s'abusera le plus souvent et le plus facilement sur la nature de ses fausses perceptions sera celui où ses idées, au lieu d’être purement personnelles, seront les idées d’une époque, lorsqu’elles se rattacheront à des croyances qui impliquent l’action di s puissances surnaturelles sur les sons. Ainsi au\ siècles de rénovation sociale et de plus grande ferveur religieuse, dans ces temps où les misères du monde portent tous les esprits à implorer le secours du ciel ou à conjurer le pouvoir de l’enfer, un esprit, tout à la fois plus pieux et plus souffrant que les autres , dirige avec une concentration exclusive toutes ses pensées vers Dieu ou vers les génies secondaires dont l'intervention favorable ou funeste lui est garantie par I histoire môme de sa religion. Le cerveau fermente
Ainsi dans celte âme troublée les idées les plus violentes finissent par appeler à leur aide ees idées religieuses dont le germe ne manque à l’esprit de personne, et qui, dans les ci reonst,. nc.cs solennelles, se représentent, i elles que l'éducation les a faites, à ceux qui Us ont le plus délaissées. Luc fois sur celte pente fatale, le malheureux ne s’arrêtera plus. Ses nuits se passent sans sommeil, ses journées dans une solitude que peuplent, comme autant de fantômes, ces monstrueuses pensées. Enfin , dans un dernier paroxysme d’imagination et de colère éclate en son cœur ou à ses oreilles la voix divine qoi lui commande de se venger, et il se prépare à son crime 1 omnie à une œuvre sainte où il aura le ciel pour appui.
et s’enflamme; ses actes représentatifs, élevés h la plus haute puissance, passent de l’idée à la sensation. Tout-à-1 'heure les bons ou les mauvais anges n’étaient que désirés ou craints ; I esprit s’illumine , et ils apparaissent ; ils parlent pour consoler ou menacer. Et comme les hallucinations ne sont pas toujours externes, qu’elles peuvent être rapportées aux centres nerveux intérieurs , des sensations internes plus vagues , plus variées , seront attribuées à cette assistance ou à cette agression surnaturelle. Des paroles même retentiront non plus à l’oreille, mais aux principales régions des loyers nerveux de la vie organique , et par exemple à l’épigastre. Enfin, par une sorte de couronnement à tous ces tra\estissements de la pensée, il se déclarera un état général où le corps, non moins compromis que l’âme, mêlera les émotions les plus matérielles aux aspirations les plus éthérées , et qui sera rapporté par l’halluciné à une intussusception de la puissance céleste avec laquelle il se croit en rapport , de celle même qui est au-dessus de toutes les autres.
Cette dernière forme , cette forme si évidemment nerveuse, du trouble de la sensibilité répond, dans les tables de la psychologie morbide, à l’union en Dieu des mystiques, à leurs noces spirituelles, comme les
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fausses sensations relatives aux sons e.xternesy représontont leurs visions cl leurs extases, c’est-à-dire ce qu'ils croient sentir de l’assistance dix inc par voix cl parole. Vussi ne faudrait-il pas donner comme la formule de leurs pieux efforts cette recommandation du Docteur Séraphique, de rentrer en soi non par l’œil de la chair, niais par l’œil de la raison, afin d’y voir Dieu face à face (i); car le mystique fait tout le contraire. En croxant ouxrir l’œil de la raison , c’est l’œil de la chair qu’il ouxre, abandonné sans réserve à la passion la plus violente, une passion mêlée d’orgueil et d’amour, et où, comme dans toutes les passions, la chair joue le principal rôle. C’est de la chair, en effet . que ce corps que le mystique torture sous mille formes, par les pratiques les plus bizarres, quelquefois même les plus cruelles. C’est de la chair que ces muscles qui se tendent ou s’a-
(1) Inlra igiliir ad le , et vide quoniam mens tua amat ferventisshne semetipsam , nec posset amare nisi sc nosccret, nec se nosceret nisi soi meminisset, quia niliil capimus per intelligentiam , quod non sil præsens apud nostram memoriam. Et ex lioc adveriis animam tuam triplicem liabere potentiam. Ron oculo carnis , sed oculo r adonis considéra igitur harum trium potentiarum operaliones et liabit udines , cl videre pnterix Dcum per te tanquani per imaginem , qnod est videre per spéculum et iu ænigmate. (Saint Bonaventurc, ltincrarium mentis in Dcum, cap. III, pag. 1 ‘29 du t. VIII des OEuvres, in-fol. , Home, 1596.)
gitent, ce cœur (jui bal avec violence, ces vaisseaux qui transportent aux centres nerveux avec la rapidité de la foudre un sang en ébullition. C'est de la chair que tous ces foyers sensitifs qui tour à tour reçoivent et se renvoient les impressions les pins fortes et les plus étranges, que ce cerveau surtout qui , indépendamment de toutes ces impressions, de toutes ces tortures, surexcité pour son propre compte par des contemplations sans relâche, s’exalte jusqu’à l’incandescence et communique à l’imagination son trouble avec son ardeur. C’est de la chair enfin que ces sens vers lesquels le centre de la fantaisie semble diriger toutes ces brûlantes images qui, par une sorte d’incarnation de la pensée, deviennent île véritables sensations. Pourquoi donc intervertir ainsi les rôles, et dans ces états violents bien plutôt que surnaturels, mettre l’esprit à la place du corps ? Par quelle obstination sans excuse la philosophie, enchaînée à son vieux langage, continue-telle à parer de Ileurs le mysticisme, à parler de ses aspirations, de scs extases, de ses visions , comme d’aimables chimères, et se refuse-t-elle à substituer à des mots qui n’ont plus qu’un sens louche, des expressions qui vont au fond des choses et ôtent sa grâce à l’erreur?
Et qu’on ne croie pas que ces ravissements mysti-
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ques , ces hall urmal ions htunées à elles-mêmes , soient le partage presque exclusif des organisations nilgaires, une dernière inlirmilé des faibles esprits, hes grands mystiques, au contraire, les hallucinés de marque ne sont pas moins nombreux que ceux d humble condition, parce que l’imagination, mère de ces états de la pensée, est sœur jumelle de la raison , et l’indispensable condition de sa force et de sa grandeur. C'est l’imagination qui met un compas aux mains d'Archimède, comme à celles d’Homère une l\re , et fait à la fois de Platon un poète, un philosophe et un géomètre. C’est elle qui, sous le nom de génie, donnant des sens à la précision, révèle aux intelligences d’élite des faits alors voilés pour l’expérience, des vérités qui pour le reste des hommes ne sont encore que des paradoxes. Mais c’est elle aussi dont l’action désordonnée pourra , dans des circonstances fatales, transformer en sensations fausses, auxquelles ces esprits ardents auront autant de foi qu’aux sensations les plus habituelles, leurs conceptions, leurs idées, ou les images sous lesquelles ils se les représentent. Plus grande sera sa puissance, et plus la forme qu’elle imprime aux pensées sera dans l’état régulier nette, vive, sensitive, plus l’hallucination, lorsqu’elle viendra à se produire, accueillie sans hésitation, sans cou-
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trôle, pourra par cela môme rester indépendante de tout trouble réel des hautes (acuités de l'entendement. L’imagination seule sera troublée, et la raison, comme dans d’autres conditions analogues , ne commettra d’autre erreur que de tirer de sensations illusoires les conséquences qui résulteraient de leur vérité (i).
Que des hallucinations ainsi restreintes à un seul ordre d’idées puissent faire partie des actes d’une intelligence droite en tout le reste , ne rien ôter à la puissance d’un esprit souvent supérieur, c’est ce que depuis dix ans surtout a démontré ci satiété l’analyse anthropologique, et ce qu’elle est à même de faire \oir encore tous les jours. Que de telles hallucinations se rapportent particulièrement aux époques de foi religieuse la plus vive, et aient eu par conséquent pour sujets les hommes qui ont représenté avec le plus de supériorité et cette foi et ces époques, cela n’est pas plus contestable et deviendra manifeste pour quiconque prendra la peine de feuilleter a\ec lin peu d’attention quelques pages des annales du
(1) Voyez, pour le développement de ces idées, la dernière note de ce volume , intitulée Hallucinations tics grands esprits , et mon ouvrage sur le Démon de Socrate, passim , et plus particulièrement pag. 1/|2 à 160 , pag. 177 , 178 , pag. 3/i6 et suivantes.