VISION F.T AM I I.F.TT I . I ÔQ
disposent aux tristes pensées. Le jour avait é l é orageux et sombre, et commentait à faire place à la nuit . Pascal, qui depuis sa terreur du pont de jXeuillv a plus \ i^ilé Port-lloyal que le monde, Pascal x est allé ce jour— là . Il a conversé avec sa sœur Jacqueline, qui lui a fait liontc avec, plus de force que jamais de la senteur de ce bourbier (i ) d’où il n’a pas le courage de sortir. El a entendu j\l. Singlin déplorer les vaines joies de la terre et le dangereux état d'une àme qui remet toujours au lendemain à secouer le joug du corps , quand la mort peut-être s’apprête à i’en affranchir et à l’envoyer devant son juge. Pascal, rentré dans sa maison , où il \il seul depuis trois ans, s’abandonne à ces redoutables pensées. La nuit est venue depuis longtemps. Partagé entre scs remords, peut-être aussi ses regrets, d un coupable attachement au monde, et les nouveaux élans d’une piété qu’a ranimée sa terreur d’une mort éternelle, Pascal ne l’a pas aperçue. Entraîné par ses souvenirs, il redescend le cours de sa vie, d’une \io encore bien courte, et déjà pourtant marquée par de graves
(1) Expressions de Jacqueline Pascal clans une de ses lettres à son frère. Recueil il'Llrechl , pag. 209. — Jacqueline Pascal, par V. Cousin, pag. 23Zi .— Lettres, opusc. H mém. de madame Perier , de Jacqueline Pascal, etc., publiés par M Faugère, pag. ;i5/|.
lGo VISION ET AMULETTE.
épreuves. Il voit son père, son constant modèle, lui donnant l’exemple d’une mort presque sainte, après lui avoir offert celui de la vie la plus pure. Il se voit lui-même , d’abord marchant dans le même chemin que son tendre et pieux guide , finissant par l’y devancer, et y entraînant a\ec lui sa jeune sœur, puis, arrêté par les misérables liens de la science et de la félicité mondaine, compromettant comme un insensé son salut éternel. 11 se rappelle quelques unes de ces scènes de divertissement et d’ostentation auxquelles il prenait part hier encore, ces promenades en grand équipage au milieu de la foule d’une fête. La catastrophe du pont de Neuilly apparaît alors à sa mémoire, et presque aussitôt à son imagination. Il voit ses chevaux se précipiter, sa voiture entraînée dans l’abîme , et lui-même avec elle. . . et cet abîme est celui de l’éternité! C’est alors que sa raison se trouble et fléchit, et que son imagination déchaînée la domine des ses fantômes. Ce ne sont plus seulement des idées, des souvenirs, des images , qui envahissent son cerveau affaibli et exalté depuis longtemps par les souffrances et par le génie. Ce qu’il éprouve, ce sont de véritables sensations, cent fois plus vives que toutes celles qui composent la \ ie des rêves, aussi vives, aussi nettes, aussi déterminées, j’allais presque dire aussi matérielles, que celles de
VISION ET AMIII/m.
la veille la plus active. Tout ce qu'il pensait loul-àrheure, il le sent. Du fond de cet abîme, où il allait descendre, un globe de fou lui apparaît , qui est la lumière de la volonté divine ( i ). Sur ce globe est courbée la croix, ce signe de la rédemption des hommes, qui sera l'instrument de la sienne. Il est sûr, il suit maintenant; il a senti, il a vu. Peut-être a-t-il entendu des discours qu’il n'oubliera pas. Désormais il est en joie, il est en paix. Il oubliera le monde et tout, honnis Dieu; non le Dieu des philosophes et des savants, mais le Dieu d’ Abraham , d'Jsaac, de Jacob , le Dieu de l’Evangile, le Dieu île Jésus-Christ , de Jésus-Christ dont il s’était séparé, qu’il avait fui, renoncé, crucifié. A présent qu’il l’a connu, qu’il l’a senti, et par cela même toute la grandeur de V âme humaine , il ne s’en séparera plus. C’est du péché qu’ii se séparera, par une renonciation totale et douce. Il se soumettra à son directeur, comme il se soumet à Jésus-Christ , sur d’une joie éternelle pour un jour d’exercice sur la terre.
Telles sont toutes les idées qu’a dû concevoir Pascal, toutes les sensations qu il a dû éprouver, toutes les résolutions qu’il a dû prendre dans l’orageuse nuit du 90 novembre ifi.Vj. C’est là aussi ,
(1) \OTfc Mil.
VISION El AMULETTE.
sans nul doute , sans presque aucun arrangement de ma part, ce qu’expriment les phrases brisées, les exclamations, les invocations, dont se compose ce talisman mystique. Je n’y ai rien ajouté que ce qui devait lier entre eux tous ces membres de phrase, si clairs déjà dans leur isolement. Je n’en ai rien omis, ni le mot feu qui le commence, ni la promesse latine qui le termine, ni les deux croix symboliques placées à ses extrémités.
Il est probable que Pascal a écrit cette page extraordinaire peu de temps après l’extase qu’elle rappelle et démontre, et peut-être dans la nuit même de l’événement. Il tenait beaucoup à conserver le souvenir de cette vision, puisqu’il a pris la peine de le déposer à la lois sur un papier et sur un parchemin, il réservait ces écrits pour lui seul , puisqu’il les portait toujours sur sa poitrine, cousus de sa propre main dans l’étoffe de son pourpoint. C’étaient pour lui comme une double et sainte égide contre les attaques du doute , contre le retour de ces incertitudes désespérées qui , aux époques antérieures de sa vie , l’avaient poursuivi jusque dans les bras de la religion.
Je viens d’apprécier les circonstances immédiates etde déterminer le v éritable caractère de celte v ision, dont Pascal ne mettait pas en question la nature
VISION El AMULETTE.
divine. Quelques développements sont encore nécessaires pour donner à cette détermination toute la certitude et la clarté désirables, en la rattachant au triste passé dont j’ai restitué l'histoire.
Je n'ai plus besoin de rappeler tous ces maux divers auxquels était depuis longtemps en [troie Pascal : toutes ces douleurs du corps, qui parcoururent durant près île quinze ans les tissus les plus variés et les trames les plus profondes de sa frêle organisation; toutes ces souffrances de l'Ame, ces anxiétés, ces tristesses, qui avaient fini par se changer en un dégoût de toutes choses et des plus grandes choses. Je ne rappellerai pas davantage le nom sous lequel la science désigne cette double misère, qui a sa place à la fois marquée dans le martyrologe de la gloire cl dans celui de la pathologie. Dans cette synergie maladive de nos deux natures, l’imagination, leur mystérieux lien, finit par les dominer l'une et l’autre, et presque par s’y substituer. Elle centuple les peines du corps en leur attribuant ies causes les plus extraordinaires, et à celles-ci les plus formidables effets. Elle augmente ou crée les peines de l’Ame , elle dénature ses affections, en la troublant par de fausses craintes, relatives à la haine des hommes ou à la colère de Dieu. Souvent même les choses n’en restent pas là. Après ces exagérations sans
lfi/| VISION ET AMULETTE.
mesure et ees terreurs sans fondement , se produit une phase suprême de ce travail morbide de l’imagination. D’abord il n’v avait en que des idées trop vives, et pour ainsi dire douloureuses, des images importunes et toujours présentes. Le mal vient de faire un dernier progrès , l’imagination de franchir un dernier degré. Les images se sont comme portées au dehors; elles se sont, qu’on me permette de le dire, elles .se sont objectivées. Elles sont devenues des sensations, que le jugement a rapportées à l’action du monde extérieur, et qu’il a confondues avec celles qui en viennent. \ oilà ce qui une fois au moins est arrivé à Pascal. Dieu avait été l’idée de toute sa vie , et cette idée s’était convertie en une grande image, reflétée dans tous ses écrits. Dans la nuit du 23 novembre, l’image est sortie de l’esprit ; elle a enfin pris un corps, et la vision a éclaté.
Ces sensations qui succèdent aux idées , aux images , qui s’y substituent , ou en sont la transformation , c’est ce que la science dans son langage appelle des hallucinations. Résultat du plus v iolent effort de la fantaisie dans une action qu’on pourrait nommer centrifuge, elles consistent, comme je l’ai montré, dans une sorte de retour des idées à leur point de départ, retour qui pour beaucoup d’entre
\ III Ml IMA(.L\Allii;.
elles a lieu d’une manière direcle, et dans le sens rigoureux du mot .
l»ien que les hallucinations constituent toujours une maladie de l’esprit ou, si l’on veut, de l'imagination, elles peuvent néanmoins permettre l’exercice le plus entier de la raison. Il arrive en effet souvent que la personne qui les éprouve sait que ce ne sont que des sensations fausses, sans cause dans le monde extérieur, et bien qu’elle ne puisse s’en défendre, elle ne leur subordonne point sa conduite. Pascal , indépendamment de sa x ision , fut dominé pendant les sept ou huit dernières années de sa \ie par de fausses sensations de cette sorte. Le danger qu’il avait couru au pont de jNeuillv axait tellement troublé son imagination, et mis dans un tel mouvement automatique les parties du cerveau qui en sont l’organe, qu’à partir de cette époque ses journées, ses nuits de souffrance furent presque constamment troublées par la x ue d’un précipice qui s’ouxrail brusquement ii ses côtés i Lu xain ses amis, sa famille, lui représentaient-ils son erreur; en xain en conxenaild lui-même. La sensation u en persistait pas moins ; le sombre abîme restait béant ou ne lardait pas à se rou- \ rir. Il x avait dans ce fait plus qu’une image; c’était une sensation des plus xixes qu’il était contraint de su¬
ri) ,\ote XIV.
RETOUR A DI Kl
bir, tout en en reconnaissant la fausseté. Mais cette fausseté, pourquoi ici s’eu rendait-il compte, après l’avoir méconnue dans le fait de sa vision? C’est que Pascal, le physicien déjà si sévère, savait bien qu’à moins d’un miracle qui, ici, n’était pas nécessaire, un précipice ne pouvait pas ainsi se creuser subitement auprès de lui. Sa haute raison, dans ce cas, était plus forte que ses sens , parce qu’elle leur était opposée. Mais, dans son extase, indépendamment peut-être d’une vivacité plus grande et d’une plus longue durée du phénomène, ses sens étaient trop bien d’accord avec sa raison , je veux dire avec ses croyances et les idées de toute sa vie, pour qu’il lui ait été donné de reconnaître son erreur. Aussi ne l’ a-t-il pas reconnue. Elle a du être pour lui , au contraire, une des causes, la principale peut-être, de son renoncement au monde, de son union avec Port- Royal, de sa vie de plus en plus ascétique, et delà foi qui éclate dans les Provinciales et dans les Pensées.
xii. Pascal, qui, un mois peut-être avant sa vision,
Retour à Ditu . ■ .. . ,
et a la maladie, avait commence a taire a sa sœur Jacqueline de plus fréquentes visites, lui en lit de bien plus rapprochées encore après ce grand événement. Il ne cherchait, pour ainsi dire, qu’une occasion de proclamer sa victoire sur le monde et sa défaite devant Dieu.