V II
grands jours d’été) commentait à paraître quand ou lui au bas de la descente des Bons-Hommes. Justement au pied , le carrosse arrêta tout court. Comme j’étais à l’une des portières avec mademoiselle de \ endôme, je demandai au cocher pourquoi il arrêtait; et il me répondit avec une voix fort étonnée :
« \ oulez-vous que je passe par-dessus tous les diables qui sont là devant moi?» Je mis la tète hors delà portière, et, comme j’ai toujours eu la vue fort basse, je ne vis rien. Madame de Choisy, qui était à l’autre portière avec IM. de Turenne , fut la première du carrosse qui aperçut la cause de la frayeur du cocher; je dis du carrosse , car cinq ou six laquais qui étaient derrière criaient Jésus Maria , et tremblaient déjà de peur. M. de Turenne se jeta en bas du carrosse , aux cris de madame de Choisy. Je crus que c’étaient des voleurs. Je sautai aussitôt hors du carrosse, je pris l’épée d’un laquais, je la tirai, et j’allai joindre de l’autre côté M. de Turenne, que je trouvai regardant tixement quelque chose que je ue voyais point. Je lui demandai ce qu’il regardait, et il me répondit, en me poussant du bras et assez bas : « Je vous le dirai , mais il ne faut pas épouvanter ces dames, » qui, dans la vérité, hurlaient plutôt qu’elles ne criaient. \ oiture commença un oremvs. Vous connaissez peut-être les cris aigus de
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madame do Choisv . Mademoiselle de Vendôme disait son chapelet ; madame de Vendôme \oulait se confesser à M. de Eizieux , qui lui disait : « Ma fille, n’avez point de point île peur, vous êtes en la main de Dieu. » la* comte de llrion avait entonné dévotement à genoux, avec tous nos laquais, les litanies de la \ ierge. Tout cela se passa, comme vous pouvez l’imaginer, en même temps 1 1 en moins de rien. Al. de Turenne, qui avait une petite épée à son côté , l’avait aussi tirée, et après avoir regardé un peu, comme je vous l ai déjà dit, il se tourna vers moi d’un air dont il eût demandé son dîner et de l’air dont il eùl donné une bataille , et me dit ces paroles: « V I Ions v oir ces gens-là. — Ouelles gens ? lui repartis-je. » Et dans la vérité je crovais que tout le monde avait perdu le sens. Il me répondit : « Effectivement, je crois que ce pourraient bien être des diables. » Comme nous avions déjà fait cinq ou six pas du côté de la Savonnerie, et que nous étions par conséquent plus proche du spectacle, je commençai à entrevoir quelque chose, et ce qui m’en parut lut une longue processions de fantômes noirs, qui me donna d’abord plus d'émotion qu’elle n en avait donné à AI. de Tureniie, mais qui, par la réflexion qui* je lis que j’avais longtemps cherché des esprits, et qu'apparem-
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mout j eu trouvais eu ce lieu , me lit l'aire un mouvement |iius ui que ses manières ue lui permettaient <ie faire. Je lis deux ou trois sauts vers la procession. Les gens du carrosse, qui croyaient que nous étions aux mains avec tous les diables, tirent un grand cri, et ce ne lurent pourtant pas eux qui eurent le plus de peur. Les pauvres Augustins réformés et déchaussés, que l’on appelle capucins noirs , qui étaient nos diables d’imagination, voyant venir à eux deux hommes qui avaient l’épée à la main, l’eurent très grande , et l’un d’eux se détachant de la troupe, nous cria : «Messieurs, nous sommes de pauvres religieux qui ne faisons de mal à personne , et qui venons nous rafraîchir dans la rivière pour notre santé. » Aous retournâmes au carrosse, \1. de Turenneet moi, avec des éclats de rire que vous pouvez vous imaginer, et nous limes lui et moi dans le moment même deux réflexions que nous nous communiquâmes dès le lendemain matin. Il me jura que la première apparition de ces fantômes imaginaires lui avait donné de la joie, quoiqu’il eut toujours cru auparavant qu’il aurait peur s il voyait jamais quelque chose d’extraordinaire; et je lui avouai que la première vue m’avait ému , quoique j’eusse souhaité toute ma vie de voir des esprits i '). >;
(I) Mémoires du cardinal de Kelz. |>. lo3-lo(i du l. \Ll\
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.ir suppose tj ne pa i uiic chaude matinée du mois d août , avant lu lover du jour, (juiu/.e ou vingt dos noirs (ils d’Ignace , on grand oostumo de leur ordre, aillent dans les Ilots de la Seine se rafraîchir le saiu> d’émotions encore récentes, ,1e suppose qu’à la suite de quelque pieuse loterie monseigneur de Paris, revenant de Saint-Cloud ou Versailles, et ramenant dans sa calèche quelque Inave maréchalduc, quelque évêque avant porté la dragonne, quelque Voiture du jour à la plume crudité et gourmée, et une ou deux dames patronesscs, rencontre, entre chien et loup, le sombre cortège a la descente des I Ions-Hommes, .le suppose que, ne reconnaissant pas les lions Ports et les tenant pour gens suspects, au lieu d’aller leur serrer la main , il fasse arrêter son carrosse. Voici, je pense, ce qui arriverait. Les dames, le prélat , les valets, le gentilhomme, le poète, au lieu de se mettre en prière pour conjurer des esprits, s’empresseraient de demander aide au corps-de-garde lopins voisin. Les successeurs de l«e|z et de Luronne tireraient peutêtre leurs épées , mais non point pour combattre
des fantômes Le spectacle de superstition est
pourtant ici ni qui* donnèrent, dans la rencontre dont
de l,i rolleclioii des mémoires relatifs à l’Ii istoire de France, par IVIitol, Paris, 18‘25.
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on vient déliré l 'histoire , non seulement l'homme d’église et ses laquais, le grand seigneur et les dames, mais Voiture, mais Gondi , mais Turenne. Je ne voudrais pas affirmer que de la part des deux derniers il v ait eu a l'endroit des esprits conviction bien complète et surtout bien durable; mais le premier mouvement fut pour la réalité de leur apparition. Ce n'est pas tout-à-fait en plaisantant que Turenne dit à Gondi que ces fantômes pourraient bien être des diables, et ce dernier avoue qu'il ne fut pas fâché d’une aventure qui lui donnait l’occasion de voir ce qu’il avait toujours cherché, des esprits. 11 devait en être ainsi des hommes même du cœur le plus ferme et de la raison la plus haute dan* un siècle où d’autres hommes, encore fort remarquables, pouvaient croire et écrire ce qu’on lit dans les extraits suivants.
Histoire de M. de Bascle écrite par M. Le Maître (i).
«M. de Bascle étant perclus de l’usage de ses jambes depuis dix-huit mois, et toujours au lit, me fit, le 19. et le i 3 mai i653, la relation suivante
(1) Recueil d’Utrechl, p. 173 à 189. Antoine Le Maître, fauteur du récit qu’on va lire était ou avait été, je prie qu'oil se
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de la manière dont la Providence de Dieu l'a conduit pour le tirer peu à peu du monde.
» Il s’appelle Etienne de lîasde,el est né à Martel, ville du Querci. Il avait sept frères et une sœur. Trois de ses petits frères moururent l’un apres l’autre 5 cl il a oui dire qu'ils furent tues par une vieille femme qui fut brûlée rumine sorcière à Martel , et qui avoua quelle était venue par la cheminée dans la chambre oit ils étaient , et quelle les avait tués en leur perçant le crâne par le haut de la tète avec un poinçon. Elle avoua aussi </u’elIe en avait tué plusieurs autres de même durant la nuit et en un moment; quelle l’avait fait parce quelle avait eu besoin de lever quelque graisse qui se trouve ilans le corps des enfants , pour faire quelques charmes de son métier , et qu’il y en avait eu d'autres de la chair desquels elle avait mangé. Ces trois enfants ayant été trouvés morts le malin dans leur lit, successivement et l'un après l'autre, sans qu'il parût en eux aucun signe de maladie précédente ou subite , on soupçonna celle femme , et Dieu permit qu’elle fût prise et exécutée .
le rappelle, un des hommes les pins distingués de son temps. \cveu du grand Vinauld par sa mère, i! faisait l'espérance, et déjà la gloire du parlement de Paris, lorsque, touché par la grâce, il se relira à Port-ltoyal des Champs, 'dont il lut le premier solitaire.
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» M. de Bascle se maria en janvier i63o, à Martel , avec mie lille nommée .lanneton Desnovers , qu’on avait crue très chaste jusqu’alors, les lilles et les femmes l’étant fort en ce jrays-là. Mais ayant été recherchée par un autre et corrompue par lui, et depuis s’étant encore abandonnée à un de ses cousins-germaiiis, lesquels tous deux étaient amis intimes de M. de Bascle, il l'épousa lorsqu’elle était grosse de six mois .
» M. de Bascle , qui n’était pas encore sorti du ht, lorsqu’un enfant, né au bout de trois mois de mariage, lui vint apprendre une si l'un est ■ vérité, s'évanouit et fut tout transporté hors de lui-même. Etant revenu à soi, il alla prendre conseil des consuls de la ville, ses amis .
» Murant ie procès qu'il intenta à sa femme pour se séparer d’elle, M. de Bascle tomba malade d’une grosse lièvr e. Lu médecin le vint voir de lui-même, et lui fit prendre dès le lendemain , contre toutes les règles de l’art, une forte médecine, dont l’apothicaire fut épouvanté, et qui lit dans son corps le
ravage le i lus étrange .
» Lorsqu'il était dans le fort de son mal, il se
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ut horriblement , H pondant < 1 1 1 < r ceux «]iii
l’assistaient le croyaient [très de mourir dans les convulsions de l’agonie, il se vit en un instant conrluil devant te tribunal de Dieu, oh toute sa vie lui fut représentée si clairement i/u'il la voyait toute il’ une seule vue , et il fut aussitôt accusé par les démons, i/ui lui reprochaient tous les péchés de sa vie passée , sans mentir en un seid point. Tout ce y u il pouvait dire , c'était: de me suis confessé d’un tel péché et aussi d'un tel. Mais comme il n’en avait point fait de pénitence, et </ue les diables le lui reprochaient , ils /’ emmenèrent dans un lieu affreux-, où il souffrait d’horribles douleurs. Comme cela se passait véritablement en son esprit, il commença à crier : .le suis damné ! je suis damné ! et d le cria d’une voix si fort*' et si épouvantable, que plusieurs personnes qui passaient dans la rue, lax ant oui crier d’un ton funèbre , accoururent aussitôt dans sa chambre, et entre autres une tille qu’il avait recherchée autrefois , sur laquelle avant attaché ses veux, parce qu d l’avait aimée, elle lut si effrayée de le voir d’une part la regarder si fixement, et do l’autre crier qu’il était damné, qu’elle s’enfuit, li lui dit depuis à elle-même qu’encore qu’il vit l’enfer ouvert, néanmoins l’amour qu’il avait eu pour elle lui avait tellement frappé l’esprit par sa présence ,