LA VISU
Pascal, dépouillement lait parties plumes jansénistes, sous des yeux jansénistes, et dans le but de la glorification du jansénisme et de l’homme dans lequel il s’est survécu. C’est là qu’il est parlé pour la première fois, non point du ravissement, de l’extase même de Pascal , mais de sa vision; je prie qu’on retienne le mot, qui a toute la valeur désirable. Ce fait, en outre, y est rapproché de l’accident de Ncuilly comme de sa cause occasionnelle, de l’amulette comme de sa preuve et de son explication. Les documents originaux auxquels se réfère l’auteur du mémoire, ce sont d’abord l’amulette et la note dont l’a accompagnée le P. Guerrier, note qui montre que pour madame Périer cette pièce était le mémorial d’un événement, d’une chose que son frère voulait toujours avoir sous les yeux. Ce sont ensuite, comme l’insinue le pieux écrivain, les indiscrétions du confesseur de Pascal (1). Or, ce confesseur, c’était un homme grave. Ce n’était pas seulement un homme, c’étaient deux hommes, aussi graves, aussi dignes de foi l’un que l’autre. C’étaient Singlin etSacy.
Lorsque Pascal, après l’accident qui détermina sans retour son éloignement du monde et sa der-
1) Recueil il’ U trecht, pag. 258.
IA VISION
nière conversion, lui mis, par sa sœur .la» «incline, en relation plus étroite avec Port-Royal, et \int , accompagné du duc de Luynes, y laire une première retraite, le directeur, qui, après quelques dillicultés i), consentit à se charger d’une conscience aussi imposante, ce lut Singlin. Peu de temps après cette acceptation , Singlin, accablé de devoirs de cette nature , remit son précieux, pénitent entre les mains deSacy, qui était assez nouvellement investi du ministère delà confession et comme de la sous-direction des âmes à Port-Royal des Champs. C’était, comme le dit Jacqueline, un directeur de bonne race (2), et qui, par la portée de son esprit et la solidité de son savoir, semblait devoir mieux s’entendre avec l’illustre converti. Pascal ne tarda pas, en effet, à lui accorder toute sa confiance, et il est hors de doute qu’après avoir fait une première confidence de sa vision à Singlin, il eut à en faire une autre à son nouveau directeur.
(1) Lettre de Jacqueline Pascal à madame Périer, du 25 janvier 1655, dans le Recueil d’Utreclit, pag. 265, ou dans Lettres, elc-, de madame Périer, de Jacqueline Pascal, etc., publiés par M. Faugère, pag. 359.
(2) Lettre ci-dessus de Jacqueline Pascal dans le Recueil d’ Ut redit , pag. 267, ou dans Lettres, etc... de madame Périer , de Jacqueline Pascal, etc., publiés par M. Faugère, pag. 362.
LA VISION
D où il suit qu au 1 iou d’un indiscret sur ce grand événement de sa \ie, suivant toute apparence il y en eut deux. Le Recueil d’Utrecht ne trouve pas mauvais qu’il y en ait eu un ; nous 11e nous plaindrons pas qu’il faille doubler ce chiffre. Ce sont deux témoignages au lieu d’un.
Pascal borna-t-il sur ce lait capital sa confidence à ses directeurs ! Il est plus que permis d’en douter. Ses sœurs durent en être instruites. Pour ce qui concerne madame Périer , dans le cas où on 11e le conclurait pas de la signification si précise attribuée par elle à Y Amulette, on serait en droit de le supposer d'après un passage d’une de ses lettres, écrite bien longtemps après la mort de Pascal et la découverte de cette pièce. « Mon frère , dit-elle dans cette lettre, m’a toujours fait la grâce de vi\re avec moi sans aucune réserve, et de me communiquer les plus secrets sentiments de son cœur(i). » Il est probable toutefois que Gilberte et Jacqueline Pascal imitèrent sur ce point la discrétion de leur frère, et lui gardèrent son secret. Surtout elles n’en écrivirent jamais rien, et c’est une nom elle raison de
(1) Lettre de madame Périer à XI. Beurrier, curé de Saint- Étienne du Mont, pag. 37/i des Mémoires de Marguerite Périer, on pag. 90 des Lettres, etc., de madame Périer et de Jacqueline Pascal, ele..., publiés par M. Lan gère.
LA VISION
ne rien conclure de leur silence contre l;i réalité incontestable de quelques autres grands faits de sa v ie.
Après la mort de Pascal, qu'avait précédée celle de Jacqueline, et plus encore après la mort de madame Périer, qui n’arriva que longtemps apris, les indiscrétions, qui jusque la n'avaient pu se faire qu’à voix basse, durent se produire hautement et presque sembler méritoires. Il s’agissait de divulguer enfin un événement qui était un bien grand miracle opéré, avant tous les autres, au bénéfice de Port-Royal. La tradition janséniste dut donc s’en emparer, et le mémoire du recueil d’Utrecht, dans ce qu’il raconte de la vision de Pascal, est autant un écho de cette tradition que la production des témoignages originaux qui la garantissent.
Douze ou quinze ans après la publication de ce recueil, deux hommes d’église, fermes partisans des doctrines de Port-Royal , publient chacun une histoire de ce monastère. Ils la publient d’après des documents imprimés on manuscrits accumulés depuis plus d’un demi-siècle. Arrivés à Pascal et au fait particulier de sa vision, ils ont à comparer , sous le contrôle et avec l’aide d'un membre de sa famille, le P. Guerrier, au silence de la plupart de ces documents l’aflii matiun du recueil d’Utrecht et celle des manuscrits dont il est le dépouillement. Cette
LA VISION
OOO
comparaison laite, ils n’hésitent ni l’un ni l’autre à se déclarer pour l’autliencité de la \ision. L’un de ces deux historiens est l’abbé Besoigne, grave docteur de Sorbonne , plusieurs fois enfermé à la Bastille pour son opposition inébranlable à la bulle Unigenitus. L’autre est le savant bénédictin D. Clémencet, dont les affections jansénistes éclatent à toutes les pages de son livre. Ce dernier surtout regarde tellement bien Y Amulette comme le résultat et la preuve de la vision, qu’abrégeant la note mise par le P. Guerrier à la suite de sa copie de cette pièce, il dit que « cette vision se trouva écrite de la main de Pascal sur un petit parchemin plié et sur un papier écrit de la même main (1). » Il ne se peut rien de plus aflirmatif sur la réalité du fait, et de plus énergiquement précis sur la nature du talisman mystique destiné à en conserver le souvenir.
(1) Histoire générale de Port Royal, t. lit, pag. 4'20.
NOTE Xllï.
LE GLOBE DE FEl DE BENVENUTO FELLINI.
Un globe de feu lui apparaît (ît Pascal) , qui est la lumière de la volonté divine. Page 161.
Ce globe de feu, que j’ai supposé s’étre présenté aux yeux ou, si l’on veut, à l’imagination de Pascal, dans la nuit de sa \ision, est un phénomène qui constitue assez souvent les hallucinations de la vue, et qu’on pourrait regarder à la fois comme leur forme la plus élémentaire et leur degré le plus intense. Il s’est produit chez un certain nombre de mystiques soumis à mon observation , je parle de mystiques même vivant dans le monde, qu’ils fussent ou non persuadés de la matérialité de celte apparition. J’ai publié, il \ a dix ans, un fait de ce genre relatif à un halluciné qui n’avait été en proie qu’une seule fois à celle sorte de fausse sensation, et qui, sur tout le reste, pouvait sembler parfaitement raisonnable. Un globe de [eu, gros comme le soleil, lui était apparu durant une nuit d’extase , au milieu
LE GLOBE DE F El!
d’une prière , e£ i/e ce globe était partie une voix qu'il avait prise pour celle de Dieu (i).
Je rapprocherai de ce fait un fait identique qui , mieux que mes conjectures sur ie globe lumineux de la vision de Pascal, montrera quelles purent être chez ce grand homme les circonstances de cette fausse perception. Le héros et le narrateur de cette histoire est un célèbre artiste qui l’a consignée dans celle de sa vie. Son récit est trop curieux , et se rapporte trop bien non seulement à l’objet de cette note , mais à celui de tout cet ouvrage, pour que je ne le transcrive pas textuellement.
Benvenuto Cellini avait été accusé , sous le pape Paul III, d’ avoir, par un trop grand amour de l’orfèvrerie, dérobé, pendant le sac de Rome, quelques uns des joyaux de la couronne pontificale. Il avait en conséquence été arrêté et conduit au château Saint- Ange. Il parvint à s’en évader au moyen d’une espèce de corde faite des draps de son lit ; mais dans cette évasion il se cassa la jambe. Il fut repris et renfermé plus étroitement. On le plaça dans une chambre souterraine où il jouissait à peine , durant tout le jour, de deux ou trois heures d’une faible
(1) Yoyrz tous les détails de celle curieuse el importante observation dans mon ouvrage sur le Démon de Socrate. pag. 285 et suiv.
1>K HENVENUTO CKLLIM.
lumière. Souffrant de sa jambe encore malade, des privations auxquelles il était soumis, de l'humidité et de l’obscurité de son cachot, il tourna naturellement son esprit \ers Dieu, vers la religion de son temps, de son pavs, de son enfance, et ne lit plus que lire la Bible. Toutefois sa longue et dure captivité lui devenant de plus en plus insupportable, il se décida à s on délivrer en se délivrant de la vie. Je vais maintenant le laisser parler en retranchant seulement de son récit tout ce qu’il renferme d’étranger au sujet de cet ouvrage.
« Comme on ne m’avait pas laissé de couteau , l’exécution de mon projet devenait difficile. Une lois pourtant je suspendis avec beaucoup d’efforts audessus de ma tète un énorme morceau de bois, dont la chute m’aurait certainement écrasé. Cet arrangement terminé , je m’approchai de la poutre, et comme j’allais y porter la main pour la faire tomber, je fus retenu par un obstacle invisible et jeté à quatre brasses de là. J’eus si peur que j’en perdis connaissance, et je restai dans cet état jusqu’au soir.
« Revenu à moi , je me demandai quelle pouvait être la cause qui m’avait empêché d’exécuter mon dessein, et je pensai qu’elle était de nature divine. Pendant la nuit m’apparut en songe un jeune
3o/f LE GLOliE DE FEE
homme d’une beauté merveilleuse, qui me dit, en ayant l’air de me gronder : «Sais-tu qui t’a donné ce corps que tu voulais détruire avant le temps? » Il me sembla lui répondre que je le tenais de Dieu créateur de la nature. — « Pourquoi donc, reprit-il, fais— t u si peu de cas de ses ouvrages, et veux-tu les anéantir ? Laisse-toi conduire à lui , et ne cesse pas d’espérer en son inépuisable bonté.» Il ajouta à cela beaucoup d’autres admirables paroles, dont je ne me rappelle pas la millième partie. Je commençai à croire que cette espèce d’ange (forma di angelo )
m’avait dit la vérité .
« Le mauvais vouloir du pape fit changer les dispositions du gouverneur, qui devint très méchant pour moi. Alors le jeune invisible, qui m'avait empêché de me tuer, vint encore à moi, mais invisiblement ; puis d’une voix retentissante m’exhortant à me lever : « IMon cher Benvenuto ! me cria-t-il , allons ! allons ! lais à Dieu les prières accoutumées , et aussi fort que lu le pourras!» Rempli d’efiroi, je me jetai à genoux , et récitai toutes mes oraisons, ensuite tout le psaume qui habitat in adjutorio; puis je conversai a\ec Dieu un instant. En ce moment la voix se fit entendre a\ec une clarté extrême et me dit : « Yatc reposer à présent, et sois sans crainte. » Cela fut cause (pie h* gouverneur,
UK II K NV K. NI TCI «1.1 I I M .
changeant «l«‘ sentiments à mon égard , révoqua l'ordre qu'il avait donné de me faire mourir.
» Je passais désormais tout, mon temps à mes prières ordinaires, (l'est alors que je commentai à faire toutes les nuits les songes les plus délicieux ; et il me semblait toujours «pie j'étais en compagnie de cet invisible, que j’avais senti et que je sentais encore bien souvent. Je ne lui demandais qu’une grAce , mais je la lui demandais avec une ardeur extrême, celle de me mener dans un lieu d’où je pusse voir le soleil, lui disant que, si elle m’était accordée une seule fois, je mourrais dédommagé de ce que j’avais eu à souffrir dans ma longue captivité. J’étais devenu indifférent à tout ce que mes geôliers pouvaient me dire sur le sort qui peut-être m'attendait. Je n'avais plus qu’un désir, qu’une pensée, celle de voir le globe du soleil. Aussi dans mes grandes oraisons m’adressant avec passion au Christ : « N rai lils de Dieu, lui disais-je, je le prie par ta naissance, par ta mort sur la croix, et par ta glorieuse résurrection, de daigner me faire voir le soleil , sinon en réalité, au moins en songe. Mais si tu me jugeais digne de le contempler de mes yeux mortels, je te prom ts d’aller visiter Ion saint tombeau. » C’était le ‘2 octobre i5 09 que je prenais cette résolution et que je faisais à Dieu cos prières.
i.K cloue i>f. feu
Le lendemain matin m’étant éveillé à la pointe du jour, environ une heure avant le lever du soleil, je sortis de mon misérable lit, et m’étant couvert d’un mauvais habit , car il commençait à faire froid , je me mis à mes oraisons avec plus d’ardeur que jamais. Je suppliai J.-C. dans sa majesté divine de me faire savoir au moins par inspiration pourquoi il ne me croyait pas digne de voir le soleil même en songe, pour quelle faute je subissais une si rude pénitence. A peine avais-je prononcé ces paroles, que je fus saisi et transporté comme par un coup de vent, cl conduit dans une chambre où mon invisible m’apparut alors visiblement sous une forme humaine, celle d’un jeune adolescent d’une figure merveilleusement belle, mais austère, il s’attacha à moi, et, me montrant dans cette chambre une multitude innombrable , il me dit : « Ces hommes que tu vois sont tous ceux qui sont nés et morts jusqu'à ce jour.» Comme je lui demandais de m’expliquer pourquoi il m’avait amené ici : « N iens avec moi, me dit-il, et tu le verras. »
» Je inc trouvai avoir à la main un petit poignard et sur la poitrine une cotte de mailles. Ainsi armé, je suivis mon guide dans cette salle immense, où il me montrait par millions des personnages qui s’y promenaient dans tous les sms. Nous portâmes nos