I.'aJïÎ.ME IMAtil.YVlUC
Luynes, c’était comme le Port-Royal du grain] monde. Ses maîtres avaient presque été des solitaires de celui des Champs. La première duchesse de Luynes , l’intéressante Louise Séguier, ne pouvant consacrer sa vie à Dieu dans le saint monastère, avait fait bâtir dans son voisinage un château dont la mort ne lui permit pas de voir l’achèvement (i). Singlin avait été son directeur avant de devenir celui de Pascal , et avait reçu ses derniers soupirs (2). Quant au mari de cette dame , Louis- Albert de Luynes , pendant de longues années au moins il fut de moitié avec elle dans les opinions et les affections jansénistes les plus ardentes. C’est lui qui , de concert arec Dugué de Ragnols , durant les guerres de la Fronde, lit fortifier et presque rebâtir Port-Royal des Champs, et devint son munitionnaire (3). C’est à ce même duc qu’Arnauld dédia les deux lettres qui lui valurent son exclusion de la Sorbonne, et dont la défense fut l’occasion des iVovinciales. C’est lui enlin qui conduisit Pascal à une de ses maisons lors delà retraite (pii précéda la dernière conversion du futur auteur des Pensées. Dans cette maison de Lûmes se réunissaient tous les plus pi) Histoire i/énërale de Port -Royal , t. III, p;ip. i-'i ci
suivantes.
2 Ibid.
(3) Ibid.
I V ItliK J. -J. IÎOILEAI
ii ii ut s personnages du jansénisme. Ou y discutait, pour les recevoir dans le sens le plus sévère, les doctrines de la grâce, on en exaltait les héros , on y rappelait les principaux traits de leur vie. L’abbé I ioilcau pass.i dans celle atmosphère les premières années de la sienne, et \ puisa les opinions théologiques auxquelles il resta constamment lidèle. Le premier ouvrage qu’il écrivit témoigne de cette intluence. Ce lut la vie de la duchesse de Liancourt, femme d'un esprit élevé, d’une âme pieuse, et inébranlablement engagée dans les voies jansénistes les plus profondes. Llle avait fait élever sa petitetille, mademoiselle de la Roche-Gruvon , dans le monastère de Port-Boval , circonstance qui, dans les démêlés de son mari avec le curé de Saint-Sulpice , le mvstique Olier, devint une des occasions des deux laineuses lettres d Arnauhi. L’abbé Boileau écrivit plus tard la v ic de la première femme du duc de Luvnes , celle qui vint mourir en vue des ombrages de Port-Boyal ; et bien que cet ouvrage n’ait pas été imprimé, il lut emplové dans l’histoire de celte maison comme le document le plus authentique pour tout ce qui concerne celte dame . et les relations qu’elle entretint jusqu’au dernier jour avec ses pieux habitants i ).
1) llixloiir gnii'i’dlr (le l'oi t-llot/iil , I||, pat*’. 129.
l’abîme imaginaire.
On doit, d’après tout cela, pressentir quelles devaient être les liaisons de l’abbé Boileau, soit a\ec Fort-Royal, soit avec les docteurs qui, sans faire partie de ses solitaires, étaient aussi jansénistes qu’eux , et devaient savoir toutes leurs histoires. Ménage rapporte, par exemple, que pour toute réponse à une consultation sur un cas de conscience, l’abbé Boileau conseilla une neuvaine sur le tombeau du célèbre docteur Sainte-Beuve i , un des premiers directeurs du duc et de la duchesse de Luynes , qui jadis, pour avoir refusé de souscrire à la censure portée contre Arnauld, avait été comme lui exclu de la Sorbonne, où il occupait une chaire de théologie.
Mais la preuve la plus éclatante des intimes relations de l’abbé Boileau avec Fort-Royal et ses plus célèbres ermites résulte de plusieurs lettres qu’il écrivit à l’occasion de la mort de Sacy (2 . La première ne porte pas de suscription (3). La seconde est adressée1 2 3 à mademoiselle de \ erlus, cette pieuse amie de madame de Longueville , qui eut
(1) Menagiana, édit, de 1725, t. Il, pag. 128.
(2) Vies intéressantes et édifiantes des religieuses de Porl- Itoyal , il h-, t. IV, pag. 91, 92, 105, h 22.
(3) Elle a pour tilre : Lettre de M. Boileau , docteur de la maison et société de Sorhonne, archidiacre et grand-vicaire
L ABBE J.-J. BOII.l.Al .
successivement nour «lirecteurs les deux directeurs «le Pascal, Singlin et celui dont il est (|ueslion dans celte lettre. La troisième est écrite à la mère \ngélique de Saint-Jean, abbesse de Port-lioyal , et tante «In défunt t). Dans tonies ces lettres, l’abbé Boileau pleure la mort de San comme celle de l’ami le plus cher, d'un ami éclairé, compatissant , fidèle , ({ a i , après Jésus-Christ , aurait pu être sa force , et sur (pd il fondait l’unique espoir de sa vie , sa sûreté, sa consolation. Dans la première surtout, après avoir rappelé tout ce «pu rendait I illustre mort si regrettable, confondant sa douleur a\ec celle de tout Porl-Bo\al, il s’écrie : La couronne de notre tète est tombée !
Nous voici , je crois, arrivé à la source où l’abbé Boileau a puisé le fait de l’abîme imaginaire, ce lait dont il semble si suret «pi il dit savoir d 'original. On se rappelle «pie dans la lettre ou il rapporte cette circonstance de la Le de Pascal, l«‘ grave abbé dit uue les amis de ce grand homme , son confesseur , son directeur, s’efforçaient en vain de le
de Sens, ensuite de Paris, et mort chanoine de Saint- Honoré.
(1) Dans uni1 quatrième lettre, l'abbé Boileau revient sur la mort de Sacy à l'occasion de relie de la mère Angélique. Cette lettre est sigln:e iloiteau. archidiacre de Paris.
l’auîmf. imaginaire.
mettre en garde contre une sensation illusoire dont lui-même ne méconnaissait pas la fausseté. Or, ces amis, ce confesseur, ce directeur de Pascal, étaient tous de la connaissance particulière de l’abbé I »<>ileau.
Parmi ces confesseurs de Port-Royal il en était un qui avait eu le premier la confiance de Pascal, et ne l’avait jamais perdue. Ce confesseur, c’était San , l’ami dont l’abbé Boileau déplore la perte dans les termes que j’ai rapportés. Il n’y aurait rien que de fort naturel à prétendre que c’est par ces amis , ce confesseur , ce directeur de Pascal , et en particulier par Sacy , que l’abbé Boileau sut d’ original le fait de l’abîme imaginaire, fit ici , qu’on le remarque bien , les indiscrétions du confessionnal n’étaient pas nécessaires; ce n'était pas comme pour la vision. Le fait de l'abîme était un fait journalier qui n’avait jamais pu être caché pour personne , j’entends pour personne du Port-Royal , pour aucun des amis de Pascal.
One ces amis de l’illustre mélancolique, que les admirateurs de sa gloire, les partisans des doctrines < | u ' i I a si éloquemment défendues, li aient , durant sa \ie surtout, parlé de cette particularité qu’avec une grande lésenc, il n’\ a pas lieu de s’en étonner. Ils ne devaient pas être très empressés à
L AUBK J. -J. ItOlI.EAl .
fii ire connaître un accident de son esprit qui était bien évidemment une maladie, et où il n’y avait pas moyen de voir un coup de la grâce. Quant au\ sœurs de Pascal et à sa nièce Marguerite, elles devaient être bien plus retenues encore à consacrer le souvenir d’une infirmité dont elles avaient eu plusieurs années sous lus veux le triste spectacle. C’est, pour le dire en passant, une nouvelle raison qui explique pourquoi madame Périer et Jacqueline n'ont rien dit de l’accident du pont de Neuilly. Le l’ait de l’abîme imaginaire se rattachait d’une manière nécessaire au fait de l’abîme réel dans lequel Pascal avait failli être précipité. On ne pouvait parler du second sans parler du premier. Pour lever la difficulté on a mieux aimé ne parler ni de l’un ni de l’autre.
Je ne veux pas étendre davantage le détail de ces conjectures, ou plutôt de ces démonstrations. Leur évidence est manifeste. Oui , l’abbé Boileau a pu savoir, a su d’original, par plus d’un témoignage, peut-être même par ce qui restait de la famille de Pascal , sa sœur, son neveu , sa nièce , la particularité de l’abîme imaginaire. Cette particularité, que garantissent et sa haute moralité, et ses lumières, et la nature de ses amitiés, est encore garantie par celte circonstance que son attestation à
l’abîme imaginaire.
cet égard n'a jamais été contredite. Les lettres de l’abbé Boileau, qui ue sont plus guère lues maintenant, l’ont été beaucoup à l’époque de leur publication. Le succès du premier volume de cette correspondance, celui où se trouve rapporté le lait de l’abîme, engagea l’éditeur à en publier un second quelques années après, et même à en promettre un troisième (1). Ce livre devait être surtout recherché par Iesamis dusavantabbé, par leshommesqui étaient avec lui en communauté d’opinions théologiques. Le premier volume en parut en i 735, avant la publication du Recueil d’Utrecht et de YHistoire générale de Port-Royal. Les auteurs de ces deux ouvrages en eurent certainement connaissance. L’abbé Boileau était un des leurs, et, comme je l’ai déjà lait remarquer, l’historien de Port-Royal a une telle confiance en son témoignage , qu’il cite jusqu’à ses compositions restées manuscrites. Si donc ils ne lui empruntèrent pas le fait de l’abîme, c'est que, cette triste circonstance de la vie de Pascal étant indifférente à l’histoire du jansénisme , ils aimaient autant la taire que la publier. Mais si ce fait eut été faux , ou seulement douteux, avec quel empressement ne l’auraient-ils pas démenti , ou tout au moins mis en
(1) Supplément do 1 7 /i 0 an Dictionnaire <h) Morvri , ail. Hnileau. .J. -J.
l’abbé J. -J BOILEAU . .).'!()
question ! Avec quel empressement n’iiui aient-ils pas invoqué îles dépositions contraires, celle surtout du P. Guerrier, qui ne mourut que vingt ou trente ans plus tard, et qui, par les matériaux que leur fournissaient sur Pascal et sur sa famille ses copies des papiers de Marguerite Périer, était réellement devenu leur collaborateur i ) ! Pieu plus, le P. Guerrier n’eùt pas attendu cet appel à son témoignage. Du vivant de Marguerite Périer , il partageait la sollicitude de sa vieille parente pour la gloire de Pascal, et tout ce qui s’y rapportait. Bien que cette demoiselle eut quitté définitivement Paris depuis longtemps, elle y avait conservé de hautes relations qui la tenaient au courant de tout ce qui s’imprimait sur son oncle. C’est ce qui résulte par exemple d’une lettre que lui écrivait, en date du 28 juin 17:28, c’est-à-dire cinq ans seulement avant sa mort , l’abbé d’Étemare, au sujet de la publication faite par le P. Desmolets , bibliothécaire de l'Oratoire, dans le tome \ de ses Mémoires d’histoire et de littérature, d’un certain nombre de
(1) Celte collaboration est manifeste dans le récit que fait le Recueil d’ V trecht delà manière dont l’amulette fut trouvée dansl’habit de Pascal. Ce récil n’est autre chose qu'une abréviation de la note mise par le P. Guerrier, dans son II Ie recueil. à la suite de sa copie de cette pièce.
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Pensées (le Pascal jusqu’alors inédites ( i Cet intérêt pour tout ce qui concernait le grand écrivain ne s’éteignit point à Clermont après la mort de Marguerite Périer. Le P. Guerrier en fut naturellement le légataire. On a la preuve de la correspondance qu’il entretenait à Paris avec l’oratorien dont je viens de parler, et le bénédictin dom Clémencet (2). Il prit donc certainement lecture des principales publications jansénistes , de celles surtout où il était question de son illustre parent. Sous ces deux 1 apports les lettres de l’abbé Boileau vinrent à coup sur à sa connaissance , et il n’eût pas manqué de s’inscrire en faux contre la mention qui y est faite du précipice imaginaire, si cette mention eût été attaquable. Mais elle n’était qu’un des mille échos de la tradition janséniste sur une chose qui ne pouvait pas se cacher, et dont on ne pouvait que retarder la divulgation authentique. Aussi suis-je bien persuadé que , si jusqu’à présent au moins le court récit de
(1) IIIe Recueil MS. du P. Guerrier, pag. 339.
Le 20 juin 1731, l'abbé d'Etemarc eut encore à répondre à Marguerite Périer à propos de l’insertion qu’avait faite le même P. Desmolets, dans la Continuation des mémoires cidessus cités, de l’entretien de Pascal et de Sacysur Épictète et Montaigne. (Recueil d'Utrecht, pag. 271.
(2) Lelt., opusc. , et Mém. de madame Périer , de Jacqueline Pascal, etc., publiés par M. Fougère, préface, pag. Mit.