‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 10 sur 46 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Tableaux emblématiques .

«T’entrai dans une salle particulière où l’on avoit représenté les siècles. On ayoît conservé à chaque, outre sa physionomie , les traits qui Pavaient distingué de ses frères. Les siècles d’ignorance étoient revêtus -d’une robe noire et lugubre. Le personnage , PœU rouge et sombre , tenoit en main une torche , et dans le fond découvrent un bûcher, des prêtres rëvêtué d’une étole , et des malheureux un bandeau sur le front, qui se dévouaient , les uns les autres, aux supplices des flammes.

Plus loin, un enthousiaste fanatique, sans autre vertu qu’une imagination ardente, frappoit celle de ses concitoyens ; non moins infl.i minable , et tonnant au nom de Dieu , il entraînoit une foule d’hommes, comme un troupeau docile se précipite au cri du pasteur. Les rois ont quitté leurs trônes, ont abandonné leurs États dépeuplés , et croyant entendre la

voix du ciel , ils courent se perdre , eux t leur couronne et leurs sujets , dans de vastes déserts. On voyoit dans le fond du tableau le fanatisme marchant sur la tête des hommes , secouant ses flambeaux homicides : géant monstrueux î ses pieds touchoient les deux bouts de la terre , et son bras tenant la palme du martyre s'élevait jusqu’aux nues.

Celui-ci , moins ardent , plus contemplatif, livré au mystère et à Pal'égorie , se précipitoit dans le merveilleux. Toujours environné d’énigmes , il prenoit soin d’épaissir les ténèbres qui l’environnoient. On voyoit le'S anneaux des Platoniciens , les nombres des Pythagoriciens , les vers des Sibylles , le#s formules toutes-puissantes de la magie et les prestiges tour* à-tour ingénieux et stupides qu’a créés l’esprit humain.

Un autre tenoit un astrolabe , consultoit attentivement un calendrier, et calculoit les jours heureux ou infortunés. Une gravité froide et taciturne ctoit empreinte sur sa physionomie allongée : il pâüssoit de la conjonction de deux astres : le présent n’existoit pas pour lui , et l’avenir était

son bourreau : il avoit même transporté son culte dans la ridicule science de l’astrologie , et il embrassoit ce fantôme comme une colonne inébranlable.

Celui là, tout couvert de fer, ensevelissoit sa tête dans un casque d’airain : revêtu d’une cotte de mailles , armé d’une longue lance , il ne respiroit que les combats particuliers. L’ame de ses héros étoit plus dure que l’acier qui les couvroit. C^étoit le fer qui décidoit les droits , les opinions , la justice , la vérité. Dans le fond on distinguoit un champ clos, des juges et des hérauts , relevant le vaincu ou plutôt le coupable.

Tel autre personnage paroissoit d’une bizarrerie extrême : architecte barbare , il bâtissoit des colonnes , sans proportion avec la masse qu’elles soutenoient , etr chargées d’ornemens ridicules $ il prenoit tout cela pour une délicatesse de travail inconnu aux Grecs et aux Romains. Le même désordre régnoit dans sa logique ; c’étoient des chicanes perpétuelles, des idées abstraites. On avoit représenté dans le fond des espèces de somnambules , qui

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partaient , agissoient , les yeux ouverts , et qui , plongés dans un long rêve , ne dévoient la liaison de deux idées qu’au pur hasard.

Je repassai ainsi tous les siècles en revue j mais le détail en seroit ici trop long. Je m’arrêtai un peu plus long-temps devant le XVIIIe , lequel avoit été jadis de ma connoissance. Le peintre l’avoit représenté sous la figure d’une femme. Les orneinens les plus recherchés fatiguoient sa tête superbe et délicate. Son cou , ses bras , sa gorge étoient couverts de perles et de diamans : ses yeux étoient vifs et brillans ; mais un sourire un peu forcé faisoit grimacer sa bouche : ses joues étoient enluminées. L’art sembloit devoir percer dans ses paroles , comme dans son regard : il étoit séduisant , mais il n’étoit pas vrai. Elle avoit à chaque main deux longs rubans couleur de rose , qui sembloient un ornement ; mais ces rubans cachoient deux chaînes de fer auxquelles elle étoit fortement attachée. Elle avoit cependant les mouvemens assez libres pour gesticuler, sauter et gambader. Elle en

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usoit avec excès , afin de déguiser ( à ce qu’il me sembloit) son esclavage , ou du moins pour le rendre facile et riant. J’examinai cette figure en détail ; et suivant de l’œil la draperie de ses vêtetnens , je m’aperçus que cette robe si magnifique étoit toute déchirée par le bas et couverte de boue. Ses pieds nus plongeoient dans une espèce de bourbier ; et elle étoit aussi hideuse par les extrémités , qu’elle étoit brillante par le sommet : elle ne ressembloit pas mal dans cet équipage à une courtisanne qui se promène dans la rue , à l’entrée delajiuit. Je découvris derrière elle plusieurs enfans au teint maigre et livide , qui crioient à leur mère et dévoroient un morceau de pain noir : elle vouloit les cacher sons sa robe , mais à travers les trous on distinguoit ces petits malheureux. Dans l’enfoncement du tableau on discernoit des châteaux superbes, des palais de marbre , des parterres savamment dessinés , de vastes forêts peuplées de cerfs et.de daims , où le cor résonnoit au loin. Mais la campagne à demi- cultivée , étoit remplie de paysans infortunés , qui , harassés

quatre cent quarante. 8t rassés de fatigue , tomboient sur leurs javelles : ensuite venoient des hommes, qui enrôloientles uns de force , et emportoient le lit et îa marmite des autres [a).

Le caractère des nations étoit aussi fidèlement exprimé.

Aux couleurs variées de mille nuances , à la fonte insensible du coloris , au visage

( a ) La tyrannie est un arbre dangereux ? qu’il faut se liâter de déraciner dans sa naissance. L’éclat de cet arbre est trompeur. C’est d’abord un jeune arbrisseau qui se couronne de fleurs et de lauriers > mais qui boit secrètement le sang qui l’arrose. Bientôt il croît , s’aggrandit , lève une tête altière. Ses branches s’étendent avec orgueil. Il couvre tout ce qui l’environne , d’une ombre superbe et funeste. La fleur , le fruit voisin tombent , privés des rayons bienfaisans du soleil qu’il intercepte. Il force la terre à ne nourrir que lui. Enfin il devient semblable à cet arbre venimeux ? dont les fruits doux sont des poisons , qui change en eau corrosive les gouttes de pluie que ses feuilles distillent , et qui au défaut des tourmens procure au voyageur fatigué le sommeil et la mort. Cependant son tronc est noueux ; les principes de sa sève sont couverts d’un boi6 dur : ses racines d’airain s’étendent 5 et la hache de la liberté s’émousse et ne peut plus y mordre.

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