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CHAPITRE XXXIV

Le Salon .

Comme les arts, parmi ce peuple, se tenoient par la main , au figuré comme au moral, je n’eus que quelques pas à faire, et je me trouvai à l’académie de peinture. J’entrai dans de vastes salons garnis des tableaux des plus grands maîtres. Chacun donnoit l’équivalent d’un livre moral et instructif. On ne voyoit plus dans cette collection le refrein de cette éternelle mythologie , mille et mille fois recopiée. Ingénieuse dans le commencement de l’art , elle avoit bien acquis le droit de paroître fastidieuse. Les plus belles choses à la longue deviennent communes : le refrein est la langue des sots. Il en étoit ainsi de toutes les flatteries grossières de ces peintres adulateurs qui avoient deïfié Louis XIV. Le temps, semblable à la vérité , avoit dévoré cette toile mensongère , ainsi qu’il avoit mis à leur véritable place les vers de Boileau et les prologues de Quinault. Il

étoit défendu aux arts de mentir (a). Il n*existoit plus aussi de ces hommes épais qu’on nommoit amateurs , et qui commandoient au génie de l’artiste , un lingot d’or en main. Le génie étoit libre, ne suivoit que ses propres lois , et ne s’avilissoit plus.

Dans ces salons moraux , on ne yoyoit plus de sanglantes batailles, ni les débauches honteuses des dieux de la fable, et encore moins des souverains environnés

( a ) Quand je vois dans la galerie de Versailles Louis XIV, une foudre à la main , assis sur des nuages azurés , peint en dieu tonnant, la pitié dédaigneuse que je ressens pour le pinceau de le Brun, rejaillit presque sur l’art 5 mais cette peinture survit au dieu foudroyant, à l’artiste qui lui fit présent du tonnerre : cette réflexion me calme et je souris.

La première fois que Louis XI V vit des Teniers , il détourna la tète avec un air de dégoût et les fit ôter de ses appartemens. Si ce monarque n’a pu soulfrir la peinture de ces bonnes gens qui trinquent et dansent avec gaieté 5 s’il leur a préféré ces h ommes bleus qui courent à cheval à travers la fumée et la poussière d’un camp , l’ame de Louis XIV est jugée.

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des yertus qui précisément leur manquèrent: on n’exposoit que des sujets propres à inspirer des sentiinens de grandeur et de vertu. Toutes ces divinités païennes , aussi absurdes que scandaleuses , n’occupoient plus des pinceaux précieux , désormais destinés au soin de transmettre à l'avenir les faits les plus importans: on entendoit par ce mot ceux qui donnoient une plus noble idée de l’homme , comme la clémence , la générosité , le dévouement , le courage, le mépris de la mollesse.

Je vis qu’on avoit traité tous les beaux sujets qui méritoient de passer à la postérité : la grandeur d’ame des souverains étoit sur-tout immortalisée. J’aperçus Saladin faisant promener un linceuil ^ Henri IV nourrissant la ville qu’il assiégeoit ; Sulli comptant avec lenteur une somme d’argent que son maîjre destinoit à ses plaisirs ; Louis XIV au lit de la mort , disant : J’ai trop aimé la guerre ; Trajan déchirant ses vê.temens pour bander les plaies d’un infortuné ; Marq-Aurèle descendant de cheval dans nne expédition pressée pour prendre le placet d’une pauvre femme ^ Titus fai-

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sant distribuer du pain et des remèdes 5 Saut-Hilaire, le bras emporté, et montrant , à son fils qui pleuroit , Turenne couché sur la poussière \ le généreux Fabre prenant la chaîne des forçats à la place de son père , etc. On ne trouvoit point ces sujets sombres ou attristans. Il n’étoit plus de vils courtisans qui disoient, d’un air moqueur : Jusqu3 aux peintres se mêlent de prêcher ! On leur savoit bon gré d’avoir rassemblé les plus sublimes traits de la nature humaine : c’étoient de grands tableaux tirés d’après l’histoire. Ils avoient sagement pensé que rien ne seroit plus utile. Tous les arts avoient fait , pour ainsi dire , une admirable conspiration en faveur de l’humanité. Cette heureuse correspondance avoit jeté un jour plus lumineux sur l’effigie sacrée de la vertu : elle en étoit devenue plus adorable , et ses traits toujours embellis formoient une instruction publique , aussi sûre que touchante. Eh! comment résister à la voix des beaux arts qui , d’une voix unanime, encensent et couronnent le citoyen libre et généreux ?

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Tous ces tableaux attaclioient l’œil et par le sujet et par l’exécution. Les peintres avoient su réunir le trait italien au coloris flamand , ou plutôt ils les avoient surpassés par une étude approfondie. L’honneur, seule monnoie faite pour les grands hommes , en animant leurs travaux , les réoompensoit d’avance. La nature sembloit rendue comme dans un miroir. L’arni de la vertu ne pouvoit contempler ces belles peintures sans soupirer de plaisir. L’homme coupable n’osoit les regarder $ il auroit craint que ces figures inanimées n’eussent tout- à- coup pris la parole pour l’accuser et le confondre.

On me dit que ces tableaux étoient proposés au concours. Les étrangers y étoient admis : car on ne connoissoit pas cette petite tyrannie qui proscrivoit tout ce qui passoit les limites d’une province. On donnoit quatre sujets par année , afin que chaque artiste eût le temps de conduire son tableau à la perfection. Le plus parfait avoit bientôt la voix du peuple. On faisoit attention à ce cri général qui, ordinairement, est la voix de l’équité même»

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Les antres n’en recevoient pas moins le degré de louanges qui leur étoit du. On ïi’avoit point l’injustice de dégoûter les élèves. Les maîtres en place ne connoissoient point cette indigne et basse jalousie , qui exila le Poussin loin de sa patrie , et fit périr le Sueur au printemps de ses jours. Ils s’étoient corrigés de cet entêtement dangereux et funeste qui, de mon temps, ne perinettoit pas à leurs disciples de suivre une autre manière que la leur. Ils ne faisoient point de froids copistes de ceux qui auroieut pu s’élever fort haut , livrés à eux-mêmes et dirigés seulement par quelques conseils. L’élève enfin n’étoit plus courbé sous un sceptre qui le rendoit timide : il ne se traînoit point en tremblant sur les pas d’un chef capricieux , qu’il étoit encore obligé de flatter : il le devançoit, s’il avoit du génie , et son guide étoit le premier à s’enorgueillir de la perfection de l’art.

Il y avoit plusieurs académies de dessin , de peinture , de sculpture , de géométrie pratique Autant ces arts étoient dangereux dans mon siècle , parce qu’ils favori-

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soient le luxe , le faste , la Cupidité et la débauche, autant ils étoient devenus utiles, parce qu’ils n’étoient employés qu’à inspirer des leçons de vertu , et à donner à la ville cette majesté , ces agrémens, ce goût simple et noble , qui par des rapports secrets élève l’ame des citoyens.

Ces écoles étoient ouvertes au public Les élèves y travailloient sous ses regards. Il étoit libre à chacun d’y venir dire son avis. Cela n’empêchoit point que les maîtres pensionnés ne vinssent faire leur ronde q mais aucun apprentif n’étoit l’élève titré de monsieur un tel , mais de tous les habiles maîtres en général. C’étoit en évitant l’ombre même d’esclavage , si funeste à la trèmpe mâle et indépendante du génie , qu’on étoit parvenu à faire des hommes qui s’étoient élevés au-dessus des chefsd’œuvres de l’antiquité ; de sorte que leurs tableaux étoient si achevés , si finis , que les restes de Raphaël et de Rubens n’éfoien't plus recherchés que par quelques antiquaires , gens de nature opiniâtre et toujours entêtés.

Je n’ai pas besoin de dire que tous les

arts , que toutes les professions étoient également libres. Ce n’est que dans un siècle barbare , tyrannique , imbécille , qu’on a donné des fers à l’industrie , qu’on a exigé une somme d’argent de celui qui youloit travailler , au lieu de lui accorder une récompense. Tous ces petits corps burlesques ne rassernbloient les hommes que pour faire fermenter leurs passions à un degré phis violent : une foule d’affaires interminables naissoit de leur captivité , et les rendoit nécessairement ennemis de leurs voisins. C’est ainsi que dans les prisons , les hommes accablés des mêmes chaînes se communiquent leurs fureurs et leurs vices. En voulant séparer leur intérêt , on l’avoit rendu plus actif, et c’étoit tout le contraire de ce qu’une sage législation sembloit demander. La source de mille désordres provenait de cette gêne perpétuelle où se trouvoit chaque homme de suivre son talent. De là naissoient l’oisiveté et la f iponnerie. Le misérable étoit dans l’impuissance réelle de sortir d’un état déplorable , parce qu’un bras d’airain lui .fermait tous les passages , et que l’or

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seul faisoit tomber les barrières. Le mo* narque, pour jouir d’un léger tribut , avoit détruit la liberté la plus sacrée , et avoit étouffé tous les ressorts du courage et de l’industrie.

Parmi ce peuple qui étoit éclairé sur les premières notions du droit des gens , chacun suivoit l’emploi où l’appeloû son goût particulier , gage assuré du succès. Ceux qui ne marquoient aucune disposition pour les beaux arts , embrassoient des états plus faciles ; car le médiocre n’étoit point souffert dans tout ce qui avoit rapport au génie : la gloire de la nation sembloit attachée à ces talens qui distinguent non moins l’homme que les empires.

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