CHAPITRE XXXVIII
Forme du Gouvernement .
Oserois-je vous demander quelle est la forme présente de votre gouvernement? Est-il monarchique, démocratique, aristocratique ( a ) ? — Il n’est ni monarchique , ni démocratique , ni aristocratique ; il est raisonnable et fait pour des hommes La monarchie illimitée n’est plus. Les Etats monarchiques , comme vous le saviez , mais si infructueusement , vont se perdre dans le despotisme, comme les fleuves vont se perdre dans le sein de la mer $ et le des-
( a ) Le génie d’une nation ne dépend point de l’atmosphère qui l’environne ; le climat n’est point la cause physique de sa grandeur ou de son avilissement. La force et le courage appartiennent à tous les peuples de la terre : mais les causes qui les mettent en action et les soutiennent, dérivent de certaines circonstances , qui tantôt sont promptes , tantôt lentes à se développer j mais qui tôt on tard ne manquent jamais d’arriver. Heureux le peuple qu^par lumière ou par instinct saisit l’instant l
potisme bientôt croule sur lui meme ( £). Tout cela s’est accompli à la lettre , et
(û) Vpulez-vous connôitre quels sont les piincipes généraux qui régnent habituellement dans le conseil d’un mauvais monarque? Voici à-peu-près le résultat de ce qui s’y dit , ou plutôt de ce qui s’y fait. « Il faut multiplier les impôts de toutes sortes, parce que le prince ne sauroit jamais être assez riche, attendu qu’il est obligé d’entretenir des armées , et les officiers de sa maison , qui doit être absolument très-magnifique. Si Je peuple surchargé élève des plaintes , le peuple aura tort , et il faudra le réprimer. On ne sauroit être injuste envers lui, parce que dans le f nd il ne possède rien que sous la bonne volonté du prince, qui peut lui redemander en temps et lieu ce qu’il a eu la bonté de lui laisser , sur-tout lorsqu’il en a besoin pour l’intérêt ou la splendeur de sa couronne. D’ailleurs , il est notoire qu’un peuple qu’on abandonne à l’aisance est moins laborieux et peut devenir insolent. Il faut retrancher à son bonheur pour ajouter à sa soumission. La pauvreté des sujets sera toujours le plus fort rempart du monarque ; et moins les particuliers auront de richesses, plus la natiun sera obéissante j une fois pliée au devoir , elle le suivra par habitude j ce qui est la manière la plus sûre d’être obéi. Ce n’est point assez d’être soumise , elle doit croire qu’ici réside l’esprit de sagesse en toute sa pie-
il n’y eut jamais de prophétie plus certaine. (c).
nitude , et se soumettre par conséquent , sans oser raisonner , à nos décrets émanés de notre certaine science. z>
Si un philosophe ayant accès auprès du prince , s’avançoit au milieu du conseil , et disoit à ce monarque : « Gardez -tous de croire ces sinistres conseillers, tous êtes environné des ennemis de votre famille. Votre grandeur , votre sûreté sont moins fondées sur votre puissance absolue , que sur l’amour de votre peuple. S’il est malheureux , il souhaitera plus ardemment une révolution , et il ébranlera votre trône ou celui de vos enfans. Le peuple est immortel , et vous devez passer. La majesté du trône réside plus dans une tendresse vraiment paternelle que dans nu pouvoir illimité. Ce pouvoir est violent, et contre la nature des choses. Plus modéré , vous serez plus puissant. Donnez l’exemple de la justice et croyez que les princes qui ont une morale sont plus forts et plus respectés.. » Assurément on prendrait ce philosophe pour un visionnaire, et on ne daignerait peut-être pas le punir de sa vertu.
( c ) Il faut des siècles pour amener le despotisme, il s’en va aussi lentement qu’il est venu ; vingt despotes tombent tour-.: -tour , et le despotisme survit. Un homme commande à deux mille lieues comme
lo8 l’an DEUX MILLS
En proportion des lumières acquises sans doute qu’il eût été honteux pour notre espèce d’avoir mesuré la distance de la terre au soleil , d’avoir pesé tous les globes , et de n’avoir pu découvrir les lois simples et fécondes qui doivent diriger des êtres raisonnables. Il est vrai que l’orgueil , la cupidité, l’intérêt présentoient mille obstacles : mais quel plus beau tiiomplie que de trouver le nœud qui devoit faire servir ses passions particulières au bien général ! Un vaisseau qui sillonne les mers, commande aux éléinens au moment même où il obéit à leur empire : soumis à une double impulsion , sans cesse il réagit contre eux. Voilà peut-être l’image la plus fidèle d’un État : porté sur des passions orageuses , il reçoit d’elles le mouvement, et doit résister aux tempêtes, h9 art
à quatre 5 il étend son bras sur l'océan, le franchit et saisit son esclave.
Tant que l’homme craint, il e^t méchant 5 tant que l’homme est opprimé , il est cruel ou disposé à l’être; lorsqu’il est paisible dans ses jossessi ns, il (onnoit la justice : l’homme ne fait guère le mal que par l’exemple.
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du "Pilote est tout(d). Vos lumières politiques n’étoient qu’un crépuscule ; et vous
( d ) Il y a une législation puérile cpii déshonore également et le législateur et ceux qui le respectent.
St. Louis dont plusieurs édits portent une empreinte de cruauté sèche , fit défense à tous ses sujets de jouer aux échecs. Un autre législateur ne voulut pas que dans ses Etats aucune femme , mariée ou non , apprît à chanter et à jouer d’aucun instrument. Il prcnoit son aversion pour la musique pour une preuve de vertu administrative. Je citerai encore Mazarin qui n’avoit aucun remords défaire mourir de faim le peuple., et de semer des divisions intestines. Eh bien , il sentit un jour sa conscience lui reprocher d’avoir dans ses galeries des statues antiques , d’un prix inestimable , et qui n’étoienü pas parfaitement voilées. Il alla un matin les mutiler et les briser à coups de marteau ; et comme on lui demandoit ce qui l’avoit porté à faire un coup si extraordinaire , il répondit ï c’est ma conscience.
Combien de fausses idées de perfection , combien d’alarmes imaginaires ont rendu les administrateurs des Etats des tyrans minutieux , d’autant plus absolus que leurs ordonnances étoient bizarres. Que l’homme d’Etat n’allègue point sa puérile conscience , qu’il ne croie pas les rêves qu’il peut faire , qu’il
1 1 o l’an deux mille accusiez imbécillement Fauteur de la rature , tandis qu’il vous avoit donné l’intelligence et le courage pour vous gouverner (e). Il n’a fallu qu’une voix forte pour
ne s’abandonne point aux idées de ses commis, qui veulent faire les ministres à leur tour , d'autant plus qu’ils voient que rien n’est plus aisé. Si tel ministre n’aime point tel art , ou qu’il ait de l’aversion pour telle science , que ce ne soit pas une raison pour les dédaigner ou les anéantir. Tout est lié dans la grande société, et les bienfaits ne deviennent réciproques que par le jeu libre et facile des diverses facultés de l’industrie de l’homme.
( e ) La science politique a été long-tems au berceau , parce qu’il y a une éducation pour les peuples 7 comme pour les particu iers ; les anciens gouvernemens étoient isolés, ce qui les abandonnoit à la non instruction et prolongent leur enfance; il y a infiniment plus d’avantages dans le système moderne, qui ne fait de tous les Etats grands et petits qu’une république immense : de là Ja communication la plus active qui règne entre les différentes parties ; de là la protection que le puissant donne au foible.
Dm ns les anciens Etats on ne voit qu '‘isolation. Cliez tes Grecs , te peuple si vanté , chaque ville vouloit être un Etat , chaque Etat vouloit ètne indépendant j là rien n’étoit engréné ? et tout se
quatre cent quarante. lit réveiller la multitude d’un sommeil d’engourdissement. Si l’oppression tonnoitsur vos têtes , vous ne deviez en accuser que votre foiblesse. La liberté et le bonheur appartiennent à qui osent les saisir. Tout est révolution dans ce monde : la plus heureuse de toutes a eu son point de maturité , et nous en recueillons les fruits (f)»
heurtcit } la liberté échappa à tous ces passionnés chercheurs de liberté , parce qu’ils mettoient un dangereux enthousiasme à la place des combinaisons et des calculs qu’exige la science politique 5 nous avons des avantages réels qui perfectionnent chez nous la science économique, l’imprimerie , les postes, et sur- tout l’idée heureuse du balancement des Etats et du contre-poids nécessaire.
L’expérience nous a appris que les constitutions populaires sont entachées de trop de passions et de trop de vices pour concentrer chez elles la liberté. Platon a déjà dit que dans un Etat populaire chacun est ivre de liberté } la forme monarchique est un milieu entre le despotisme et la république, et voilà l’asile le plus sûr de la liberté ; c’est lYxpérience qui a démontré que , sans un chef , tout corps politique étoit mal proportionné 5 c’est l’expérience qui a démontré combien le droit de parler dans les asemblées est abusif.
(f ) A certains Etats il est une époque qui de-
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Sortis de l’oppression , nous n’avons et! garde de remettre toutes les forces et tous les ressorts du gouvernement , tous les droits et l’attribut de la puissance dans les mains d’un seul homme (g) : ijistt uits par
vient nécessaire 5 époque terrible, sanglante, mais le signal de Ja liberté. C’est de la guerre civile que je parle. C’est-là que s’élèvent tous les grands hommes , les uns attaquant, les autres défendant la liberté. La guerre civile déploie les talens les plus cachés. Des hommes extraordinaires s’élèvent et paroissent dignes de commander à des hommes. C’est un remède affreux ! Mais après la stupeur de l’Etat 9 après l’engourdissement des âmes , il devient nécessaire.
( g ) Le gouvernement despotique n’est qu’une ligue du souverain avec un petit nombre de sujets favorisés pour tromper et dépouiller tous les autres. Alors le souverain ou celui qui le représente, éclipse la société , la divise , devient un être unique et central , qui allume toutes les passions à son gré et qui les met en jeu pour son intérêt personnel î il crée le juste et l’injuste; son caprice devient !oi9 et sa faveur est la mesure de l’estime publique. Ce système est trop violent pour être durable. Mais la justice est une barrière qui protège également le sujet et le prince. La liberté peut seule former des citoyens généreux ; la vérité en fait des
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les malheurs des siècles passés, nous n’avons pas été si imprudens. Socrate et Marc-Aurèle seroient revenus au monde, que nous ne leur aurions pas confié le pouvoir arbitraire , non par défiance , mais dans la crainte d’avilir le caractère sacré d’homme libre. La loi n’est-elle pas Pexpression de la volonté générale $ et comment confier à un seul homme un dépôt aussi important? N’aura-tdl pas des momens de foiblesse , et quand il en seroit exempt , les hommes renonceront - ils à cette liberté qui est leur plus bel appanage ( h ) ?
êtres raisonnables. Un roi n’est puissant qu’à la tête d’une nation généreuse et contente. La nation une fois aviôe , le trône s’affaisse.
{h) La liberté enfante des miracles : elle triomphe de la nature , elle fait croître les moissons sur les rochers , elle donne un air riant aux régions les plus tristes , elle éclaire des pâtres et les rend plus pénétrant que les superbes esclaves dçs cours les plus ingénieuses. D’autres climats , qui font la gloire et le chef-d’œuvre de la création , livrés à la servitude , n’étalent que des terres abandonnées , des visages pâles , des regards contraints qui n’osent se lever vers la voûte du ciel. Homme ! choisis donc d’être heu-