Tome II
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législation a beau être perfectionnée , il faut toujours payer des impôts, je pense?
gine du monde il étoit une vaste forêt de citronniers , qui portaient les fruits les plus beaux , les plus pleins , les plus vermeils que l’on ait vus depuis. Les branches plioient sous le fardeau , et l’air étoit embaumé au loin de l’odeur agréable qui s’exhaloit. Cependant quelques vents impétueux abattirent plusieurs citrons et brisèrent même plusieurs branches. Quelques voyageurs altérés cueillirent des fruits pour étancher leur soif, et les foulèrent aux pieds après en avoir exprimé le jus. Ces accidens engagèrent la gente citronnière à se créer des gardiens , qui éloignassent les passans et qui environnassent la forêt de hautes murailles , le tout pDur rompre la fureur des vents. Ces gardiens se montrèrent d’abord fidèles et désintéressés ; mais ils ne tardèrent pas à exposer aue de si rudes travaux avoient fait naître dans leur sein une soif ardente , et ils firent cette prière aux citons : cc Messieurs , nous mourons de soif en vous servant; permettez que nous fassions à chacun de vous une légère incision ; nous ne vous demandons qu’une goutte de limonade pour rafraîchir notre palais altéré : vous n’en serez pas plus maigres , et nous et nos enfans nous puiserons de nouvelles forces pour avoir l’honneur de vous servir. » Les crédules citrons ne trouvèrent pas la requête incivile : ils se laissèrent faire l’imperceptible saignée. Mais qu’arriva-t-il ? Dès que la piqûre fut
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— Pour toute réponse , l’honnête homme qui me conduisoit , me prit par la main et me mena dans un carrefour large et spacieux. Là, j’aperçus un coffre-fort, de la hauteur de douze pieds. Ce coffre étoit soutenu sûr quatre roues roulantes ; le sommet présentoit une ouverture en forme de tronc , que couvroit contre la pluie un
faite une fois , la main de messieurs les défenseurs les pressura d’abord poliment, mais de jour en jour d’une manière plus énergique. Ils en vinrent jusqu’à ne pouvoir plus se passer de jus de citron : il leur en falloit à tous les repas et dans toutes leurs sauces. Messieurs les régens s’aperçurent que plus on pressoit les citrons , plus iis rendoient. Ceux-là se voyant saignés abondamment, crurent devoir rappeler les primitives conventions : mais ceux ci , devenus plus forts , malgré leurs plaintes, les mirent dans le pressoir et les foulèrent outre mesure 5 il ne leur restoit plus enfin que la peau , que l’on soumettoit encore aux forces mouvantes du terrible cabestan : bref, i>s finirent par se baigner dans le sang des citrons. Cette belle forêt fut bientôt dépeuplée. La race des limons s’anéantit : et leurs tyrans accoutumés à cette boisson rafraîchissante , à force de l’avoir prodiguée , s’en trouvèrent privés 5 ils tombèrent malades , et moururent tous de ia lièvre putride. Ainsi soit-ilî
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avant'toît élevé à quelque distance. Sur ce tronc étoit écrit : Tribut dû au roi représentant l’Etat. Tout à côté , un autre tronc , d’une grandeur plus médiocre , offroit ces mots : Don gratuit. Je vis plusieurs personnes qui , d’un air libre , aisé , content f jetoient dans le tronc plusieurs paquets cachetés ; ainsi que de nos jours on met des lettres à la grand’poste. Comme j’admirois cette manière facile de payer l’impôt, et que je faisois à ce sujet mille interrogations ridicules , on me regardoit comme un pauvre vieillard qui revient de fort loin ; et l’indulgence affable de ce bon peuple ne me laissoit jamais attendre une réponse. J’avoue qu’il faut rêver pour rencontrer des gens aussi complaisans : ô le peuple loyal !
Ce grand coffre - fort que vous voyez , me dit-on , est notre receveur-général des finances. C’est-là que chaque citoyen vient déposer l’argent qu’il doit pour le soutien de l’Etat. Dans l’un nous sommes obligés de mettre annuellement le cinquantième de notre revenu. Le mercénaire qui n’a point de bien , ou celui qui n’a que sa
quatre cent quarante. 181 subsistance juste , est dispensé de l’impôt ( b ) ; car , comment pourroit-on ro-
( b ) Voici ce que le cultivateur , les liabitans de la campagne , le peuple , enfin , pourroient dire aux souverains : « Nous vous avons élevés au dessus de nos têtes 5 nous avons engagé nos biens et notre vie à l'a splendeur de votre trône et à la sûreté de voire personne. Vous nous aviez promis en échange de nous procurer l’abondance , de nous faire couler des jours sans alarmes. Qui l’auroit cru, que sous votre gouvernement la joie eut disparu de nos cantons , que nos fêtes se fussent tournées en deuil , que la crainte et l’effroi eussent succédé à la douce confiance ! Autrefois nos campagnes verdoyantes sourioient à nos yeux 5 nos champs nous promettoient de payer nos travaux, Aujourd’hui le fruit de nos sueurs passe dans des mains étrangères ; nos hameaux que nous nous plaisions à embellir , tombent en ruine 5 nos vieillards , nos enfans ne savent plus où reposer leurs têtes : nos plaintes se perdent dans les airs , et chaque jour une pauvreté plus extrême succède à celle sous laquelle nous gémissions la veille. A peine nous reste-t-il quelque trait de la figure humaine 5 et les animaux qui broutent l’herbe , sont sans doute moins malheureux que nous.
Des coups plus sensibles sont venus fondre sur notre tête. L’homme puissant nous méprise et ne nous attribue aucun sentiment d’honneur ; il vient nous troubler sous le chaume , il séduit l’innocence
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gner le pain du malheureux à qui il faut un jour entier pour le gagner ? Dans cet
de nos filles, il les enlève } elles deviennent la proie de l’impudence. En vain implorons-nous le bras qui tient le glaive des lois : il se détourne 5 il se refuse à notre douleur j il ne se prête qu’à ceux qui nous oppriment.
L’aspect du faste qui insulte à notre misère , rend notre état plus insupportable. On boit notre sang, et on nous défend la plainte! L’homme dur, environné d’un luxe insolent, s’enorgueillit des ouvrages qu’ont fabriqués nos mains : il oublie notre propre industrie , tandis qu’il n’a en partage que la soif vile de l’or 5 il nous croit ses esclaves , parce que nous ne sommes ni furieux ni sanguinaires.
Les besoins renaissans qui nous tourmentent, ont altéré la douceur de nos mœurs 5 la mauvaise foi et la rapine se sont glissées parmi nous , parce que la nécessité de vivre l’emporte ordinairement sur la vertu. Mais qui nous a donné l’exemple de la rapine? Qui a éteint dans nos cœurs ce fonds de candeur qui nous lioit tous dans une parfaite concorde? Qui a fait notre infortune, mère de nos vices? Plusieurs de nos concitoyens ont refusé de mettre au jour des enfans que la famine viendroit saisir au berceau. D’auttes, dans le désespoir , ont blasphémé contre la Providence. Quels sont les vrais auteurs de ces crimes ?
Que nos justes plaintes percent l’atmosphère qui
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autre coffre sont les offrandes volontaires, destinées à d’utiles fondations , comme pour l’exécution des projets proposés, et
environne les trônes ! Que les rois se réveillent et se souviennent qu’ils pouvoient naître à notre place, et que leurs enfans pourront y descendre ! Attachés au sol de la patrie , ou plutôt en formant la partie essentielle , nous ne pouvons point nous dispenser de fournir à ses besoins. Ce que nous demandons , c’est un homme équitable qui s’applique à connoître la mesure de nos forces , et qui ne nous écrase pas sous le fardeau que dans une plus juste proportion nous aurions porté avec joie. Alors tranquilles et riches de notre économie , contens de notre sort , nous verrons le bonheur des autres sans nulle inquiétude sur le nôtre.
La moitié de notre carrière est plus que remplie. Notre cœur est à moitié livré à la douleur. Nous n’avons que peu d’instans à vivre. Les vœux que nous formons sont plus pour la patrie que pour nous-mêmes. Nous sommes ses soutiens. Mais si l’oppression va toujours en croissant, nous succomberons, et la patrie se renversera : en tombant elle écrasera nos tyrans. Nous ne demandons point cette vaine et triste vengeance. Que nous importeroit dans la tombe le malheur d’autrui ? Nous parlons aux souverains , s’ils sont encore hommes : mais si leur cœur est totalement endurci , ils apprendront que
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qui ont l’agrément du public. Quelquefois il est plus riche que l’autre ; car nous aimons à être libres dans nos dons , et notre générosité -ne veut d’autre motif que la raison et l’amour de l’Etat. Sitôt que notre roi a donné un édit utile et qui mérite l’approbation publique , alors on nous voit courir en foule , et porter dans ce tronc quelque marque de reconnoissance. Nous récompensons de même toutes les actions vigilantes du monarque: il n’a qu’à proposer , et nous lui fournissons les moyens de consommer ses grands projets. 11 y a un pareil tronc dans chaque quartier. Chaque ville de province a un pareil coffre qui reçoit les tributs du peuple de la campagne , c’est à-dire, du fermier aisé ; car le rnanouvrier a ses bras en propriété , et sa tête ne doit rien à personne. Les bœufs et les porcs sont même exempts de ce droit odieux qu’on imposa la première fois sur la tête des Juifs , et que vous avez payé sans en sentir l’avilissement.
nous savons mourir , et quç la mort qui bientôt nous enveloppera tous, sera un jour bien plus affreuse pour eux qu’elle 11e le sera pour nous.
quatre cent quarante. i85 — Mais, répondis-je, quoi ! on laisse à la bonne foi du peuple le tribut qu’il doit payer ? Il doit y en avoir beaucoup qui s’en exemptent, sans même que l’on s’en aperçoive ? — Point du tout : vos frayeurs sont vaines. D’abord ce que nous donnons , est de bon cœur : notre tribut n’est pas forcé; il est fondé sur l’équité ainsi que sur la droite raison. Il n’en est pas un entre nous qui ne se fasse un point d’honneur de payer exactement la dette la plus sacrée et la plus légitime. D’ailleurs , si un homme en état de payer osoit s’y soustraire , voyez - vous ce tableau où sont gravés les noms de tous les chefs de famille, on découvriront bientôt qu’il n’a point versé son paquet cacheté où doit être sa signature ; il se couvriroit d’un opprobre éternel , et seroit regardé du même œil qu’on regarde un voleur : le titre de mauvais citoyen ne. le quitteroit qu’à la mort (u).
( c) Les gouvernemens anciens , quand ils avoient besoin d’argent , usoient d’expédient beaucoup plus défectueux encore que l’administration ordinaire des finances. Comment les revenus publics étaient ils ad-
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Ces exemples sont très-rares , puisque les dons gratuits montent ordinairement
ministres chez les Giecs? Jugeons-en par un trait presqu’in croyable de nos jours. Les Athéniens consacrèrent au spectacle et aux jeux publics les fonds destinés pour la guerre j et ce n’étoit pas une simple fantaisie , car ils portèrent une loi accompagnée d’un décret, prononçant peine capitale contre quiconque auroit la témérité d’en proposer l’abolition.
Le véhément Démostliènes n’osa pas lui -même attaquer cet acte public de démence.
Les Etats anciens , dans les besoins urgens, avoient recours à la fraude ou à la violence , et extorsionnoient le peuple sans proportion, sans ménagement, sans méthode ; c’étoit l’autorité qui fondoit tout-àcoup sur les propriétés , et qui faisoit à la république une plaie dont elle ne guérissoit presque jamais. Aujourd’hui on a trouvé des moyens doux et réglés qui ôtent à l’impôt sa pesanteur ] les opérations de finances donnent aux subsides pécuniaires un délai ; la dette n’est pas exigée précipitamment 5 ce n’est point une opération forcée ; les avances faites au gouvernement lui laissent le temps d’attendre que le citoyen , après quelques murmures , ait confondu l’impôt avec le devoir 5 l’opération de finances qui paroît la plus hardie et même téméraire, est encore calculée et soumise à des principes méthodiques.
Les emprunts justement blâmés , mais qui empê-
quatre cent quarante. 187 plus haut que le tribut. Le citoyen sait qu’en donnant une partie de son revenu à l’Etat, c’est à lui même qu’il se rend utile ; et que s’il veut jouir de certaines
client des édits vexatoires , sont une ressource et un expédient préférable à ceux des gouvernemens anciens; le pressoir de la finance qui agit d’une manière lente et insensible , est moins écrasant que ces opérations précipitées , si communes chez les anciens gouvernemens qui s’emparoient presque à main armée du monopole de telle ou telle denrée.
L’emprunt du moins est une contribution volontaire ; c’est un moyen abondant , auquel le peuple est intéressé , c’est-à-dire la génération présente ; il se fait avec méthode et il devient excusable dans la crise des Etats. Quand le vieux Caton disoit : bellum ex bello alitur , c’étoit comme s’il disoit : nous entretiendrons l’armée sur le pillage , nous irons à la curée.
L’administration des finances a sauvé le peuple de ces opérations violentes que les rois se permettent 9 quand iis s’irritent par la soif des richesses , ou quand les besoins les forcent à lever de prompts subsides ; j’aime mieux être sucé lentement et à des époques qui me laissent les moyens de réparer mes forces, que d’être haché dans un instant; je serai un peu moins gras , mais je conserverai mes membres. — Nlinima de ma lis*
commodités , il faut qu’il en fasse les. avances. Mais que sont les paroles, lorsque l’exemple peut être mis sous vos yeux ? Vous allez voir mieux que je ne puis vous dire. C’est aujourd’hui qu’arrive de tout côté le juste tribut d’un peuple fidèle envers un roi bienfaisant : il reconnoît n’être que le dépositaire des dons qui lui sont offerts ( d ).
Venez vous rendre au palais du roi.
Les députés de chaque province arrivent aujourd’hui. — En effet , ayant fait quelques pas , je vis des hommes qui traî-
( d) Il faut toujours répéter l’entretien de Henri IV avec un vigneron. — L’ami, combien gagnez-vous par jour? — 4o sous. — Que faites-vous de cet argent? —Quatre parts. — Et comment les dispensez-vous ces quatre parts? — De la première je me nourris , avec la seconde je paye mes dettes , je place la troisième , et la quatrième je la jette dans l’eau. — Expliquezinoi mieux tout ceci? — Soit : je me nourris du quart de mon gain 5 je paye mes dettes en nourrissant mon père et ma mère qui m’ont nourri 5 je place mon troisième quart en élevant mes enfans qui me nourriront un jour quand je ne pourrai plus travailler ; la dernière part est pour le roi , qui n’en touche rien ou presque rien } partant , perdue pour lui et pour moi.
quatre cent quarante. 189 noient de petits chariots , sur lesquels étoient des troncs couronnés de lauriers. On brisoit les cachets de ces espèces de coffres : on les soulevoit par un juste balancier , et ce- balancier montroit tout de suite le poids de l’argent qu’ils contenoient , en déduisant la pesanteur du coffre qui étoit connue. Toutes les sommes ne se payoient qu’en argent , et l’on savoit au juste le produit général : il étoit annoncé publiquement au bruit des trompettes et des fanfares. Après cette revue générale , on affichoit le total , et l’on connoissoit les revenus de l’Etat : ils étoient déposés dans le trésor royal sous la garde du contrôleur des finances.
Ce jour étoit un jour de re jouissances. On se couronnoit de fleurs ; 011 crioit Vive le roi : on alloit sur les routes au-devant de chaque tribut. Elles étoient couvertes de tables champêtres. Les députés des diverses provinces se saluoient et se faisaient des présens. On buvoit à la santé du monarque , au bruit du canon ; et celui de la capitale répondoit comme interprête des remercîrnens du souverain. C’est alors que
190 l’an deux mille îe peuple ne paroissoit qu’une seule et même famille. Le roi s’avançoit au milieu de ce peuple joyeux : il répondoit aux acclamations de ses sujets, par ce regard tendre et affable qui inspire la conliance et rend amour pour amour; il ignoroit cet art de traiter politiquement avec un peuple dont il se regardoit comme le père.
Ses visites ne ruinoient point le corps de ville , d’autant plus qu’il n’en coûtoit au peuple que des cris de joie Çe) ; réception
( e ) Je vis un jour un prince faire son entrée dans une ville étrangère. Les canons commencèrent à tonner. Le prince étoit habillé magnifiquement et traîné dans un char doré , surchargé de pages et de laquais. Les chevaux sautoient en hennissant , comme s'ils conduisoient le bonheur. Les toits étoient couverts de monde , toutes les fenêtres étoient levées , chaque pavé portoit son homme ; les cavaliers faisoient briller leurs sabres , les soldats agitoient leurs fusils. L’air frémisgoit de l’écho des trompettes. Le poëte accordoit sa lyre , et l’orateur attendoit qu’il mît pied à terre. Le prince arrive, il est conduit au palais, et son aspect inspire une joie respectueuse. J’étois à une fenêtre , et je considérois toutes ces choses en faisant des réflexions particulières. Quelques jours après je marchois dans les rues, et je fus fort étonné
plus brillante et plus flatteuse. On ne quittait point les travaux publics : au contraire , chaque citoyen se faisoit honneur de se présenter aux yeux de son roi dans le genre d’occupation qu’il avoit embrassé.
Un intendant, revêtu de toutes les marques de pouvoir, parcourt les provinces, reçoit les placets , porte directement au pied du trône les plaintes des sujets, exa-
d’y rencontrer le même prince , sans suite , à pied et déguisé. Je ne sais trop pourquoi personne ne faisoit attention à lui 5 au contraire, il se trouvoit heurté à chaque pas. Au même instant arrive un charlatan , assis sur une espèce de petit char attelé de plusieurs gros chiens et ayant un singe pour postillon. Les fenêtres de s’ouvrir , les cris de s’élever , tous les regards de se confondre sur le charlatan. Le prince lui-même entraîné par la foule , devient un de se9 admirateurs. Je le considérois alors, et il me sembloit lui entendre dire : Fumée des acclamations de la multitude 9 n’ obscurcissez jamais mon esprit d’un fol orgueil. Ce n’est point cet homme qui fait courir le peuple , c’est son étrange équipage . Ce n’étoit pas moi qui attiroit les regards de la ville : c’étoient mes valets , mes chevaux , le brillant de mes habits et la dorure de mes carrosses .
3 92 l’an deux mille mine par lui -même les abus. Il se transporte indistinctement dans chaque ville, et à chaque abus détruit on élève une pyramide qui constate l'hydre abattue. Quelle histoire plus instructive que ces monumens moraux qui attestent que le souverain s’occupe véritablement de l’art de régner! Ces intendans partent, arrivent incognito , font des informations secrètes , sont perpétuellement déguisés : ce sont des espions; mais ils agissent en faveur de Sa patrie (y").
— Mais votre contrôleur des finances (g) est donc un homme bien intègre? Vous savez l’histoire de la fable : ce chien si fidèle qui , escorté de la tempérance , portoit le dîné de son maître sans jamais y toucher, a fini pourtant par en manger sa part dès qu'il s’y est vu invité par l’exemple. Votre homme auroit-il la double vertu de le défendre sans cesse , et de n’oser y toucher ?
(f) En Turquie et aujourd’hui en France un gouverneur est aussi maître que le roi le plus absolu : c’est ce qui fait la misère des peuples. Voilà la forme la plus malheureuse de l’administration civile.
(g) Fouquet disoit : « j’ai tout l’argent du royaume, et le tarif de toutes les vertus ».
— Assurément,
quatre cent quarante. ]Ç5 t— Assurément, il ne fait bâtir ni palais, ni châteaux. Il n’a point la rage de faire monter aux premières places ses arrière* petits-cousins , ou ses anciens valets. Il ne prodigue point l’or , comme s’il avoit en propre tous les revenus du royaume (A). D’ailleurs -, tous ceux entre les mains de qui on confie les dépôts publics * ne peuvent faire aucun usage de l’argent , sous quelque prétexte que ce soit. Ce seroit un crime de haute trahison de recevoir d’eux une seule pièce monnoyée. Ils payent quelques frais particuliers en billets signés de la propre main du souverain. L’Etat fournit à toutes leurs dépenses : mais ils n’ont
( h ) Après que les monopoleurs, les administrateurs , les receveurs des fonds publics ont sacrifié la réputation de probité au désir de s’enrichir ; après qu’ils ont consenti à être odieux , ils ne s’avisent point de faire de leurs richesses un bon usage : ils couvrent sous le faste leur naissance et leur fortune j ils s’étourdissent dans les plaisirs , pour perdre le souvenir de ce qu’ils ont fait et de ce qu’ils ont été. Mais ce n’est point là encore le plus grand mal s leurs grandes richesses corrompent davantage ceux qui les envient.