CHAPITRE X L I I
Du Commerce .
Il me semble par ce que vous m’avez dit, que les Français n’ont plus de colonies
çité. Que de pauvres dans un si riche royaume! et qui ne sent que ceux qui sont pressés par la faim, et la nécessité , ne peuvent qu’être en tout temps de dangereux citoyens.
Point de vertus dans la misère ; elle conseille trop la bassesse et le vice : on a voulu réprimer violemment la mendicité 5 on n’a fait que mettre à mort une foule de victimes.
La rotation du corps politique écrase un grand nombre d’individus : les richesses qui chaque jour se concentrent dans les mains qui tiennent déjà l’or, font de nouveaux pauvres. Il seroit temps de remédier à ce désastre , en veillant aux prix des denrées de première nécessité : car le journalier , l’artisan , le manœuvre sont toujours à la veille de mendier leur pain , et ensuite comment celui qui ne connoît que le mal physique se porteroit-il au bien moral.
L’homme d’Etat, attentif à ce fléau plus sourd que la guerre et la peste , et qui mine les générations actuelles en les faisant périr dans les ine^-
quatre cent quarante, aol dans le nouveau monde , et que chaque partie de l’Amérique forme un royaume séparé , quoique réuni sous un meme esprit de législation ? — Nous serions bien, extravagans de vouloir porter nos chers compatriotes à deux mille lieues de nous. Pourquoi nous séparer ainsi de nos frères? Notre climat vaut bien celui de l’Amérique. Toutes les productions nécessaires y sont communes , et de nature excellente. Les colonies étoient à la France ce qu’une maison de campagne étoit à un particulier : la maison des champs ruinoit tôt ou tard celle de *la ville.
Nous connoissons un commerce; mais ce n’est pas l’échange des choses superflues. Nous avons sagement banni trois poisons physiques dont vous faisiez un perpétuel usage : le tabac, le café et le thé. Vous mettiez une vilaine poudre dans votre nez,
primables angoisses d’un lent désespoir , attachera au mot propriété , si cher à la classe opulente et inhumaine , un sens tout different de celui qu’il doit avoir ; si la cupidité des riches a corrompu les idées attachées à ce mot, il rectifiera ce que ce sens pourrait avoir de dangereux.
laquelle vous ôtoit la mémoire , à'vou& autres Français qui n’en aviez presque point. Vous brûliez votre estomac avec des liqueurs qui le détruisoient , en hâtant son action. Vos maladies de nerfs, si communes , étoient dues à ce lavage efféminé qui emportoit le suc nourricier de la vie animale. Nous ne pratiquons plus que le commerce intérieur, et nous nous en trouvons bien : fondé principalement sur l’agriculture , il est le distributeur des alimens les plus nécessaires ÿ il satisfait les besoins de l’homme , et non son orgueil.
Personne ne rougit de faire valoir son. champ par lui-même,- de porter la culture des terres au plus haut degré de perfection. Le monarque lui -même a plusieurs arpens qu’il fait cultiver sous ses yeux : et l’on ne connoît point cette classe de gens titrés dont l’oisiveté étoit l’unique emploi.
Le trafic étranger fut le vrai père de ce luxe destructeur, qui produisit à son tour l’épouvantable inégalité des fortunes , et qui fit passer dans les mains d’un petit nombre , tout l’or de la nation. C’étoit parce qu’une femme devoit porter à ses.
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oreilles le patrimoine de dix familles, que îe paysan opprimé cessoit d’être propriétaire , vendoit le champ de ses pères , et fuyoit en pleurant le sol où il ne trouvoit plus que la misère et l’opprobre : car les monstres insatiables , qui accumuloient l’or , alloient jusqu’à mépriser les malheureux qu’ils avoient dépouillés ( a ).
( a \ Je'ris de pitié en voyant donner tant de beaux projets de politique sur l’agriculture et la population; tandis que les impôts , plus énormes que jamais , achèvent d’enlever au peuple le prix de sa sueur, et que les chagrins sont augmentés par le monopole de ceux qui ont entre leuis mains tout l’argent du royaume. Faut-il encore crier à ces oreiLos superbes et endurcies : Liberté entière , absolue du commerce et de îa navigation, diminution d’impôts; voilà* les seuls moyens qui pourront nourrir le peuple et empêcher la plus prompte dépopulation dont nous voyons déjà les commencemens. Mais , hélas! le patriotisme est une vertu de contre-bande. L’homme qui ne vit que pour soi , qui ne pense qu’à soi , qui se tait et détourne les yeux de peur de frémir, voilà le bon citoyen : on loue même sa prudence et sa modération. Pour moi, je ne puis me taire , je dirai ce que j’ai vu: c’est dans la plupart des provinces de la France qu’il faut venir pour voir des peuples au comble de l’infor-
$o4 l’an deux mil Nous avons commencé par détruire ces grosses compagnies qui absorboient toutes les fortunes particulières , anéantissoient l’audace généreuse d’une nation, et portoient un coup aussi funeste aux mœurs qu’à l’Etat.
Il pouvoit être très-agréable de prendre du chocolat, de savourer des épices, de mander du sucre et des ananas , de boire la cœme des Barbades , de vêtir les étoffes brillantes des Indes; mais, en vérité , ces sensations étaient-elles assez voluptueuses pour nous fermer les yeux sur l’assemblage des maux inouis que notre mollesse éveilleroit dans les deux hémisphères ? Vous alliez briser les nœuds sacres du sang et de la nature sur la côte de Guinée. Voua armiez le père contre le fils , et vous prétendiez au nom de chrétiens , au nom
tune. Voici en 1770 le troisième hiver de suite où le pain est cher. Dès l’an passé la moitié des paysans, avoit besoin de la charité publique , et cet hiver y mettra le comble , parce que ceux qui ont vécu jusques ici en vendant leurs effets, n’ont plus actuellement rien à ven lre. Ce pauvre peuple a une patience qui me fait admirer la force des lois et.de l’éducatioit.
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d’hommes. Aveugles et barbares ! vous ne l’avez que trop appris par une fatale expérience. La soif de l’or, exaltée dans tous les cœurs ; l’avidité , faisant dispa* roître l’aimable modération ; la justice et la vertu, mises au rang des chimères 3 l’avarice pâle, inquiète, sillonnant les déserts de l’océan , peuplant de cadavres le vaste fond des mers $ une race entière d’hommes vendus , achetés , traités comme les animaux de la plus vile espèce ; des rois devenus marchands, ensanglantant le globe pour le drapeau d’une frégate $ l’or , enfin , sortant des mines du Pérou comme un fleuve brûlant , coulant en Europe pour dessécher par - tout sur son passage les racines du bonheur , et après avoir tourmenté , épuisé la race humaine , aller s’engloutir pour jamais dans les Indes , où la superstition enfouit d’un côté dans les entrailles de la terre ce que l’avarice en arrache de l’autre avec effort : voilà le tableau fidèle des avantages que le commerce extérieur a produits au monde (Æ).
( b) L’avarice a pris le nom de commerce, elle
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Nos vaisseaux ne font plus le tour clu globe pour rapporter de la cochenille et
ne parle que de la communication des deux mondes $ mais cette communication est nouvelle. Les portes de l’Amérique ne sont ouvertes que depuis deux siècles et demi : le système moderne n’a vu que cette correspondance qui n’entrOit pas dans le plan de la nature puisqu’elle a séparé les deux hémisphères par des mers immenses. Si la nature eût voulu que des peuples éloignés travaillassent ensemble , elle leur eut donné une langue universelle , afin qu’ils s’entendissent. Il paroît que le vœu de la nature est que chaque société particulière forme un monde séparé. L’idiôine d’un peuple opposé à celui d’un autre, les mœurs, les manières non moins dissemblable s , tout démontre que les petites peuplades sont les corps politiques, véritablement organisés par la nature, et que les vastes royaumes achètent leur grandeur par des calamités sans nombre. Des maux affreux affligent ces rations superbes , et la corruption les ronge sous un vêtement magnifique.
Rien de plus grand que les liens de cette chaîne qui va à deux mille lieues chercher des richesses nouvelles : mais qu’il a fallu payer cher ces jouissances ! Une maladie corrodante et jusqu’alors inconnue est venue attaquer l’homme dans le moment où il oublie les chagrins de l’existence. Les Etats n’ont pu se passer les uns des autres : l’industrie
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de l'indigo. Savez-vous quelles sont nos mines ? quel est notre Pérou ? C’est le tra-
d’un peuple a été asservie à celle de son voisin : des monarchies qui sembioient devoir jouir d’un grand pouvoir se sont trouvées sans puissance : les rois même , animés du bien public , n’ont pu sortir du cercle des impôts. Le signal d’une taxe a toujours créé chez son voisin une charge , çt ainsi réciproquement. L’œil de l’administration n’a pu embrasser qu’avec peine la grande famille. La monarchie qui tire son origine de l’image d’un père qui gouverne sa maison, convenable à une certaine étendue , est devenue gigantesque ; elle n’a pris un air de grandeur que pour mieux voiler la misère de la nation : le .faste des cours a été le gage de la pauvreté publique : il y avoit autrefois des provinces séparées et point de royaumes , il y a eu des royaumes et plus de provinces, c’est-à-dire, qu’elles ont été desséchées , et que la vie leur a manqué. Ces ulcères politiques et rongeurs se sont cachés derrière les couronnes ; l’administration n’a pu étendre ses soins ni porter ses regards sur ces parties éloignées* qui n’ayant plus le droit de se gouverner elles-mêmes* ont attendu l’ame qui leur manquoit.
Les guerres de commerce ont eu pour but d’augmenter un trafic qui ne peut fleurir que pendant la paix. Les négociât^ , pour quelques vaisseaux interlopes, ont obligé les rois à rougir de sang toutes
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vail et l’industrie. Tout ce qui sert à là commodité , à l’aisance , aux intentions
les mers. Un coup de canon, tiré dans un monde, porte son explosion dans l’autre. Des guerres locales devinrent universelles , et les provinces modernes eurent quelquefois la physionomie de pirates. A leur exemple , les particuliers se firent la guerre 5 et l’on ne sait encore si le nom de flibustier appartient à une troupe d’assassins ou h un peuple de héros.
La marine marchande coinmandoit l’existence d’uné marine militaire. Ainsi les souverains trouvèrent l’art d’asseoir la guerre sur les deux élémens, de la faire regarder comme un état naturel , et leur puissance fut double. La marine militaire fut jalouse de la marine marchande. On vit naître une nouvelle espèce d’hommes, espèce amphybie , safts parens , sans femmes , sans patrie ; superstitieux et blasphémateurs , durs et féroces , courant les mers , mourant du scorbut , ayant les flots pour sépulture.
La machine politique , soumise à un double mouvement , devint plus compliquée 5 les affaires générales ou extérieures l’emportèrent de beaucoup sur les affaires proprement nationales 5 et la politique dû cabinet fut , pour ainsi dire, hors de l’Etat et jamais dans l’Etat. Cette guerre portée sur l’un et sur l’autre élément, servit de prétexte à l’augmentation des impôts. L’or monta dans la main des potentats de l’Europe , qui firent le monopole de diverses branches de
directes
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directes de la nature , est encouragé avec le plus grand soin. Tout ce qui tient au
commerce. L’inqüisition fiscale éleva sa tête hideuse. Les Etats portant leüt ambition au-dessus de leurs facultés, tentèrent les prêteurs à l’appât d’un intérêt exorbitant : l’attrait du gain l’emporta sur le danger 5 les prêteurs accrurent la dette nationale , sachant trèsbien qu’elle ne seroit jamais acquittée. Le mot crédit fut un pivot du gouvernement , et la masse des richesses numéraires , circulant en Europe , rendit pauvre tout-à-coup la nombreuse classe des cultivateurs. L’esprit de calcul s’empara des cours et rétrécit les âmes. Le ministre fut un agioteur perpétuel 5 les républiques qui prêtèrent aux* monarchies , se trouvèrent dans leur dépendance , parce que celle-ci pouvoit les ruiner au moindre mécontentement.
Le luxe fut la divinité de l’Europe : on lui sacrifia jusqu’à la vertu , pour obtenir ses faveurs : on lui offrit ses capitaux , et l’on frustra sa postérité pour accumuler des jouissances.
Les manufactures absorbèrent les agriculteurs 5 et le robuste paysan quitta le champ qu’il cultivoit , pour énerver son corps dans un atelier.
On vit dans les cités une foule d’hommes qui , déchargés du soin pénible de pourvoir à leurs besoins, ne songèrent plus qu’à plaire aux femmes dans le cercle étroit de la société. De là naquit la race de ces