‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 24 sur 46 · CHAPITRE X L I I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE X L I I I

h’ A vaut- Soupe.

Le soleil baissoit : mon guide me sollicita d'entrer dans la maison d’un de ses amis où il devoit souper. Je ne me fis par prier. Je n’avois pas encore vu l’intérieur des maisons , et selon moi , c’est ce qu’il y a de plus intéressant- dans une ville. Lorsque je lis l’histoire , je saute bien des pages , mais je cherche toujours très-curieusement les détails de la vie domestique : quand je les tiens une fois , je n’ai pas besoin de savoir le reste ; je le devine.

D’abord , je ne trouvois plus de ces petits appartemens qui semblent des loges de fous , dont les murailles ont à peine six pouces d'épaisseur, et où 011 est gelé l’hiver et brûlé l’été. C’étoient de grandes salles vastes , sonores , où l’on pouvoit se promener \ et les toits, munis d’une bonne charpente , défioient les traits piquans de la froidure et les rayons du soleil : les maisons , enfin , ne vieillissoicnt plus avec ceux qui les ayoient fait bâtir.

quatre cent quarante. 219 J’entrai dans le salon, et je distinguai à l’instant le maître du logis. Il vint à moi sans grimace et sans fadeur ( a ). Sa femme , scs enfans avoient en sa présence une contenance libre , mais respectueuse $ et le monsieur 9 ou le fils de la maison , ne commença point par persiffler son père pour me donner un échantillon de son esprit ( b ) : sa mère et même sa grand’mère n’auroient

(a) Que notre politesse est fausse et minutieuse! Que celle dont se parent les grands est odieuse et insultante ! C’est un masque plus hideux que le visage le plus difforme. Toutes.ces révérences , ces affectations , ces gestes outrés sont insupportables à l’homme vrai. La brillante fausseté de nos manières est plus détestable que la grossièreté des hommes les plus rustiques n’est rebutante.

( b ) Montesquieu l’a dit : rien ne soulage plus les magistrats que l’autorité paternelle, presque méprisée de nos jours ; rien ne dégarnit plus les tribunaux , rien enfin ne répand plus de tranquillité dans un Etat, où les moeurs font toujours plus de citoyens que les lois. C’est de toutes les puissances , celle dont on abuse le moins, c’est la plus sacrée de toutes les magistratures.

Comment s’est il fait qu’un fils aujourd’hui persiffle son père , et (levant le beau monde !

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point applaudi à de telles gentillesses (c). Ses sœurs n’étoient point maniérées ni muettes $ elles saluèrent avec grâce , et se remirent à leurs occupations , l’oreille au guet $ elles ne regardoient point en dessous les moindres gestes que je faisois : mon grand âge et ma voix cassée ne les firent pas même sourire. On ne me fit point de ces vaines simagrées , qui sont le contraire de la vraie politesse.

L’appartement de compagnie ne brilloit pas de vingt colifichets fragiles ( d ) ou de mauvais goût : point de vernis , point de porcelaines , point de magots , point de tristes dorures. En récompense , une tapisserie riante et amie de l’œil , une propreté singulière , quelques estampes achevées , composoient un salon dont le ton de couleur étoit très gai.

( c ) Il est un libertinage d’esprit plus dangereux que celui des sens : c’est aujourd’hui le principal vice qui infecte la jeunesse de la capitale.

( d ) Quel misérable luxe que celui des porcelaines ! Un chat j d’un coup de patte , peut faire un dégât pire que le ravage de vingt arpens de terre.

quatre cent quarante.

On lia la conversation , mais personne ne fit assauts d’idées ( e ). Le maudit esprit,

(e) La conversation anime le choc des idées , leur donne un jeu nouveau, développe les trésors de l’enr tendement , et c’est un des plus grands plaisirs de la vie : c’est aussi celui que je goûte le plus vivement. Mais dans le monde , j’ai remarqué que la conversation , au lieu de fortifier l’ame , de la nourrir , de l’élever, l’affoibïit , l’énerve. On a tout mis en problème. L’esprit , dont on abuse , détruit presque l’évidence des choses. On rencontre des panégyristes des plus énormes abus. On justifie tout. On épouse , à son inscu, mille idées puériles et étrangères. On dénature son ame par le frottement des opinions diverses. Il y a , je ne sais quel poison qui s’insinjie, qui monte à la tète, qui offusque vos idées primitives , qui sont ordinairement les plus saines. L’avare , l’ambitieux , le libertin , ont une logique si ingénieuse , que vous les haïssez quelquefois moins après les avoir entendus : chacun prouve , pour ainsi dire , qu’il n’a pas tort. Il faut vite se renfermer dans la solitude pour reprendre une haine vigoureuse contre le vice. Le monde vous familiarise avec des défauts qu’il préconise ; il vous glisse son esprit illusoire. En fréquentant trop les hommes, on devient moins homme j on reçoit d’eux un jour faux qui égare. C’est en fermant sa porte qu’on se retrouve , qu’on aperçoit le jour pur de la vérité , qui ne luit point panai la foule et la multitude.

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ce fléau de mon siècle , ne donnoit pas des couleurs mensongères à ce qui étoit si simple de sa nature. L’un ne prit pas justement le contrepied de ce que soutenoit l’autre , le tout pour briller et satisfaire un amour-propre babillard ( f ). Ceux qui parloient avoient des principes , et dans le même quart- d’heure ne se démentoient pas vingt fois. L’esprit de cette assemblée ne voltigeoit pas comme l’oiseau sur la branche $ et sans être diffus et pesant , il ne passoit pas , sans aucune transition et sur le même ton , des couches d’une princesse à l’histoire d’un noyé.

Les jeunes gens n’affectoient point des manières enfantines, un langage traînant ou étourdi , un air froidement supérieur. Ils ne se jetoient point sur des sièges , renversés, la tête haute et le regard insolent ou ironique (g-). Je n’entendis aucun pro-

(/*) Les arrêts de la paresse sont aussi injustes que ceux de la vanité.

(g) Un joii homme en France doit être mince, fluet, et n’avoir pas douze onces de chair sur les os ; il doit avoir aussi une poitrine foible , une santé

quatre cent quarante. 2^3 pos licencieux $ on ne déclamoit pas tristement , longuement , pesamment , contre ces vérités consolantes qui sont l’appui et le charme des âmes sensibles (A). Les femmes n’avoient plus ce ton tour- à» tour impératif et langoureux. Décentes , réservées , modestes , occupées d’un travail léger et commode , l’oisiveté n’étoit pas en recommandation parmi elles : elles ne coupoient pas la journée par la moitié pour ne rien faire le soir. Je fus extrêmement satisfait d’elles , car elles ne m’offrirent point un jeu de cartes : cet insipide amusement , inventé pour occuper un monarque imbécille , et constamment cher à la troupe nombreuse des sots qui , avec son secours , cachent leur profonde insuffisance , avoit disparu de chez un peuple qui savoit trop embellir les instans de la vie pour tuer le temps d’une manière aussi

équivoque. Un homme fort et bien nourri paroît hideux. Il n’appartient qu’aux suisses et aux cochers d’avoir une haute stature et une radieuse santé.

( Ti ) Le pyrronisme suppose quelquefois plus de préjugés qu’un penchant naturel à recevoir les apparences de la vérité.

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triste , aussi fastidieuse. Je ne vis point de ces tables vertes qui sont une arène ou l’on s’égorge impitoyablement. L’avarice ne venoit pas fatiguer ces honnêtes citoyens jusques dans les momens consacrés au loisir. Ils ne se faisoient pas un tourment de ce qui ne doit être qu’un simple délassement ( i ). S’ils jouoient , c’étoit aux dames, aux échecs , à ces jeux antiques et profonds , qui offrent à la pensée une foule de combinaisons infinies et variées : ils avoient encore d’autres jeux qu’on pouvoit appeler des récréations mathématiques , avec lesquelles les enfans mêmes étoient familiarisés.

( i ) Je redoute l’approche de l’hiver , non à cause de l’àpreté de la saison , mais parce qu’il ramène la triste fureur du jeu. Cette saison est la plus fatale aux mœurs , et la plus insupportable au philosophe. C’est alors que naissent ces bruyantes et insipides assemblées où toutes les passions futiles exercent leur ridicule empire. Le goût de la frivolité dicte les arrêts de la mode. Tous les hommes , métamorphosés en esclaves efféminés , sont subordonnés aux caprices des femmes ? sans avoir pour elles ni passion ni estime.

Je

Je m’aperçus que chacun suivoit son goût , sans que personne y prêtât trop d’attention. Point de ces espions femelles, qui se vengent par l’épiloguerie de la mauvaise humeur qui les ronge , et qu’elles doivent tant à leur laideur qu’à leur propre sottise. L’un conversoit, celui-ci déploy oit des estampes , examinoit des tableaux , tel autre lisoit dans un coin. On ne formoit point un cercle pour se communiquer un bâillement qui passoit à la ronde. Dans la salle voisine on entendoit un concert.

C’étoient des flûtes douces mariées au son de la voix. L’aigre clavecin , le monotone violon le cédoit à l’organe enchanteur d’une belle femme. Quel instrument a plus de pouvoir sur les cœurs î Cependant Y harmonica perfectionnée sembloit le lui disputer. Elle donnoit les sons les plus pleins , les plus purs , les plus mélodieux qui puissent flatter l’oreille. C’étoit une musique ravissante et céleste , qui ne ressembloit en rien au charivari de nos opéras , où l’homme de goût , où l’homme sensible cher.che la consonnance de l’unité , et ne la rencontre jamais.

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