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J’étois enchanté. On ne demeuroit pas continuellement assis , cloués en la même posture dans des fauteuils , et toujours obligés de soutenir une conversation éternelle sur des riens pour lesquels on se livroit de graves disputes (Æ). Les personnages les plus physiques qui soient au monde , les femmes ne métaphysiquoient pas à tout propos ; et si elles parloient de vers , de tragédies , d’auteurs , c’étoit en avouant que les arts qui tiennent au génie ( quel que soit leur esprit) sont fort au-dessus d’elles (/).
On me pria de passer dans un salon voisin pour y souper. Tout étonné je regardai à la pendule : il n’étoit que sept heures. « Venez, me dit le maître de la maison en me prenant par la main , nous ne passons pas la nuit à la lueur échauffante des bou-
( k ) Dans les conversations ordinaires on éprouve deux sortes d’accidens également fâcheux 5 n’avoir rien à dire et être forcé de parler , ou avoir quelque chose à dire quand la conversation est finie.
( / ) Les femmes ne pensent jamais fortement que d’après les leçons d’un amant favorisé : et que d’hommes qui sont femmes !
gies. Nous trouvons le soleil si beau , que chacun de nous se fait un plaisir de le voir dardant ses premiers feux sur l’horizon . Nous ne nous couchons pas l’estoinac chargé, afin d’avoir un sommeil laborieux , coupé de rêves bizarres. Nous veillons sur notre santé , parce que la gaieté de l’ame en dépend (/zz). Pour se lever matin, il faut se coucher de bonne heure ; et de plus , nous aimons les songes légers et gracieux ( n ) 35.
( ni ) La santé est au bonheur ce que la rosée est aux fruits de la terre.
( n ) Heureux celui qui sait goûter le sentiment de la santé , cette paisible assiette du corps , cet équilibre , ce mélange parfait des humeurs , cette heureuse disposition des organes qui entretient leur force et leur souplesse. Cette santé entière, complète , est une grande volupté. Elle n’est pas sensuelle , d’accord ; mais comme elle surpasse seule toutes les autres voluptés ! Elle donne à l’ame ce contentement, ce calme intime et délectable qui fait chérir l’existence , admirer le spectacle de la nature , et rendre grâces à l’auteur de la vie. N’être point malade , cela seul est un doux plaisir ! J’appellerois volontiers philosophe , celui qui , connoissant les dangers des
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Il se fit un moment de silence. Le père de famille bénit les mets qui couyroient la table. Cette coutume auguste et sainte s’étoit renouvelée , et je la crois importante , parce qu’elle rappelle sans cesse la reconnoissance que nous devons au Dieu qui fait croître les légumes. Je songeois plus à examiner la table qu’à manger. Je ne parlerai point de l’éclat et de la propreté. Les domestiques étoient au bout de la table et mangeoient avec leurs maîtres : ils les en aimoient davantage ; ils recevoient en leur société des leçons d’honnêteté qui fructifioient dans leur cœur ; ils s’instruisoient des bonnes choses qu’on y disoit : aussi n’étoient-ils pas insolens et grossiers, parce qu’ils n’étoient plus avilis. La liberté , la gaieté , une familiarité décente dilatoit les âmes et embellissoit le front de chaque convive. Chacun se servoit et avoit sa portion vis-à-vis de soi. On ne gênoit point son compagnon $ on ne con-
excès et les avantages de la modération 7 sauroit réfréner ses appétits et jouir sans douleur : ô quel secret 1
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voitoit point inutilement un plat éloigné. Celui-là eût passé pour gourmand qui auroit été au-delà de sa portion : elle étoit suffisante. Plusieurs personnes mangent extrêmement , plutôt par pure habitude que par un besoin réel ( o ). On ayoit su
( o ) L’anatomie démontre que les organes de nos plaisirs sont tous parsemés de petites éminences pyramidales ; moins elles sont émoussées ^ar l’usage fréquent des sensations , plus elles sont sensibles , élastiques , promptes à se réparer. La nature , mère attentive et tendre , les a construites de façon qu’elles conservent encore leur ressort dans un âge avancé, lorsqu’on n’a pas détruit cette finesse requise ; ce doux velouté cpii les accompagne. Il ne tiendroit donc qu’à l’homme de se ménager des plaisirs pour tous les âges. Mais que fait l’intempérant? Il dénature cette organisation précieuse; il flétrit ce tact délicieux, il le rend obtus et dur : d’être presque céleste et dévoué à des voluptés qui ^appartiennent qu’à lui, il se rabaisse au rang d’automate douloureux. Eh î quel animal, en fait de jouissances, a été plus favorisé que l’homme? Quel autre que lui admire le firmament et tout grand spectacle , distingue le coloris et la forme agréable des corps , sent les fleurs , respire les parfums , connoit les différentes inflexions de la voix , s’émeut au son de la musique , est profondément touché des moindres nuances de
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prévenir ce défaut sans recourir à une loi somptuaire.
Tous les mets dont je goûtois n’avoient presque point d’assaisonnement, et je n’en fus pas fâché $ je leur reconnus une saveur, un sel qui étoit celui que leur donna la nature , et qui me parut délicieux. Je ne trouvai point de ces alimens rafinés qui ont passé par les mains de plusieurs teinturiers ; de ces ragoûts , de ces jus , de ces coulis , de ces sucs échauffans qui , raréfiés dans de petits plats fort coûteux , hâtoient la destruction de l’espèce animale , en même temps qu’ils brûloient les entrailles humaines. Ce peuple n’étoit pas un peuple carnassier, qui se ruinoit pour la table et dévoroit plus que la magnificence de la nature ne pouvoit produire avec toutes ses facultés génératives. Si tout luxe étoit
la poésie, de l’éloquence, de la peinture, suit les calculs de l’algèbre et s’enfonce délicieusement dans les profondeurs de la géométrie, etc? Celui qui a dit que l’homme est un abrégé de l’univers, a dit une grande et belle chose. L’homme paroit lié à tout C<e qui existe.
QUATRE CENT QUARANTE. Sî3l odieux , celui de la table paroissoit un crime révoltant : car si un riche abusant de son opulence ( p ) gaspille lesbiens nourriciers de la terre , il faut nécessairement que le pauvre les achète chèrement, et de plus , se retranche un repas.
Les légumes , les fruits étoient tous de la saison , et l’on avoit perdu le secret de faire croître dans le cœur de l’hiver des cerises détestables. On n’étoit point jaloux des primeurs , on laissoit faire la nature : le palais en étoit plus flatté et l’estomac s’en trouvoit mieux. On servit au dessert des fruits excellens $ et l’on but d’un vin vieux : mais point de ces liqueurs colorées , distillées à l’esprit-de-vin et si à la mode dans mon siècle. Elles étoient aussi sévèrement défendues que l’arsenic. On avoit découvert qu’il n’y avoit point de sensualité à se procurer une mort lente et cruelle.
Le maître de la maison me dit en souriant : « avouez que voilà un dessert bien
( p ) Le mal- honnête homme est à coup sûr celui qu’on qualifie d’honnête homme dans le grand monde.
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mesquin. Vous ne voyez ni arbres, ni châteaux , ni moulins à vent , ni figures en sucre (q). Cette extravagance prodigue , qui ne produisoit même aucune sorte de volupté , étoit jadis celle de grands enfans tombés en démence. Vos magistrats , qui dévoient donner du moins l’exemple de la frugalité et ne point autoriser par leur consentement un luxe insolent et petit ; vos magistrats , dit - on , à la rentrée de chaque parlement , s’extasioient en pères du peuple à voir sur une table des marmousets de sucre : et jugez de l’émulation des autres états à l’emporter encore sur des gens de robe ». — Vous n’y êtes pas , lui répondis-je , admirez notre savante industrie ; on a exécuté de mon temps ,
( q ) O France ! ô ma patrie ! veux-tu connoître quelle est aujourd’hui ta véritable gloire , l’avantage réel que tu as sur les autres nations ? Ecoute : tu excelles dans ton industrie pour les modes 5 elles sont adoptées aux extrémités du nord , dans toutes les cours d’Allemagne , dans l’intérieur même du sérail , enfin dans les quatre parties du monde : tes cuisiniers, tes confiseurs sont les premiers de l’univers; et tes danseurs donnent le ton à toute l’Europe.
quatre cent quarante. ü33 sur une table large de dix pieds , un opéra avec toutes ses machines , décorations , acteurs , danseurs , orchestre ; tout étoit de sucre , et les changemens se sont exécutés comme sur le théâtre du palais royal. Pendant ce temps tout un peuple assiégeoit la porte , pour avoir le rare bonheur de jeter un rapide coup-d’œil sur ce superbe dessert dont il payoit assurément tous les frais. Le peuple admiroit la magnificence des princes , et se croyoit très petit devant eux.... Chacun se prit à rire. On se leva de table avec gaieté : on rendit grâces à Dieu , et personne n’eut de vapeurs ni d’indigestion.
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