CHAPITRE ILVII
Science des Langues.
Qu’ avez- vous fait, dis -je à mon voisin , de l'hebreu , du syriaque , du grec, du chaldéen ? — Nous ne perdons pas notre temps , reprit-il , à l’étude de ces langues mortes, et qui n’ont rien de commun avec nos usages.
La science des langues étend très peu le cercle des connoissances humaines. On consomme la plus grande partie de sa vie à surcharger la tête de mots , sans augmenter , que de très-peu , le nombre de ses idées. Ne vaut -il pas mieux avoir sept pensées à une seule langue , qu’une seule pensée en sept langues ?
L’acquisition des langues absorbe le temps , et use la faculté de pénser. Souvenez-vous de vos érudits ! ils savoient le latin, le grec et l’hébreu, et ils ne raisonnoient pas !
On a désiré long-temps que le monde savant s’en tînt à une seule langue pour la
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communication et le progrès des connoissauces humaines m, mais cela étoit vraiment impossible , vu la rivalité des nations. L’orgueil de chaque peuple , fondé sur une égalité de droits , auroit voulu donner la préférence à son idiome ( a ). Auroit-on choisi une langue morte ? Mais une telle langue est fixe et invariable , et n’auroit point eu assez de mots pour rendre toutes les idées des arts nouveaux.
Chaque science parmi nous a sa langue propre et particulière. Ainsi les médecins de l’Europe , de votre temps , avoient maintenu constamment l’usage d’écrire en latin.
( a ) Le projet d’une langue universelle , commune à tous les peuples , seroit bien désirable. Imprimer à chaque idée son caractère propre et incommunicable , feroit disparoître toute impropriété.
Mais lorsqu’on examine la foule d’idées et de nuances , on en aperçoit l’impossibilité 5 on pourroit s’entendre sur quelques objets. 5 mais les expressions du cœur et les termes passionnés manqueraient à cette langue, elle seroit sècbe , uniforme et désagréable. Il faut une association d’idées pour enfanter une pensée quelconque. Le langage de la vie CQmqaune nous instruit plus qu’un langage technique-.
QUATRE CENT QUARANTE. 24() ee qui faisoit qu’ils écrivoient en général en très- bon latin.
L’allemand est aujourd’hui la langue des chimistes et naturalistes ; l’anglais , la langue des poètes et des historiens ; l’italien, la langue des opéras $ l’espagnol , celle des hymnes et des odes ; le français , la langue éternelle des romans, et celle delapolitique.
Chaque science ayant sa langue , celui qui la parle (6) est nécessairement doué d’une plénitude d’expression , et si la langue adoptée n’avoit pas assez de mots , rien ne nous ernpêcheroit d’en composer conformément à son caractère et à sa terminaison. Trop de timidité là-dessus a voit rendu la vôtre lâche et diffuse.
( b ) Pourquoi les femmes , ainsi que les hommes , consacrés à parler en public , manient-ils la parole avec plus de facilité et de grâces que les autres? Ce n’est pas qu’ils connoissent mieux la propriété des mots et la justesse des expressions 5 mais c’est que l’organe a été plié et assoupli par une longue habitude. Si les femmes parlent mieux que les hommes ? sans avoir une grande connblssance de la langue, sans avoir le talent propre à l’arrangement des pensées , c’est encore que les mots servent mal les esprits profonds ou méditatifs.
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Il n’y a voit , direz-vous, qu’une seule langue de commerce , connue sur toute la méditerranée 5 mais puisqu’il a été impossibîe de faire entrer en communication d’idée, le Turc , le Russe, l’Italien, l’Allemand et nous , nous avons attribué du moins telle langue à telle science.
Puis le théâtre de chaque peuple , vous en conviendrez , a besoin d’une langue qui fasse perpétuellement allusion aux mœurs , aux arts mécaniques et libéraux du pays. On sent que toute langue étrangère manqueroit soir vent de mots très -difficiles à suppléer. Une langue étrangère sera toujours insuffisante , parce qu’elle ne rendra pas les mêmes mœurs, le même luxe, les mêmes nuances des ridicules.
Pour exceller dans une langue , il faut la travailler toute sa vie : ainsi ne vaut-il pas mieux étudier avec soin sa langue natale, ou sa langue scientifique , en creuser toutes les expressions, et l’enrichir d’une foule de beautés neuves , que de s’attacher à des langues étrangères , qu’on ne possède jamais qu’imparfaitement ?
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