‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 31 sur 46 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

La grande Loi*

J’ente k dis crier et publier au son de plusieurs instrumens, un édit national ; il étoit intitulé : La grande Loi. Au bout de cent années toute loi civile de police étoit abolie.

Quoique rien ne soit plus captieux que le préambule d’un édit , celui-ci me parut droit et sincère ; et tel étoit l’esprit qui l’a voit dicté. Je n’en ai retenu que les idées et non les mots ; essayons de les rendre.

Ce qui a fait le bien-être de telle génération, est devenu une source de calamités pour la cinquième.

Tous les établissemens, et les plus sages dans l’origine , s’usent par le choc des siècles. Le rôle de réformateur est pénible, mais c’est par excellence le rôle de l’homme d’État.

L’homme d’Etat qui n’auroit en tête que les maximes d’un gouvernement ancien , feroit , avec beaucoup de vertus , des fautes énormes en politique.

l’an deux mille

Toutes les lois dans leur origine ont été faites nécessairement pour le bonheur des hommes ; et le législateur, sans doute, eut dans le temps de pressans motifs pour les publier. 11 faut donc distinguer celles qui peuvent convenir aujourd’hui au repos de la société, d’avec celles qui ne pourroient que la troubler.

Les lois que le temps a rongées, pour ainsi dire (a)9 et que la vengeance vcmdroit ré veiller quelquefois, portent le sceau d’une espèce de réprobation • car le temps

( a ) Le droit romain , ce droit étranger , introduit; parmi nous , et qui ne nous convenoit pas , ne détroit être regardé que comme un livre , dans lequel on pouvoit puiser des connoissances pour l’administration de ta justice. L’insuffisânce de nos législateurs a adopté ce code étranger, sans examen , sans Testriction : aujourd’hui encore , privés de lois , les jurisconsultes ont un langage, un raisonnement à paît, et personne ne peut plus expliquer, ni défendre ses d»oits , en se servant des lumières et de la raison que Dieu a libéralement accordées à tous les hommes.

Un p tit nombre de lois , claires, précises , suffirait pour ï-erriédier au désordre $ mais il y a des lois qui ne semblent faites que pour montrer l’esprit astucieux du législateur.

quatre cent quarante. ü53 est aussi un souverain législateur q ui abroge ce qui est contraire aux intérêts de l'humanité. Si l’on vouloit ressusciter certaines lois antiques, il n’y aiiroit pas un seul homme qui fût à l’abri des poursuites.

11 n’y a que ce qui est vraiment grand et utile qui surnage : le reste est emporté par le torrent des siècles , comme des fragtnens légers faits pour disparoître dans P a bîine du néant.

Il est donc des lois qui nous sont devenues étrangères, et qui le deviennent chaque jour, soit par leur rigueur excessive * soit parce qu’elles ne sont plus convenables aux mœurs actuelles , soit parce qu’elles ont été remplacées par d’autres plus ayantageuses.

Oui , on tueroit une grande partie des citoyens , si l’on réveillait tout - à - coup des lois de sang , des lois bizarres qui dorment ou dans l’oubli , ou dans le mépris. f

Une loi a été publiée dans des temps difficiles ; ces temps ne sont plus ; on n’à point songé à l’anéantir* Ç’e$t, ja loi , dirat-on? Cela ne. suffit pas, répondra une rai*

£54 l’an deux mille

son philosophique ; il faut qu’elle soit juste cette loi ; il faut qu’elle soit nécessaire ; il faut sur- tout qu’elle soit vivante , c’està-dire , gravée dans la mémoire des citoyens ( b ). La faire sortir toute armée de

( b ) Le mépris des richesses faisoit d’un Spartiate un homme extraordinaire $ le contraire fait d’un Anglais un homme entreprenant et intrépide. L’un n’étoit point sujet à la corruption ; l’autre vit intacte au milieu d’elle. Tous deux également attachés et à l’excès et à la gloire de la patrie , ils semblent vivre d’alimens contraires et néanmoins profitables , tant l’homme se modifie selon les lieux , les temps, les circonstances j tant la vertu se manifeste sous plus d’une forme.

Le désintéressement qui élève l’ame , n’est point une abnégation de soi-même , mais un sacrifice porté au dépôt commun pour l’intérêt de tous, et qu’affermit l’intérêt particulier.

Lacédémone et Londres ont été florissantes pat des principes opposés. Ce sont deux républiques dignes de ce nom : mais que diroit Lycurgue , s’il voyoit la liberté assise sur des monceaux d’or j il diroit , elle tombera ; mais Lacédémone austère , pauvre, belliqueuse, est tombée, et d’une chute cent fois plus rapide que rie le fut son élévation.

Prodige non moins étonnant , ce Cromwel que l’on a craint jusqu’ici de qualifier , qui a tenu potre juge-

quatre cent QUARANTE. 2 55 fca rigueur, de l’enceinte ténébreuse où elle se cachoit , ne seroit-ce pas en faire un piège mortel , au lieu d’un phare lumineux ?

Quelle seroit donc cette autorité incroyable qui commanderoit du milieu d’un siècle barbare par l’organe d’un homme décédé , et le plus souvent borné, qui commanderoit , dis-je , à un siècle tout étincelant de lumière , et qui voudroit ployer son esprit malgré l’expérience, endurcir son cœur malgré le sentiment , et le forcer malgré la vérité.

Aussi Montesquieu , dans la partie la plus précieuse de Y Esprit des Lois , a montré le vide et l’inutilité de certaines lois , par amour même de la justice ; et tel est le point de vue vraiment utile de son ouvrage. Il a écarté d’une main courageuse les frêles accessoires qui avilissoient la majesté du temple , où la justice éternelle rend ses oracles.

ment indécis , se rendit despote pour mieux anéantir le despotisme. Un le vit enchaîner sa patrie avec l’idée profonde et vaste de l’élever mal-ré elle , et presqu’à son ins-çu , à la gloire et au bonheur de là liberté. Quel nom mérite Cromwel ?

l’an deux mille

Ces lois antiques , et qu’il faut aller chercher dans les ténèbres et la poussière des livres , ont été quelquefois réclamées par le fanatisme et la tyrannie , par la haine , toujours active , ou par cette fantaisie capricieuse, qui s’engoue de l’antiquité , et qui voudroit rétablir les principes décédés d’une opinion éteinte; mais l’on reconnoîtra leur physionomie effrayante et morte , à la manière dont elles péseron t sur l’iiu manité , au dédain qu’elles inspireront. Où les mœurs sont douces^ les lois multipliées sont dangereuses.

C’e$t à l’homme en place qu’il appartient d’abattre ces monuinens honteux qui subsistent encore , parce que Je mépris leur a sauvé I honeur d’être renversés. L’hotnme en place pourra se livrer sans crainte ( c )

(c) Un législateur profond, sage,, attentif à réparer les maux de sa nation ^il jdy a point de nom au-dessus .de celui-là j il n’y, a point de gloire comparable à cette gloire. C’est alors *que Papothéose convient à un mortel; et quand la faiblesse humaine lui prodigue le titre de Dieu tutélaire; la reconnoissance justifie ce titre. ,

quatre cent quarante. 25/ àdes idées plus raisonnables et plus douces, et écouter en ce point l’ esprit du siècle , qui n’est au fond que la voix réunie des contemporains.

N’étoit-ce pas dans les siècles antiques un véritable malheur , que ce débordement confus de lois prohibitives. Toutes défendoient, aucune ne permettoit, n’encourageoit, n’exhortoit. Toujours des menaces , toujours des entraves, jamais une douce invitation ( d ).

( d ) Chaque abus exige une attaque différente 5 tantôt il faut porter la hache , séparer \iolemment et détruire d’un seul coup l’arbre empoisonné jusques dans ses racines j tantôt il faut se contenter de répandre les germes , et confier au temps le soin de les faire éclore.

Souvenons-nous toujours du mot de Solon : J’ai donné aux Athéniens , non les meilleures lois , mais les meilleures lois possibles pour les Athéniens.

Ainsi , la législation dépend visiblement des circonstances 5 elle doit être mobile dans tout Etat qui n’est pas absolument isolé. Une opinion nouvelle , et qui devient générale ; une découverte justifie ces changemens : il faut réhabiliter des institutions anciennes ; les passions violentes , ardentes , impétueuses doivent recevoir un frein 5 un projet qui ne

Page 1