CHAPITRE X L I X
he Professeur d* Histoire naturelle .
J’écoutai un professeur qui déveîoppoit une thèse sur la génération. Curieux de connoître les idées que ce peuple pouvoit avoir sur un mystère qui étonne et confond toutes nos réflexions , je prêtai une oreille extrêmement attentive. Le professeur éleva la voix , et dit* :
Auditeurs ( car il n’y avoit point là de femmes) ! le plus incompréhensible des mystères est dégagé d’une partie de ses voiles. C’est Spallanzani qui, le premier, nous a instruits ; que son nom se place honoré dans votre mémoire ! ( et il montra respectueusement de la main le buste de Spallanzani. ) Il vous a dit comment vous digériez, il va vous dire aujourd’hui comment vous êtes venus au monde.
Oyez des merveilles ; qui que vous soyez t vous allez être étonnés.
Tous les systèmes antécédens sont brisés, ou plutôt réduits en poudre. Spallanzani a
vu ; voyez par ses yeux. Jamais naturaliste n’a été plus attentif, plus patient, plus vrai. Il a immolé l’amour-propre pour redire avec simplicité ce que son esprit sagace avoit découvert à la suite des observations les plus suivies et les mieux liées.
Le mystère de la génération sembloit être hors de la portée de l’homme ; parce que l’homme l’examinoit , tantôt avec son imagination erronée , tantôt avec des organes imparfaits. Car qui n’a pas forgé un système sur la cause de son origine? qui n’a pas été émerveillé de sa naissance ? Le savant , l’ignorant , ont également médité , et les hypothèses n’ont rien coûté jadis , ni aux Buffon , ni aux révérends pères capucins.
Celui-ci tendant les ressorts de son imagination , faisoit un rêve poétique dans le facile repos du cabinet. L’autre vouloit communiquer avec les profondeurs de la nature , l’œil armé d’un microscope. Mais qu’est- ce que l’œil quand il s’arrête à des surfaces , quand il prend les premiers objets qu’il aperçoit pour le terme des choses existantes ?
Si des verres d’optique changent la forme et la grandeur des objets , qui me dira au juste ce qu’est l’œil de l’homme r* L’homme avoit décidé témérairement qu’il n’y a rien d’existant là où il n’y a rien de visible.
Cette profondeur incalculable qui est au-dessus de sa tête, et qu’il admet sans peine , il la nie dans ce qui est au-dessous de lui. La divisibilité de la matière l’effraie beaucoup plus que l’immensité de l’espace. Son imagination embrasse la multitude des corps célestes dans un vide presque. sans bornes ; mais elle répugne à saisir l’infiniment petit , à descendre dans cet autre abîme non moins profond. Au lieu d’accuser l’impuissance de son organe, l’homme a toujours mieux aimé immoler son intelligence aux étroites limites de la vue.
Son intelligence avoit fait néanmoins un grand pas. Charles Bonnet, en méditant avec toutes les forces de sa pensée lumineuse , avoit créé le système de la préexistence des germes , parce que la raison le vouloit , l’ordonnoit ainsi; mais ce n’étoit là toutefois qu’une hypothèse environnée
des ombres les plus épaisses, lorsque Spallanzani parut , et perça les ténèbres d’un rayon de pure clarté.
Ce physicien, plein de sagacité , de patience et d’audace , a tourné , a touché son sujet sous toutes les faces possibles. Il nous a fait voir que tout fœtus , soit animal , soit ■végétal , étoit un être organisé , vraiment organisé , mais en miniature , qu’il existoit dans son ensemble avant sa naissance , c’est-à-dire avant son plus grand développement; qu’il n’étoit alors qu’invisible et caché à nos regards , ce qui ne l’empêchoit pas d’exister dans son inconcevable petitesse. Car enfin qu’est -ce que notre œil ? Je le répète , un organe borné auquel la nature a appliqué un verre particulier , un verre illusoire , un verre de sa composition. C’est donc à l’intelligence de la tête humaine , qu’il étoit réservé d’aller bien au-delà de ce que notre œil grossier pouvoit apercevoir ; et Haller et Charles Bonnet avoient déjà ruiné par leurs raisonnemens le trop fameux système des molécules organiques.
L’intelligence seule auroit dû nous faire
QUATRE CENT QUARANTE. 1l65
comprendre qu’un tout unique , et néanmoins si compliqué dans le prodigieux rapport de ses parties , un être qui communique avec tous les points du globe et des globes célestes , ne pouvoit pas être le produit de deux forces séparées , ne pouvoit pas dépendre d’une injection simultanée 5 qu’une machine enfin si parfaite n’étoit pas l’ouvrage d’un double mécanisme.
Le métaphysicien avoit vu dans son entendement que le foetus préexistoit , et que l’union fortuite de l’homme et de la femme ne déterminoit pas la création , mais bien le développement d’un tout harmonique. La pensée méditative s’étoit dit à elle-même , comment l’homme avec son cœur, ses artères , ses veines , ses viscères , ses muscles , ses nerfs , ses os , ses sens , comment une machine si admirable ( dans cette multitude de parties, dont aucune ne pourroit être esssentiellement déplacée ).seroit-elle le produit ou le jet de deux mouvemens aveugles? Le père et la mère de Newton ont-ils créé véritablement cet être si important * qui devoit lier une
264 x’ AN DEUX MILLE
magnifique série de rapports avec tous les autres êtres cie l’univers , et qui devoit faire lire sur tous les points de la création le nom sublime de l’Eternel, qui s’y trouve empreint ?
Spallanzani a vu, le premier, ce que le métaphysicien avoit conçu ; il a vu le fœtus préexistant , il l’a vu dans le sein des femelles avant leur fécondation. L’homme qui se retranchoit dans le pyrronisme , ou dans la négation , est forcé de suivre les faits amenés au grand jour, les faits incontestables , qui tous attestent que les fœtus des corps organisés préexistent dans la fécondation , et préexistent dans les femelles.
Ainsi nous existons depuis des milliers d’années. Nous dormions tous dans les flancs de la première femme $ nous dormions invisibles clans notre obscur berceau. L’Être des êtres et leur législateur a créé , par un seul acte de sa volonté , toutes les générations des êtres organisés pendant !a durée de la planète où ils doivent habiter. Les générations aujourd’hui vivantes, c’est-à-dire, développées sur le
théâtre du inonde , étoient pressées dans ce que nous appelons une petitesse infinie , parce que nous prenons ce que nous ne voyons pas , pour le néant ; et il y a cependant plusieurs mondes serrés et renfermés dans le monde , que notre œil embrasse. Ainsi l’a voulu Péternel architecte.
Si l'imagination est accablée de ce système, la raison se fortifie en le méditant; la raison l’adopte. Rien n’a coûté au Toutpuissant qui a façonné les germes dans leur petitesse incroyable , avec la même main qui a lancé dans le vide les planètes et les soleils. Un être fini ne peut pas être la cause de sa propre existence ; il a plu à la Providence éternelle d’organiser tout-àcoup toute la suite des êtres. Chaque individu a tous ses membres , tous ses organes , tous ses traits avant qu’il arrive à la lumière ; il a encore la faculté de s’assimiler par la nourriture , les élémens qu'il aura élaborés , et de croître par cette assimilation.
Nous admettons qu’un enfant qui a un pied et demi de haut , deviendra un être
fort , long de six pieds , portant îa lance au. poing , et frappant autour de lui avec un fer massif $ et nous ne voulons pas que cet être d’un pied et demi , sortant des abîmes incommensurables de la nature , ait eu la petite existence qui étonne notre foible imagination.
Elle nous trompe , parce que notre œil nous trompe ; parce qu’il nous fait voir l’anéantissement sur les bords de la petitesse. Faut -il rejeter une vérité, parce que notre imagination se brise contre un phénomène nouveau ? N’a-t on pas vu dans l’oignon d’hyacinte , la fleur qui devoit orner nos jardins dans quatre ans ? La petite graine de l’ormeau ne renfermet-elle pas nécessairement , dans sa coque étroite , cet arbre immense , qui végétera pendant des siècles? Son bois, son liber, son écorce, ses racines, ses branches, ses feuilles, ses fleurs, ses graines, ses vaisseaux se trouvent comprimés dans la gelée végétale ? La ténuité de la lumière , du son, des particules honorantes , la philosophie corpusculaire , enfin , ne nous avertit donc pas encore suffisamment qu’il y a
quatre cent quarante. 267 (Tëtranges phénomènes , là où l’organe de la vue cesse de nous servir ?
Créons en idée une femelle gigantesque , dont les flancs arrondis égaleroient en grosseur un globe , tel que celui de Saturne ; alors l’œil de l’imagination , apercevant des fœtus qui auroient cent vingt-cinq pieds de long , répugneroit moins , je pense , à les voir emboîtés les uns dans les autres. Mais quoique nous apercevions distinctement la graine sans laquelle le chêne ne s’éleveroit pas, il nous en coûte d’adopter un second prodige , et nous nous refusons à considérer dans cette graine , le dépôt des arbres fœtus qui doivent se développer après le premier. Sa machine est organisée par une loi générale et conforme au plan de l’univers. Le microscope n’est-il pas fait pour nous donner une idée juste de la profondeur des êtres , et du développement dont ils sont susceptibles.
La nature sous son voile mystérieux a sa marche constante ; ses lois cachées , confondent et fatiguent notre cécité, mais sa majesté occulte n’en existe pas moins.
2(î S l’an beux mille
L’Eternel a travaillé l’infîniment petit , comme les globes respîenclissans de lumière. Il a un autre œil que celui dont il a doué ses créatures, 11 a tout formé par irn seul acte et d’un seul jet , il n’y a plus que des développemens. Tel est le vrai système de la génération dans sa grandeur et sa simplicité primitive. C’est Spallanzani qui a levé le voile , et qui , au lieu des romans qu’on nous donnoit , a mis sous nos yeux la démonstration de ces rares découvertes.
Spallanzani a prouvé que la copulation ïi’étoit pas nécessaire pour le développement des fœtus ; car après la mort du male, la liqueur séminale conserve son énergie, et la même vertu fécondante réside dans Me goutte imperceptible.
Enfin , par un coup d’audace inoui depuis l’origine du monde , ce fut Spallanzani qui le premier féconda artificiellement une chienne avec la pointe d’un pinceau affilé. Ne tombe-t-on pas dans le silence d’admiration , quand on voit la nature offrir de si étonnans phénomènes , que le génie ou l’extravagance n’avoit jamais osé soupçonner ?
quatre CENT QUARANTE.
Dieu qui gouverne l’univers par des lois durables , ne crée rien de nouveau. Le développement successif est conforme ata plan initial, et achève de lui imprimer son caractère d'unité et de grandeur. Ce n'est pas que ces êtres infiniment petits soient prodigués à l’infini , non sans doute ; quoiqu’invisiblement pressés , ils ont leur terme , et la femme stérile , par exemple ÿ finit la chaîne.
Nous existions donc avant notre naissance. Notre être figuroit plus en petit , voilà toute la différence $ et sommes-nous plus grands aujourd’hui, vu l’immensité de l’espace et de la profondeur de tout ce qui nous environne ? Si notre imagination est épouvantée, qu’elle s’humilie, mais qu’elle ne nie point ce qui est hors de sa portée. C’est notre œil matériel qui voudroit nous ravir l’existence précédente ; touchons- là par la force de la pensée , le moi subsiste alors 5 du moins formons-nous cette objection : savons-nous si les humeurs vitrées qui composent notre œil , ne déterminent pas une optique particulière qui nous donne les apparences dont nous avons besoin ?
Non - seulement notre première mère
zjo i’an deux mille
nous renfermoit tous , mais encore elle nous nourrissoit tous. C’est une consé' qnence nécessaire , et l’idée de la circulation universelle qui descend dans les dures entrailles de la terre , sert à nous éclairer sur ce phénomène qui se trouve intimement lié à celui de l’existence.
La majestueuse profondeur de la nature ne sauroit s’assigner : car on ne l’enferme point dans un livre , ou dans des conceptions oiseuses. 11 faut découvrir des faits. Spallanzani a suivi ses expériences sur les végétaux. Il a fait voir que la branche de prunier , entée sur l’amandier , donnoit constamment des prunes ; parce que tous les fœtus des prunes cfu’on doit manger sont matériellement enfermés dans la branche du prunier , et que jamais cette branche ne produira une amande.
Et que devient ( continua le professeur avecun léger sourire), q ue devient le monde organique imaginé par Buffon ? Il n’en reste aucune trace 5 de tous les systèmes connus, c’étoit le plus extravagant. La métaphysique l’avoit repoussé avant qu’on lui eût opposé la nature et ses formules , et cette foule de faits réunis qui mettent dans
QUATRE cent quarante. 271 «11 Jour évident son incohérence. Un être admirablement combiné , et dont la rétine est liée à tous les points de l’univers , étoit composé dans son admirable économie, de mille pièces de rapport ! Cette étrange hypothèse ne pouvoit que repousser ou affliger la raison. Ce système malheureux est allé rejoindre celui de la formation des planètes non moins bizarre , et non moins follement audacieux.
Instruits par la chute de ces idées pompeuses et vaines , c’est aujourd’hui l’esprit de patience et d’observation qui nous corrige de l’orgueil téméraire , qui nous ôte le désir insensé de vouloir , les mains vides , être l’architecte du temple de la nature. Spallanzani, suivant et interrogeant les phénomènes , est descendu dans ses laboratoires : il a redit ce qu’il a vu, avec cette simplicité de style , qui n’a besoin que d’offrir la vérité pour nous saisir d’étonnement , et pour occuper notre pensée en fortifiant sa clarté naturelle.
Chacun salua respectueusement le buste de Spallanzani^ et se retira en disant à voix basse , ô altitudo !