‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 36 sur 46 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Sur une Question .

Et croyez vous à l’égalité des têtes humaines ? — Non; et l’expérience de près de huit siècles nous l’a confirmé contre votre Helvétius . Les hommes ne naissent point égaux en génie. Comment peut-on avancer que les hommes ont tous les mêmes dispositions , que l’inégalité extrême des talens ne dépend que des circonstances , lorsque l’on voit les influences les plus extraordinaires sortir d’une seule tête ; lorsqu’un seul homme entraîne des millions d’hommes ; lorsque les destinées d’un empire dépendent de l’impulsion que lui donne sa main. Il s’élève , il s’abaisse selon que le grand homme se montre , ou qu’il disparoît ; il donne à sa nation une supériorité incontestable , ou la fait rentrer dans l’obscurité dès qu’il l’abandonne. N’y a-t-il pas eu de différence essentielle entre le cerveau de Lycurgue , de Cromwel (a) ,

( a ) Ce Cromwel. ? quel bien n’a-t-il pas fait à

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du lord Chatam et le cerveau de tant d’administrateurs ineptes ?

l’Angleterre par le fameux acte de navigation ! On voit par cet acte qu’il lisoit en quelque façon dans l’avenir, démêlant dès-lors les événeméns les plus reculés de l’Europe. En formant le plan de cet acte , il se montre un des plus grands politiques de l’univers ; ce réglement maritime fixa pour toujours , en faveur de sa nation , la balance du pouvoir sur les mers. Il lia dans un seul svstème toutes les branches qui dévoient servir à faire un tout de la puissance d’Angleterre $ il rédigea l’esprit de la nation 5 c’est la pièce de politique la mieux combinée , aucun endroit de cet acte ns porte à faux , et voilà l’ouvrage d’un seul homme ! Orateur dans un jargon mystique , mais convenable au temps , s’il prenoit le ton d’un inspiré , il eut la qualité d’un général. Après avoir harangué des fanatiques, il savoit gagner les batailles par sa valeur. Il soumit rapidement l’Angleterre , l’Ecosse , l’Irlande.

Comment un particulier obscur fut-il maître pendant dix ans de toutes les délibérations d’un parlement éclairé ? comment devint-il l’ame d’un corps rempli de tant de factions différentes ? Voilà l’ouvrage d’un seul liomm'e ! Puissant dans les armées , puissant dans les communes , il se servit du parlement pour ruiner le prince , et il ruina le parlement par une cabale qu’il avoit créée.

Ce masque d’hypocrisie, dont il avoit couvert son

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Les tribunaux , les légions , les hommes sont les mêmes. Le chef change , et âvec lui la fortune de l’État. Voyez la tête de Frédéric , elle est le ciment de ses Etats ; elle fait seule contre - poids dans l’Europe.

front , il le laisse tomber tout-à-coup, et se sert du fanatisme d’un parti sanguinaire pour abolir en un jour la monarchie et faire monter son roi sur l’échafaud. Quel événement ! Puis il dissipe les pairs, asservit les communes , se joue des indépendans , et détruit cette liberté , au nom de laquelle le sang royal avoit coulé.

Sous un titre nouveau et spécieux, il se rend le monarque le plus absolu qui eût paru sur le trône d’Angleterre. Quel conspirateur ! il déguise son despotisme ; et ce qu’il y a de plus étonnant , il le rend utile à l’Angleterre , en préparant à sa nation l’empire des mers; voilà l’ouvrage d’un seul homme !

Newton médita trente années le système de l’univers % et le trouva. Cromwei , à qui Charles I refusa un grade militaire , dit : je m’en vengerai , et fit tomber la tête de son roi.

Le Czar, Frédéric , Catherine II , qui de nos jours ont fait de si grandes choses , viennent à l’appui de l’opinion qui attribue à tel -homme une supériorité marquée sur le génie de ses semblables.

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La gloire ou la honte des nations est subordonnée visiblement au génie qui leur donne ses opinions , ses idées , qui leur inspire ou sa haine , ou son amour , ou ses préjugés , qui les entraîne rapidement dans l’abîme ou au faîte de la gloire.

Il ne faut qu’ouvrir l’histoire pour être saisi de cette grande vérité 5 qu’un seul homme influe également sur l’univers et sur les siècles ; qu’il détermine le bonheur ou le malheur des peuples ; qu’il est l’origine des révolutions les plus extraordinaires et les plus éloignées. Vérité grande et terrible , qui doit saisir d’effroi les administrateurs des empires , et leur faire mesurer leurs démarches s’ils aiment la vraie gloire. Que n’a point perdu Louis XIV, en perdant Eugène ? Voilà en quoi l’histoire est utile , sur-tout aux princes.

Dans les arts , l’inégalité des têtes humaines est encore mieux empreinte. Voyez le poëte , le peintre, le statuaire, qui fatiguent une vie entière dans les arides combinaisons d’une médiocrité rampante.

Jamais ifs ne pourront s’élancer au-delà du cercle étroit que leur traça leur nature

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ingrate. Celui qui a du génie , à la première page, au premier coup de pinceau, en maniant , en détrempant l’argile , annonce qu’il est né pour donner la vie à toutes ses productions.

Ayez-vous vu un auteur né sans imagination , tel que votre académicien de la Harpe, en acquérir? Douze tragédies consécutives n’offriront pas une scène neuve; tout sera réminiscence , imitation. Quel écrivain ne s’est pas annoncé en entrant dans la carrière, à-peu-près ce qu’il est aujourd’hui ? Que fait le travail opiniâtre sans une étincelle du feu sacré ?

La nature fait tout ; elle nous donne le germe du génie. Nous sommes réduits à le développer, et jamais nos travaux, nos efforts ne franchiront les limites réelles qu’elle nous a assignées.

Les épreuves d’une estampe qui sont les mêmes, et qui néanmoins ont chacune leur variété distincte , sont l’image de la quantité illimitée des copies qui émanent d’un type commun, d’un principe individuel, essence de la nature , et dont le secret ne peut se montrer à nos foibles yeux.

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L’esprit des hommes ressemble aux métaux , on y reconnoît la même différence. Ici est une cervelle de plomb , là elle est d’or, plus loin d’étaim imitant l’argent.

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