‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 4 sur 46 · X’AN BEUX MIELS · texte numérisé non relu

X’AN BEUX MIELS

Après qu’on eut bien sayouré ces instant délicieux, après que chacun se fut rendu compte des sensations diverses qu’il avoit ressenties , que chacun eut cité les morceaux qui l’avoient le plus frappé , après qu’on se fut renouvelé cent fois le serment de s’aimer toujours , un autre membre de cette auguste société se leva d’un air riant , un bruit flatteur se répandit dans toute la salle, car il passoit pour un railleur socratique (Æ) ; il éleva la voix et dit :

Messieurs ,

Plusieurs raisons m’ont engagé à vous donner aujourd’hui un petit extrait assez curieux , je pense , de ce qu’étoit notre académie dans son enfance , c’est-à-dire , vers le dix-huitième siècle. Ce cardinal qui nous a fondés , et que nos prédécesseurs

doublés qui ébranlent le plafond , je me dis h moimême : ces gens-là ont beau battre des mains , ils ne sentent rien 5 ce sont deux hommes de bois qui font jouer deux planches.

( k ) Autant une raillerie mordante est le fruit de l’iniquité, autant une plaisanterie ingénieuse est le fruit de la sagesse : l’enjouement et la gaieté furent les armes les plus triomphantes de Socrate.

quatre cent quarante. 23 louoient à toute outrance, à qui on prêtoit dans notre établissement les vues les plus profondes , ne nous a jamais institués (avouons -le) que parce qu’il faisoit luimême de mauvais vers, qu’il idoiâtroit et qu’il vouîoit qu’on admirât. Ce cardinal , dis-je , en invitant les écrivains à ne faire qu’un corps, dévoila son génie despotique, et les assujétit à des règles qu’a toujours méconnues le génie. Ce fondateur avoit si peu l’idée d’une société pareille, qu’il crut ne devoir fonder que quarante places ; ainsi, vu les circonstances, Corneille et Montes» quieu auroient pu se trouver à la porte et y rester pendant toute leur vie. Ce cardinal s’imagina en même temps que le génie seroit obscur par lui-même , si les titres et les dignités ne venoient relever son néant. Lorsqu’il porta ce jugement étrange, sûrement il n’avoit en vue que des rimailleurs, tels que Colletet et ces autres poètes qu’il alimentoit par pure vanité.

Il passa donc en coutume alors , que ceux qui auroient de l’or en place de mérite, et des titres en place de génie, viendroient s’asseoir à côté de ceux dont la renommée

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publièrent les noms dans toute l’Europe. îi en donna l’exemple le premier , et il ne fut que trop suivi. Ces grands hommes qui attirèrent l’attention de leur siècle , qui fixèrent tous ses regards en attendant ceux de la postérité , ayant couvert de gloire le lieu où ils tenoient leurs assemblées, l’homme titré et doré vint assiéger la porte $ il osa presque leur faire entendre qn’il venoit faire rejaillir sur eux l’éclat de ces vains cordons , et il crut bonnement , ou parut croire , qufii suffisoit de s’asseoir à leurs côtés pour leur ressembler ï

O11 vit des maréchaux tant vainqueurs que battus, des têtes mîtrées qui n’avoient point fait leurs mandemens, des gens de robe, des précepteurs, des financiers vouloir passer pour beaux esprits , et n’étant tout au plus que la décoration du spectacle, se croire les véritables acteurs. A peine huit ou dix parmi les quarante figuroient par leur propre mérite ; le reste étoit d’emprunt.

Cependant il falloit la mort d’un académicien pour remplir une place qui, le plus souvent, n’en restoit pas moins vide.

Quoi de plus risible , que de voir cette

académie , dont la renommée alloit aux deux bouts de la capitale , tenir ses assemblées dans une petite salle étroite et basse! Là, sur plusieurs fauteuils, jadis rouges, paroissoient de temps à autre plusieurs hommes ennuyés, nonchalamment assis, pesant des syllabes, épluchant gravement les mots d’une pièce de vers , ou d’un discours en prose , pour couronner ensuite le plus froid de tous : mais , en revanche (observez -le bien, Messieurs), ils ne se trompoient jamais dans le calcul des jetons qu’ils partageoient en profitant de l’ab~ sence de leurs confrères. Croiriez - vous qu’ils donnoient au vainqueur une médaille d’or au lieu d’un rameau de chêne, et que cette médaille portoit pour devise cette inscription risible : A V immortalité ? Hélas! cette immortalité passoit le lendemain dans le creuset d’un orfèvre , et c’étoit-là l’avantage le plus réel qui restât à l’athlète couronné.

Croiriez - vous que quelquefois ce petit vainqueur perdoit la tête (Z) , tant son

( /) Après les prix de l’université qui font germer

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orgueil devenoit fol et ridicule , et que les juges ne faisoient guère d’autres fonctions que de distribuer ces prix inutiles, dont personne ne se soucioit même d’être informé ?

Leur salle n’étoit ouverte qu’au peuple auteur , et ce peuple n’entroit que par billets. Le matin , l’opéra venoit chanter une messe en musique ; puis un prêtre tremblant débitoit le panégyrique de Louis IX ( je ne sais trop pourquoi ) , le louoit pendant plus d’une heure (ztz)$ puis l’on

un sot orgueil dans des têtes enfantines , je ne connois rien de plus dangereux que les médailles de nos académies littéraires. Le vainqueur se croit réellement un personnage, et le voilà gâté pour le reste de sa vie. Il dédaignera tous ceux qui n’auront pas été couronnés d’un laurier aussi rare , aussi illustre. Voyez dans le Mercure de France du mois de septembre 1769, page 184, lig. i3 , un exemple du plus ridicule égoïsine. Un très - mince auteur rappelle au public qu’étant au collège , il faisoit son thème mieux que ses camarades 5 il s’en glorifie , et s’imagine tenir le même rang dans la république des lettres . . . risum teneatis amici . . . .

( m ) Le premier édit pénal contre des sentimens ou opinions particulières , fut rendu par Louis IX 5 vulgairement dit St. Louis.

attendent l’orateur au morceau des croisades : ce qui allumoit grandement la bile de l’arclievêque , qui interdisoit le prêtre orateur pour avoir eu la témérité de montrer du bon sens. Le soir succédoit encore un autre éloge : mais comme celui-ci étoit profane, l’archevêque heureusement ne prononçoit pas sur la doctrine qui y étoit renfermée.

Il faut dire que le lieu où l’on faisoit de l’esprit , étoit défendu par des fusiliers et par de gros suisses qui n’entendoient pas le français. Rien n’étoit plus plaisant que de voir la maigre encolure d’un savant contraster à leur rencontre avec leur stature énorme et repoussante. On appeloit ces jours-îà Assemblées publiques. Le public, il est vrai , s’y rendoit , mais pour rester à la porte ; ce qui n’étoit guère reconnoître la complaisance qu’on avoit de venir les entendre.

Cependant la seule liberté qui restoit à îa nation , étoit de prononcer souverainement sur la prose et sur les vers, de siffler tel auteur , d’en applaudir tel autre , et par fois de se moquer d’eux tous.

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La rage académique s’emparoit néanmoins de toutes les cervelles : tout le monde vouloit être censeur royal (/z) , puis académicien. On comptait les jours de tous les membres qui composoient l’académie ; on calculoit le degré de vigueur que leur estomac conservoit à table : au gré des aspirans , la mortalité ne descendoit pas assez promptemçnt sur leurs têtes. Ils sont immortels ! disoit- on. L’un marmotoit tout bas , en vôyant un élu : ah ! quand pourrai-je faire ton éloge au bout de la grande table , le chapeau sur la tête , et te déclarer un grand homme conjointement avec Louis XIV et le chancelier Seguier , lorsque déjà oublié tu dormiras dans un cercueil à épitaphe.

Enfin les riches complotèrent si bien dans un siècle où l’or tenoit lieu de tout le reste , qu’ils chassèrent les gens de lettres ; de sorte qu’à la génération suivante MM.

( n ) Censeur Royal ! Je n’ai jamais pu entendre ce mot sans pouffer de rire. Nous ignorons nous autres François combien nous sommes ridicules, et les droits que nous donnons à la postérité de nous regarder en pitié.

î es fermiers- généraux se trouvèrent possesseurs absolus des quarante fauteuils , où ils ronflèrent tout aussi à leur aise que leurs devanciers $ et ils furent encore plus habiles qu’eux dans le partage des jetons.

Alors naquit l'ancien proverbe , on ne peut entrer à V académie sans équipage .

Les gens de lettres désespérés et ne sachant comment rentrer dans leur domaine usurpé , conspirèrent en forme : ils se servirent de leurs armes ordinaires , épigramines , chansons , vaudevilles ( o ) 5 ils épuisèrent toutes les flèches du carquois de la satyre : mais , hélas ! tous leurs traits devinrent impuissans. Le calus étoit tellement formé sur les cœurs , qu’ils n’étoient plus sensibles , même aux traits perçans du ridicule. MM. les auteurs auroient perdu leurs bons mots , sans le secours d’une grave indigestion qui surprit un jour les académiciens rassemblés à un festin splendide. Apollon , Plutus , et le dieu qui fait

( o ) Pauvres armes ! qu’on leur interdit encore y et que l’insolent orgueil des grands tout-à-la-fois appelle et redoute.

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digérer, sont trois divinités brouillées ensemble. L’indigestion les accablant au double titre de financiers et d’académiciens^ ils en moururent presque tous. Les gens de lettres rentrèrent dans leur ancien, domaine , et l’académie fut sauvée

11 s’éleva dans l’assemblée un éclat de rire universel. Quelqu’un vint me demander à l’oreille si la relation étoit exacte ? Oui , lui dis-je , à peu de chose près. Mais quand du sommet de sept cents années on plonge ses regards dans le passé , il est aisé sans doute de donner des ridicules aux morts. Au reste , l’académie convenoit même de mon temps que chaque membre qui la coinposoit , valoit beaucoup mieux qu’elle. Il n’y a rien à ajouter à cet aveu. Le malheur est que dès que les hommes s’assemblent , leurs têtes se rétrécissent , comme l’a dit Montesquieu , qui devoit le savoir.

Un petit académicien maigre et pâle se leva et dit : Messieurs , j’ai trouvé une fable qui a été composée dans le dix*septième siècle $ vous pardonnerez à la vétusté du langage ; mais m’occupant de ces sortes de

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recherches , j’espère que vous applaudirez à mon zèle; cette fable est imitée de l’arabe, et fait voir que dans tous les temps les hommes sensés ont combattu le despotisme par l’arme du ridicule : cette fable est intitulée le conseil des médecins . La voici telle que je l’ai copiée.

En Perse il étoit un Sophi Par la terreur du glaive affermi sur le trône : D’un monarque étranger il reçut un défi 5 Et voulant soutenir les droits de sa couronne ,

Il assembla force soldats Pour aller guerroier bien loin de ses Etats;

Mais avant de quitter son trône et ses provinces , Comme il avoit pour fils huit princes ,

Il devoit à l’aîné remettre , en s’éloignant ,

Les rênes du gouvernement.

Or, cet aîné , l’héritier de l’empire,

Avoit un jugement , un esprit limité ;

Et son état ( de loin je puis le dire) Touchoit à l’imbécillité.

Le Sophi délibère ; on convoque , on invite

Les gens de loi, les prêtres , les devins, Qui dirent force mots ; et puis des médecins On assembla la docte élite.

Est-il sot , est- il fou , le sublime empereur î

Dans les recoins de sa cervelle august® Eécéie-t*il quelque lueur,

Et dans un jour d’éclat étalant sa grandeur ,

Pourra- 1 il répondre un peu juste En face d’un ambassadeur ?

Long tems les médecins là-dessuà pérorèrent 5 Le pouls, les yeux, la peau, la langue examinèrent. Le magnifique prince interrogé dix fois,

Neuf pour le moins ne sut que trop répondre. Tout bien vu, tout pesé, chacun donna sa voix : Voici le bulletin qu’on a traduit à Londre :

Nous , chargés aujourd’hui de tout examiner , Le sens-commun du prince et son intelligence , Nous avons lieu de soupçonner Qu’il avoisine la démence $

Niais nous n’ apercevons , d’ ailleurs , en conscience y Lien qui puisse après tout l’ èmpccher de régner .

On trouva cette fable assez plaisante, et cette lecture termina la séance d’une manière agréable , car il faut que toute séance académique finisse par quelque chose de non-sérieux, et c’est un joli secret que de savoir clore une lecture publique.

Je passai ensuite dans la salle où se trouvoient les portraits des académiciens , tant anciens que modernes. Je contemplai les portraits de ceux qui doivent succéder aux

académiciens

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académiciens actuellement vivans ; mais pour ne chagriner personne , je me garderai bien de les nommer.

Hélas! la vérité si souvent est cruelle ,

On l’aime, et les humains sont malheureux par elle.

Volt.

Mais je ne puis me refuser à rapporter un fait qui causera sûrement beaucoup de plaisir aux âmes honnêtes , aimant la justice et détestant la tyrannie ; c’est que le portrait de l’abbé de Saint-Pierre avoit été réhabilité et remis dans son rang avec tous les honneurs dus à sa rare vertu. On avoit effacé la bassesse dont l’académie s’étoit rendue lâchement coupable , lorsqu’elle ploya sous le joug d’une servitude qui devoit lui être étrangère. On avoit placé ce digne et vertueux écrivain entre Fénélon et Montesquieu. Je donnai des louanges à cette noble équité. Je ne vis plus ni le portrait de Richelieu , ni le portrait de Christine , ni le portrait de ni

le portrait de ni le portrait de.... qui ,

quoiqu’en peinture 3 étoient souverainement déplacés.

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