CHAPITRE XXXIII
Le Cabinet du roi .
N on loin de ce séjour enchanté j’aperçus un temple vaste qui me remplit d’admiration et de respect. Sur son frontispice étoit écrit : Abrégé de U Univers. Vous voyez , me dit-on , le cabinet du roi. Ce n’est pas que cet édifice lui appartienne ; il est à l’État : mais nous lui donnons ce titre comme une marque d’estime que nous avons pour sa personne ; d’ailleurs , à l’exemple des anciens rois , notre souverain exerce la médecine , la chirurgie et les arts. Il est revenu ce temps heureux où les hommes puissans qui ont en main les fonds nécessaires aux expériences , flattés delà gloire de faire des découvertes importantes au genre humain , se hâtent de porter les sciences à ce degré de perfection qui attendoit leurs regards et leur zèle. Les plus considérables de la nation font servir leur opulence à arracher à la nature ses secrets \ et l’or , autrefois germe du
l’an deux mille
crime et gage de l’oisiveté, sert l’humanité et ennoblit ses travaux'.
J’entrai , et je fus saisi d’une douce surprise î Ce temple étoit le palais animé de la nature : toutes les productions qu’elle enfante y étoient rassemblées avec une profusion qui n’excluoit point l’ordre. Ce temple formoit quatre ailes d’une immense étendue : il étoit surmonté du ddme le plus vaste qui ait jamais frappé mes regards.
De côté et d’autre se présentoient des figures de marbre , avec cette inscription : A l’inventeur de la scie ; à V inventeur du rabot ; à l’inventeur de la machine à bas ; à l’inventeur du tour , du cabestan , de la poulie > de la grue , etc. etc.
Toutes les sortes d’animaux, de végétaux et de minéraux étoient placés sous ces quatre grandes ailes, et aperçus d’un coupd’œd. Quel immense et merveilleux assemblage !
Sous la première aîle , on voyoit depuis le cèdre jusqu’à l’hyssope.
Sous la seconde , depuis l’aigle jusqu’à la mouche.
QUATRE cent quarante.4 Zj
Sous la troisième , depuis 1’éléphant jusqu’au ciron.
Sous la dernière , depuis la baleine jusqu’au goujon.
Au milieu du dôme étoient les jeux de la nature , les monstres de toute espèce , les productions bizarres , inconnues, uniques en leur genre : car la nature , au moment où elle abandonne ses lois ordinaires , marque une intelligence encore plus profonde que lorsqu’elle ne s’écarte point de sa route.
Sur les côtés, des morceaux entiers arrachés des mines présentoient les laboratoires secrets où la nature travaille ces métaux , que l’homme a rendus tour-à-tour utiles et dangereux. De longues couches de sable savamment enlevées et artistement placées, offroient l’intérieur de la terre et l’ordre qu’elle observe dans les différens lits de pierre (æ) , d’argile , de plâtre , qu’elle arrange.
( a ) Voici ce qu’un de mes amis m’écrit. « J’ai >2 plus que jamais le goût des carrières. Je pense » qu’il me rendra habitant des minéraux et pétrifl- » cations, et qu’il me prépare peut-être un tom-
58 r* AN DEUX MILXE
De quel étonnement je fus frappé , lorsqu’au lieu de quelques os desséchés ,
5? beau dans les entrailles de la terre. Je suis des- » cendu à près de neuf cents pieds dans son enveloppe , 55 près ****, très-fâché de ne pouvoir aller plus avant. 55 J’aurois voulu imprimer mes pas sur son noyau, et 55 de -là l’interroger sur les nations diverses qui ont 55 passé sur sa surface , lui demander si dans le 55 nombre infini de ses enfans quelqu’un l’a remerciée 55 de ses bienfaits ; si à l’endroit où je médite , loin 55 de la clarté du jour, elle auroit produit des fruits 55 nourriciers 5 si là étoit un peuple ou un trône , 55 et combien de couches formées des débris du genre 55 humain elle recèle du fond de cet abîme jusqu’au 55 dernier point de son diamètre? Je l’aurois solli- 55 citée à me laisser lire toutes les catastrophes 55 qu’elle a essuyées ; et je l’aurois trempée de mes 55 larmes , en apprenant tous les désastres dont elle 55 n’a pu garantir sa nombreuse famille : désastres 55 gravés sur des médailles incontestables , mais 55 dont le souvenir est entièrement effacé : désastres 55 qui renaîtront quand elle dévorera dans ses flancs 55 la génération présente , qui, à son tour, sera fou- 55 lée par des générations sans nombre qui n’auront 55 peut-être d’autre ressemblance avec celle-ci que 55 le partage des mêmes infortunes. C’est alors qu’au 55 milieu de ma douleur , aussi juste qu’humain , 55 j’aurois formé des vœux cruels et charitables ,
quatre CENT QUARANTE. 39 j’aperçus l’immense baleine en personne , le monstrueux hippopotame , le terrible
y> j’aurois souhaité qu’elle engloutit dans son sein y> jusqu’au dernier être animé , qu’elle dérobât tout » animal né sensible aux rayons de ce soleil, dont r> toutes les faveurs sont insuffisantes à le dédomina- » ger de l’oppression des tyrans qui se la partagent jî et la consument.
33 II rouleroit , ce globe qui porte tant de malheu- 33 reux , il rouleroit alors dans un vaste et fortuné 33 silence 5 il 11’offriroit aux rayons du soleil aucun 33 infortuné forcé de le maudire. Aucun cri plaintif 33 ne s’éleveroit de cette planète, qui marcheroit dans 33 les cieux avec une majesté tranquille. Ses enfans 33 endormis dans le même tombeau la laisseroient 39 obéir aux lois de la création , sans être les vic- 33 times de ces lois écrasantes , qui frappent sur 33 l’homme comme sur la plus vile portion d’argile : 33 et la mort environnant ce double hémisphère de 33 son ombre paisible , donneroit peut-être un spec- 33 tacle plus touchant , que le règne bruyant de cette 33 vie orgueilleuse, qui traîne après elle l’enchaîne- 33 ment des crimes, le débordement des malheurs et 33 l’effroi même de leur fin. 33
J’ai répondu à cet ami que je ne formois pas avec lui ce dernier souhait 5 que les maux physiques étoient les plus supportables de tous 5 qu’ils étoient passagers , et qu’étant d’ailleurs inévitables , il n’v avoit
crocodile, etc. On avoit observé dans l’arrangement les gradations et les variétés que la nature a mises dans ses productions. Ainsi l’œil suivoit sans effort la marche des êtres , depuis le plus grand jusqu’au plus petit : on voyoit le lion , le tigre, la panthère , dans l’attitude hère qui les caractérise. Les animaux voraces étoient figurés s’élançant sur leur proie : on leur avoit presque conservé l’énergie de leurs mouvemens , et ce souffle créateur qui les animoit. Les animaux plus doux , ou plus ingénieux , n’avoient rien perdu de leur physionomie : ruse , industrie , patience , l’art avoit tout rendu. L’histoire naturelle de chaque animal étoit gravée à côté de lui , et des hommes expliquoient verbalement ce qu’il eût été trop long de mettre par écrit.
L’échelle des êtres , si combattue de nos
qu’à se soumettre 5 mais qu’il étoit au pouvoir de l’homme de s’exempter des passions malheureuses qui le trompent et l’avilissent. Je lui ai répondu conformément aux principes suffisamment répandus dans cet ouvrage 5 mais je n’ai pas moins cru devoir conser^ yer ce morceau rempli d’une sensibilité forte.
quatre cent quarante. 41
jours, et que plusieurs philosophes avoient judicieusement soupçonnée , avoit alors reçu les traits de l’évidence. On voyoit distinctement que les espèces se touchent , se fondent , pour ainsi dire , l’une dans l’autre ; que par des passages délicats et sensibles , depuis la pierre brute jusqu’à la plante , depuis la plante jusqu’à l’animal , et depuis l’animal jusqu’à l’hoinme , rien n’étoit interrompu • que les mêmes causes enfin d’accroissement, de durée et de destruction leur étaient communes. On avoit remarqué que la nature dans toutes ses opérations tendoit avec énergie à former l’homme , et qu’élaborant patiemment , et même de loin cet important ouvrage , elle s’essayoit à plusieurs reprises pour arriver à ce terme graduel de sa perfection, lequel semble le dernier effort qui lui soit réservé.
Ce cabinet n’étoit point un chaos , un amas indigeste , où les objets épars ou entassés ne donnoient aucune idée nette ou précise. La gradation étoit savamment ménagée et suivie. Mais ce qui sur- tout favorisoit Tordre , c’est qu’on avoit découvert une préparation qui préservoit les
4$ l’an deux mille
pièces conservées clés insectes nés de la corruption.
Je me sentis opprimé du poids de tant de miracles. Mon œil embrassoit tout le luxe de la nature. Comme en ce moment j’admirois son auteur ! Comme je rendois hommage à son intelligence , à sa sagesse, à sa bonté , plus précieuse encore ! Que l’homme étoit grand ! en se promenant au milieu de tant, de merveilles rassemblées par ses mains , et qui sembloient créées pour lui ; puisque lui seul a l’avantage de les sentir et de les apercevoir. Cette file proportionnelle , ces nuances observées , ces lacunes apparentes et toujours remplies , cet ordre gradué , ce plan qui n’adinettoit point d’intermédiaire , après la vue des cieux quel spectacle plus magnifique sur cette terre qui elle - même n’est cependant qu’un atome (^) !
( b ) Il faut avouer que l’histoire de la physique n’est que celle de notre foiblesse. Le peu que nous savons nous révèle l’étendue de notre ignorance. La physique est pour nous , comme pour les anciens , une science occulte. On ne peut lui contester quelques parties 5 on peut lui nier le tout. Quel est
quatre cent quarante. 43
Par quel courage étonnant a-t-on exécuté de si grandes choses f demandai-je ?
C’est l’ouvrage de plusieurs rois , me répondit -On : tous jaloux d’honorer le titre d’être intelligent , la curiosité de déchirer les voiles qui couvrent le sein de la nature , cette passion sublime et généreuse , les a enflammés d’un feu toujours entretenu avec le même soin. Au lieu de compter des batailles gagnées , des villes prises d’assaut , des conquêtes injustes et
l’axiome qui lui soit particulier ? Le projet d’une histoire naturelle est très -digne d’éloges ; mais il est un peu fastueux. Tel homme a consumé sa vie à poursuivre la plus petite propriété d’un minéral , et il est mort avant d’avoir épuisé la matière. Cette immensité d’objets, animaux, arbres, plantes, doit effrayer l’intelligence d’un seul homme. Mais doit-il se décourager ? Non : c’est ici que l’audace est vertu , l’opiniâtreté sagesse, la présomption chose utile. Il faut tant épier la nature, qu’a la fin elle laisse échapper son secret : la deviner ne paroit pas impossible à l’esprit humain , pourvu que la chaîne des observations ne soit pas interrompue , et que chaque physicien se montre plus jaloux de la perfection de la science que de sa propre gloire; sacrifice rare, mais nécessaire, et qui fera distinguer le véritable ami des hommes.
44 i’an deux mille
sanguinaires, on dit de nos rois : 11 a fait telle découverte dans l’océan des choses , il a accompli tel projet favorable à l’humanité. On ne dépense plus cent millions pour faire égorger des hommes pendant une campagne 5 on les emploie à augmenter les véritables richesses , à faire servir le génie et l’industrie , à doubler leurs forces , à compléter leur bonheur.
De tout temps il y a eu des secrets découverts par des hommes les plus grossiers en apparence 5 on en a perdu plusieurs qui n’ont brillé que comme l’éclair : mais nous avons senti qu’il n’y a rien de perdu que ce qu’on veut bien qu’il le soit. Tout repose dans le sein de la nature ; il ne faut que chercher : il est vaste , il présente mille ressources pour une. Rien ne s’anéantit dans l’ordre des êtres. En agitant perpétuellement la masse des idées , les rencontres les plus éloignées peuvent renaître (c). Intimement convaincus delà
(c) A voir le point d’où les hommes sont partis en physique , et le point où ils s’arrêtent aujourd’hui , il faut avouer qu’avec toutes nos machines nous ne fai-
possibilité des plus étonnantes découvertes, nous n’avons point tardé à les faire.
sons point un usage aussi étendu de notre sagacité et de notre pénétration. L’homme livré à lui-même sembloit plus fort qu’avec tous ces leviers étrangers. Plus nous avons acquis , plus nous sommes devenus paresseux. Ce nombre infini d’expériences n’a guère servi qu’à consacrer l’erreur. Content de voir on a cru toucher le but 5 on a dédaigné d’aller plus loin. Nos physiciens glissent sur mille objets importans , dont ils paroîtroient devoir donner la solution. La physique expérimentale est devenue un spectacle ou plutôt une espèce de charlatanerie publique. Le démonstrateur aide souvent du doigt l’expérience qu’il a annoncée, si elle est paresseuse ou désobéissante. Que voiton aujourd’hui? Des découvertes isolées, inutiles; des physiciens dogmatiques, immolant tout à un système ; des diseurs de mots , éblouissant le vulgaire et faisant pitié à l’homme qui soulève l’écorce polie de ces vaines paroles. Les Mémoires de l’Académie des sciences présentent une multitude de faits, on y rencontre des observations étonnantes; mais toutes ces observations ressemblent à l’histoire de ces peuples inconnus où un seul homme s’est trouvé et chez lesquels personne ne sauroit aborder de nouveau. Il faut croire le voyageur et le physicien ; il faut les croire même s’ils se sont trompés : on ne peut tirer aucune utilité de leurs discours , vu la distance des lieux et la difficulté d’appliquer leur récit à quelque objet réel.
Nous n’avons rien remis au hasard, c’est un vieux mot dépourvu de sens, et entièrement banni de notre langue. Le hasard n’est que le synonyme d’ignorance. Le travail , la sagacité , la patience, voilà les instrumens qui forcent la nature à découvrir ses trésors les plus cachés. L’homme a su tirer tout le parti possible des dons qu’il a reçus. En apercevant le point où il pouvoie monter, il a mis sa gloire à s’élancer dans la carrière infinie qui lui étoit ouverte. La vie d’un seul homme est , disoiton , trop bornée. Eh bien! qu’avons-nous fait ? Nous avons réuni les forces de chaque individu. Elles ont eu un empire prodigieux. L’un achève ce que l’autre a commencé. La chaîne n’est jamais interrompue 5 chaque anneau s’unit fortement à l’anneau voisin : c’est ainsi qu’elle plonge dans l’étendue de plusieurs siècles ; et cette chaîne d’idées et de travaux successifs doit un jour environner , embrasser l’univers. Ce n’est plus le seul intérêt d’une gloire personnelle , c’est l’intérêt du genre humain , à peine connu de vos jours , qui seconde les plus difficiles entreprises.
Nous ne nous égarons plus dans de vains systèmes ( d ) : grâces à Dieu (et à votre folie ) ils sont tous épuisés et détruits ( e ).
( d ) Que les faiseurs de systèmes physiques ou métaphysiques m’expliquent ceci : Le père Mabillon étoit fort borné dans sa jeunesse. A -vingt-six ans il fit une chute 5 sa tête porta contre l’angle d’un escalier en pierre. On trépana mon imbécille. Il sortit de cet opération avec un entendement lumineux, une mémoire étonnante , un zèle excessif pour l’étude. Le trépan en agissant sur sa cervelle , en fit un homme nouveau.
( e ) Quand Mr. de Buffon nous représente une comète qui frappe et qui écorne le soleil , et qui , des éclats qu’elle lui enlève , forme les six planètes connues jusqu’à nos jours, et la planète d’Herscheil nouvellement découverte, et celles que nous n’avons pas encore aperçues 5 quand il abandonne à ce cas fortuit la formation et l’ordonnance de notre système planétaire , n’a-t-ii pas tracé la plus extravagante des hypothèses?
Ainsi les balancemens et les rapports des différents astres, leur attraction respective, leur marche majestueuse , tout cela a été produit par les débris du soleil admirablement écorné par cette heureuse comète qui venoit de ce je ne sais où.
L’incandescence de la terre et son refroidissement sont encore de ces idées qui , quoique énoncées d’un
48 l’a N DEUX MILLE
Nous ne marchons qu’au flambeau de l’expérience. Notre but est de connoître les mouvemens secrets des choses , et d’étendre la domination de l’homme , en lui donnant le moyen d’exécuter tous les travaux qui peuvent aggrandir son être.
Nous avons certains hermites ( les seuls que nous connoissions ) qui vivent dans les forêts ÿ mais c’est pour herboriser. Ils y
ton grave et solemnel , semblent dérisoires, quand la réflexion en décompose le néant et l’absurdité 5 mettre ensuite un boulet de canon dans son âtre , le faire rougir et le laisser refroidir , puis en tirer un calcul par rapport à la dimension de la terre , n’est ce point persilfler un peu trop fort les bénins lecteurs de ce monde sublunaire ; ou si tout cela est écrit sérieusement , n’est- ce point le cas de répéter ce proverbe vulgaire : le papier se laisse écrire ?
Quant aux molécules organiques de l’invention du même auteur , les découvertes de Spallanzani ont ruiné de fond en comble ces images poétiques qu’on avoit substituées à l’esprit de patience et d’observation. Un être admirablement combiné , un tout harmonique peut il être composé de mille pièces de rapport? La raison et la méditation repoussoient ce système, avant même que l’expérience en eût démontré le vide et l’insuffisance.
vivent
q tr a tr e cent quarante. 4.9
Vivent par choix, par amour : ils se rendent ici à certains jours marqués , afin de nous enseigner plusieurs découvertes précieuses*
Nous avons élevé des tours situées sur le sommet des montagnes ; c’est de là qu’on, fait des observations continuelles , qui se croisent et se correspondent. Nous avons perfectionné vos aérostats au point que ce n’est plus la même machine ; nous correspondons avec tous les points du globe , maîtres absolus du point de direction.
Nous avons formé des torrens et des cataractes artificiels, afin d’avoir une force suffisante pour produire les plus grands effets du mouvement (/*). Nous avons
(f) Les plus brillans et les plus coûteux monuinens ne sont pas les plus admirables quand ils ne sont élevés que pour un faste inutile. La machine qui fait mouvoir les eaux qui vont baigner Marli , aux yeux du sage , n’a pas tant de valeur que la simple roue que fait tourner un petit ruisseau pour moudre le pain de plusieurs villages , ou soulager les travaux du laborieux manufacturier. Le génie peut être puissant , mais il n’est grand que lorsqu’il sert l’humanité.