SCENE VIII HEDWIGE, ODILE, NOR
NOR, aux pieds d'Odile.
Tu m'aimes! Ciel et terre, ai-je bien entendu?
ODILE Je t'aime!
NOR, haletant.
Il est parfois de ces songes, vois-tu, Qui voltigent sur l'âme entre l'aube et l'aurore Et qu'un premier rayon de soleil évapore...
ODILE Je t'aime ! et ces mots sont esprit et vérité.
L'AN MILLE yS
NOR
Oh! m' enfuir avec eux pendant l'éternité !...
(// s'empare de la main d'Odile et la couvre de baisers.)
ODILE, égarée et radieuse.
Magnificat!... — Mon Dieu, c'est un péché peut-être...
{A Nor,) Tu seras mon époux, mon seigneur et mon maître !
Ta main a le parfum des fleurs du paradis,
Ta douce main d'amour qui sera mienne, dis?...
(Tout à coup il se relève, en poussant un cri de douleur,) Oh!...
Mon Bien-aimé ! . . .
NOR, la repoussant.
Non!... Dérision stupide!..
Ha ha!
(// rit d'un rire éclatant.)
ODILE, se rapprochant de Nor avec tendresse, P Mon Bien-aimé 1...
NOR, la repoussant.
Non!...
{Avec une ironie terrible,)
Le preux intrépide Se prosterne aux genoux de sa dame!... Ha ha! {Repoussant plus durement Odile suppliante.)
Non!.
Cette poitrine-ci appartient au démon ; Il y fait jour et nuit sa besogne; il y forge Tous les crimes !
{D'une voix basse et sifflante.)
Je suis rhomme du coupe-gorge, Qui rampe dans les bois, pâle, les yeux ardents, A plat ventre, avec un poignard entre les dents. Mes pareils sont les lynx, les guépards et les onces. Dont les prunelles d'or luisent parmi les ronces. Je suis maudit. Je suis diabolique. Je sens Dans la crispation de mes poings frémissants, Dans la fougue et l'éclair aigu de mes prunelles, La frénétique ardeur des flammes éternelles. Mon haleine, la nuit, s'exhale en soufre bleu,
{D'une voix tonnante,) Et j'ai jeté mon gant à la face de Dieu !
ODILE
Ami, quelles que soient tes offenses, espère
En Christ, qui les soumit au courroux de son Père
Et pour les expier, s'en voulut revêtir.
NOR
Je suis le Désespoir.
ODILE
Deviens le Repentir.
NOR Tous les pourceaux du vice ont pollué ma vie.
ODILE L'amour est le charbon ardent qui purifie.
NOR Je lutte vainement contre un destin hideux.
ODILE
Nous en viendrons à bout, puisque nous sommes deux.
[Exaltée.) Tu ne savais donc pas, lorsque j'ai dit : je t'aime! Q.ue ces mots te lavaient comme un nouveau baptême Et que tu recevais, en agréant ma foi, L'innocence du cœur qui se donnait à toi.
NOR, apaisé.
Sois bénie à jamais, ô toi dont les paroles. Dans le mystère épais de mes ténèbres, frôlent Un inconnu divin qui ne s'éveillait pas...
ODILE, de plus en plus exaltée.
Je sais que tu naquis pour de plus fiers combats Que ceux où se complut ta force violente. Par l'élan trop fougueux d'une âme trop bouillante, Le glaive en coutelas s'est changé dans ta main Et le héros s'est fait voleur de grand chemin. Mais, à présent, voici la grâce et la lumière I Mon Bien-aimé, renais à ta forme première ; Mire-toi dans mon âme et t'y reconnais preux ; Mon Bien-aimé, sois pur, sois grand, sois généreux ; Et que le soir, à l'heure où le couchant flamboie Sur les bois frissonnants d'embûches, on te voie. Debout, vêtu de fer, le glaive au poing, pareil A Josué, donnant des ordres au soleil !
NOR, rêveur et frémissant.
O mystère adorable ! il faut donc que l'on aime
Pour qu'un plus grand que nous se réveille en nous-même.
{A Odile, avec une émotion profonde.) Merci.
(// fait signe à Brant, qui vient le rejoindre à V instant. Il lui donne des ordres à voix basse, Brant prend le pont-levis et entre dans le grand donjon. Quelques instants de profond silence,)
Dieu trois fois saint dont la grâce le touche Et dont la grande voix a parlé par ma bouche,
Achevez votre ouvrage et ramenez à vous
Celui qui refusa de plier les genoux,
Afin qu'ayant connu votre munificence,
Nous puissions, confondus dans la reconnaissance,
Unis par votre main au pied de votre autel.
Vous servir sur la terre et vous louer au ciel.
{Entrent, par le pont-levîs, les hommes d'armes avec les prisonniers.)