SCENE IX
NOR, ODILE, HEDWIGE; BRANT, WINFRID, SWENO, FREGUS, trompettes, hommes d'armes; RADBOD, FULGENCE, BERTULPHE, moines,
NOR, solennel.
Hommes de Thanesheim, qui connaissez mes crimes. Commensaux et captifs, complices et victimes, Je vous convoque afin d'entendre, de ma voix. Les résolutions que m'imposent les lois De celle-ci que j'aime et qui devient ma Dame. (// montre Odile, radieuse.) écoutez tous ! Voici le ban que je proclame : (Il fait signe aux trompettes. Fanfare.) [e suis vassal de Christ et provoque en champ clos [uiconque se refuse à publier son los.
8o L'AN MILLE
Je veux que de ma terre à jamais soient bannies
Les rapines, les trahisons, les félonies.
Et je voue au gibet quiconque, libre ou non,
Y oserait commettre un crime de ce nom.
S'il se trouve pourtant, parmi mes hommes liges,
Quelqu'un que ce décret irrévocable afflige,
Qu'il reprenne sa foi jurée et cherche ailleurs
Une terre propice aux exploits des voleurs 1
SWENO Mon serment est donné ; je lui reste fidèle.
WINFRID
Je servirai mon sire en redoublant de zèle.
BRANT Je reste.
TOUS LES HOMMES D'ARMES Nous restons.
NOR, aux clercs.
Et VOUS, clercs, écoutez l Sans entraves, au gré de votre humeur, partez Vers tous les points que peut viser la girouette. Si certains d'entre vous, — comme je le souhaite, — Restent dans ce pays qui les vit prisonniers. Je leur concède en franche-aumône cent bonniers De ma meilleure terre, et je veux qu'on construise, Plus belle que mon burg et plus haute, une église,
L'AN MILLE 8l
Qui sera confiée à leur zèle pieux,
Afin que Dieu retrouve un culte dans ces lieux.
{Tous les moines sHnclinent avec reconnaissance. y
FULGENCE
Sire, que le Très- Haut vous rende vos largesses !
NOR
Cinquante livres d'or pour célébrer des messes !
{A Winfrid, en lui tendant une clef.) Vous connaissez la cave où sont les coffres d'or. Voici la clef. Puisez ce qu'il faut au trésor.
{Winfrid accepte la clej et s'incline.) J'ordonne qu'ostensoirs, calices et custodes Soient ornés de rubis, de perles, d'émeraudes. Et décorés par l'art nouveau des émailleurs, Venus de Hildesheim, de Trêves ou d'ailleurs. Je libère tous serfs, aubains et mainmortables, Et je leur baille à cens les fermes, les étables Et tout le champ qu'ils ont exploité jusqu'ici.
FULGENCE
Messire comte, au nom de la glèbe, merci !
NOR
L'autre soir, en chassant le loup dans la montagne, J 'ai vu qui grelottaient au vent des hautes fagnes
Et qui mangeaient des glands et des œufs de fourmis,
Des hommes pustuleux que le monde a vomis ;
Je vends les Trois- Viviers, moulin et métairie,
Et fonde incontinent une léproserie.
A tous les carrefours je fais planter des croix.
Droit d'affouage aux vilains en treize de mes bois,
Pour honorer la Vierge avec les douze Apôtres.
Mes lapins l'an dernier ont rongé les épeautres;
Droit à tous les manants de tuer mes lapins.
Le blé manque; je fais distribuer des pains.
De plus, je sacrifie au commun avantage
Tous péages, tonlieux, droits de garde et pontage.
Reliefs réduits au tiers ! lods et ventes au quart !
Je renonce au complant, je renonce au champart.
Enfin, j'ordonne et veux qu'à l'avenir on voie,
Au lieu du bec aigu d'un navire de proie.
Flotter dans ma bannière, au-dessus du donjon.
Monseigneur saint Michel terrassant le Dragon !
TOUS Honneur à Nor! Vivat!
(Acclamations pi^olongées ; Odile se jette dans les bras de Nor.)
RADBOD, qui seul est demeuré impassible, s^avançant soudain.
Je prétends qu'en l'an mille Ce sont des jurements que les propos d'idylle!
NOR, avec colère, la main à la garde de l'épée. Vieillard!...
ODILE, retenant Nor.
Non, mon ami!...
RADBOD, à Nor.
Si ton cœur était pur.
Ton oreille entendrait sourdre le Feu futur !
FULGENCE
L'avenir est à Dieu! Je trouve téméraire Quiconque sans raison en menace son frère.
RADBOD, toisant Fuîgence.
Nous viens -tu de Cluny, beau moinillon mondain,
Bien savant, bien farci de grec et de latin,
A la robe bien propre, à la tête bien rase?...
As-tu connu l'ardeur mortelle de l'extase,
Dis, jeune homme? Sais-tu ce qu'inscrit dans la nuit
L'éclair triangulaire où la vision luit?
Vis-tu s'asseoir parfois au chevet de ta couche
Un Ethiopien grimaçant et farouche?
Connais-tu seulement la face des démons?...
Non ! l'on ne t'a pas fait là-dessus de leçons !
Non ! tu n'as pas appris cela dans tes poètes.
Et sur ce grave objet les gloses sont muettes!...
Silence donc, enfant ! Car déjà l'Univers
Flotte dans la vapeur fauve du Puits ouvert,
Et l'on peut voir, au bord des cieux qui nous entourent.
Monter les crêtes d'or des flammes qui accourent !...
FULGENCE
Même à la dernière heure, il faut faire le bien.
RADBOD
Le bien! mais qu'est-ce donc, mon beau théologien? Il n'y a pas de bien, quand l'âme hésite et doute Et tourne autour de Dieu, sans s'y engouffrer toute !
(A Nor.) Je retrouve en tes yeux quelque chose d'hier. Et pour un pénitent, tu me semblés trop fier.
NOR, irrité.
Insolent!...
ODILE, l'apaisant.
Mon ami!...
RADBOD, à Nor.
L'heure est grave qui passe.
L'âme est parfois une eau, limpide à la surface, Qui réfléchit l'azur et les nuages blonds. Tandis que les crapauds restent blottis au fond. Prie et pense. J'ai dit.
(// sort y au milieu du malaise général.)
Cet homme est fou !
NOR, rêveur.
Peut-être,
HEDWIGE, à part, à Nor.
Comte, vous désiriez naguère me connaître. Le moment est venu.
NOR, congédiant du geste l'assemblée.
Qu'on nous laisse un instant.
{Sortent les hommes d'armes et les moines.) {A Odile.) S'il est vrai que mon âme est vouée à Satan, Comme le croit Radbod, mon cœur du moins est vôtre, Et le ciel de vos yeux me console de l'autre.
ODILE
Non! les anges de Dieu chantent votre retour Et le ciel éternel sourit à notre amour !
NOR
Hélas!...
{Odile s'éloigne, après que Nor lui a baisé la main. Le soir est tombé; la comète apparaît et éclaire la scène d'une lueur fantastique,)