‹ L'an mille; drame en cinq actes, en versChapitre 51 sur 58 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

RADBOD, NOR.

{Du point où il se trouve, Nor ne distingue pas rermite, toujours immobile comme une statue. Le ciel s'assombrit de plus en plus.)

NOR, rêvant.

Le salut!... — O destin, commencé- je à comprendre Tes énigmes?... — Glacer le sang, sans le répandre... Oui, s'il reste un moyen de conjurer le sort, Sire Lupus, il faut que tu boives la mort!

{Après un silence.) Qu'est-ce que le destin pour lui vouer encore Un crime, plus affreux que l'ancien? Je l'ignore, Mais je sais qu'il s'embusque au plus noir de la nuit Et que le plus vaillant doit ruser avec lui. Si je glace le sang, je suis libre! J'épouse Odile enfin !... — Je sais que la Terre est jalouse

Des blêmes amoureux qui dorment dans ses bras, Et que ceux qui sont morts ne se relèvent pas.

— Oui, oui, glacer le sang, écraser le reptile!...

— Je ne crains pas qu'un spectre à l'oreille d'Odile Murmure le secret qui ronge notre amour.

Il reposera seul dans mon cœur, — mais plus lourd Qu'auparavant, chargé d'un plus poignant mystère...

— Oserais-je vraiment assassiner le père Pour épouser la fille?... Et ce crime sans nom. Le pourrais-je commettre au mépris du pardon. Au moment redoutable où la grâce divine

A fait irruption dans ma sombre poitrine?...

Que deviendrais-je après?... Je ne crains pas les morts ;

Mais le crime toujours ressuscite en remords.

Je le sais, et ce spectre invulnérable change

Le baiser en morsure et l'ambroisie en fange.

— Puissances de la Nuit, fuyez ! C'est trop d'horreur ! Je ne puis pas aimer avec l'enfer au cœur.

Arrière, crime!... Loin de moi, fiole infâme!...

(// va jeter la fiole, — mais 71' achève pas le geste.) Et pourtant, vais-je agir ici comme une femme Qui tremble devant l'acte et tombe en pâmoison?... La vieille a dit : « Va jusqu'au bout de ta raison ». J'irai ! — Silence donc, toi qui bats à te rompre. Mon cœur! Il ne faut pas que tu viennes corrompre. Par les impulsions d'un instinct affolé, L'arrêt que mon esprit a déjà formulé.

Le vieillard doit mourir. Pourquoi ? Parce que vivre, Pour lui, c'est menacer l'amour dont je suis ivre.

Après le coup, on a la femme ! On en jouit Ainsi que d'une fleur un papillon de nuit... Voilà ce que me dit la raison. Tout le reste, Qu'est-ce, sinon phantasme issu d'un sang funeste. Qui, trop longtemps soumis à d'oppressives lois, Se corrompit à l'ombre infâme de la Croix?... Vertu, péché, remords, vous êtes des mensonges! Vils émois, allez donc assiéger de vos songes L'humanité rampante, indigne de repos :

Vous ne troublerez pas la tête d'un héros ! Arrière, bas frissons, scrupules et murmures ! Évanouissez-vous, impalpables lémures.

Et cessez d'opposer vos vaines bulles d'air Aux laves du volcan qui gronde dans ma chair ! . . . — Oui, la sorcière a dit la vérité farouche, Et le destin sans doute a parlé par sa bouche : Cette fiole, c'est le salut !

RADBOD, se levant.

C'est l'enfer !

{A la voix de Radbod, Nor tressaille. Il se dirige vers la gauche de la scène, fait face à V ermite et le regarde longuement.)

NOR

Connais-tu mon devoir, vieillard?

RADBOD i

Il est de fer.

Je le sais. Mais qu'importe, à cette heure suprême Où l'Univers mourant râle sous le ciel blême?...

NOR Il en coûte trop cher de faire ce qu'on doit.

RADBOD

Si votre œil droit vous gêne, arrachez votre œil droit.

NOR

Ce qu'on doit est la loi des pâles et des tristes, Ce qu'on veut est la loi des héros.

RADBOD

O sophiste!

Penses- tu, par l'effort d'un esprit révolté, Effacer l'Ordre écrit de toute éternité?

NOR

Pour l'homme fort, unique arbitre de lui-même, La volonté de vaincre est le devoir suprême.

RADBOD

Malheur ! car celui-là pèche contre l'Esprit, Qui, fort et ruisselant du sang de Jésus-Christ, Se dérobe à la grâce, en étouffe la flamme. Lutte avec le sophisme et l'argutie iniâme, Et ne veut pas servir. . .

NOR, criant.

Je ne servirai pas I {Un éclair.)

RADBOD On sert Celui d'En-Haut, ou bien celui d'En-Bas.

NOR Non ! je m'affirme seul, debout dans les ténèbres.

RADBOD

Une dernière fois, devant ce ciel que zèbre Le glaive flamboyant qu'un archange brandit. Homme qui vas mourir, repens-toi !

NOR

Non!

RADBOD, étendant les deux bras.

Maudit!...

{Nor chancelle sous la malédiction de Radbod, comme si elle lui imprimait une secousse physique. Radbod se rassied sur la pierre, remet le front dans les mains et reprend sa méditation interrompue.)

NOR, troublé.

Ah ! qu'est-ce donc? J 'ai chancelé comme un homme ivre . . .

{Frénétique.) Puissances de la Mort, arrière! Je veux vivre!

(// se précipite vers le château. Accourent à sa rencontre, au fond, à droite, Winfrid et Sweno.)

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