‹ L'Anacrouse dans la musique moderneChapitre 14 sur 15 · Thésis, mot grec qui veut dire « poser, abaisser · texte numérisé non relu

Thésis, mot grec qui veut dire « poser, abaisser

2. Gounod le dit excellemment : Les sons tout seuls ne constituent pas plus la musique que les mots tout seuls ne constiiuent la langue. Les mots ne forment une proposition, une phrase intelligible, que s'ils sont associés entre eux par un lien logique répondant aux lois de Fentendenient. 11 en est de même des sons qui doivejit obéir à certaines lois d'attraction, d'appellation qui régissent leur production successive ou simultanée pour devenir une réalité musicale, une pensée musicale. (Ménestrel du 2-2 janvier ISSiî.)

comme on parle de la mesure en général et d'une ou de plusieurs mesures spéciales.

Dans le Rijthmc musical, page 5, nous avons comparé les groupes ryllimiques aux avceaux ou travées que présente l'architecture. En effet, comme les arceaux, les rythmes sont posés sur des points à' appui, de support, appelés ictus. Gomme les points d'appui des travées, les ictus des rythmes peuvent être précédés et siiim de notes d'ornement, nullement indispensables à leur solidité. Les notes à la tète d'un rythme, celles qn\ précèdent l'ictus initial, s'appellent anacrouses, intégrantes, anacrouses de broderie ou d'ornement, notes d'attaque, notes d'élan. Les notes à la fin d'un rythme, celles qui suivent Victus final, sont appelées notes caudales, féminines ou soudures. Le mot ictus ne s'applique qu^n premier et dernier temps fort d'un rythme sur lesquels il est, pour ainsi dire, appuyé, tandis que le mot thésis s'applique à tous les temps forts, ou premiers temps des mesures, qu'un rythme peut renfermer. Donc un rythme peut avoir plusieurs thésis, mais il ne peut avoir que 2 iclus au plus. (Voyez page 73 l'exemple de la Traviata.)

Mesxires et rythmes, nous venons de le voir, forment deux entités, deux individualités distinctes. Oui, mais elles sortent du même principe; elles sont enfants du même père : l'infini du temps; elles ont une même mère : la nécessité de diviser le temps, de le partager au moyen de sons foiis qui portent à notre oreille cette fragmentation et la rendent sensible à notre intelligence. xMais, la mesure s'est arrêtée dans la sphère de l'instinct ; elle ne parvient qu'à apporter à notre oreille la notion de la fragmentation, de la division régulière, machinale du temps. Le rythme s'est élevé plus haut : il a atteint la sphère de Y intelligence à laquelle il se présente sous la forme d'une entité intelligible, compréhensible.

Or, quand les éléments de force, les accents métriques et rythmiques qui caractérisent et délimitent mesure et rythme, qui leur impriment indépendance et personnalité, coïncident, quand la thésis et Yictus, quand l'accent métrique et rythmique tombent sur ime même note, ils lui communiquent un redoublement de force, de synergie, une vitalité particulière, une portée intellectuelle et psychique étonnante. De cet accouplement d'accents, produit synthétique de la compénétration de deux éléments : mesure et rythme, il résulte un effluve, un rayon de lumière intellectuelle qui, avec une force et une vitesse fulgurantes, envahit l'entendement. Instantanément la raison de l'auditeur et de l'exécutant reconnaît l'harmonie des phénomènes métriques perçus par le sentiment et des phénomènes rythmiquesreçus par Y intelligence. Instantanément cette ^mZ/f/ dans la diversité, elle la transporte dans la sphère supérieure où l'homme comprend ce qu'il sent et s'en rend compte dans la plénitude de la clarté spirituelle : la conscience ! !

Oui, uniquement de celle pénétration de l'esprit du rythme dans la matière fournie par la mesure, uniquement de cette fécondation spirituelle, l'ésulte la compréhension d'une œuvre musicale !

Et celui-là seul, musicien vraiment supérieur, qui possède la faculté de saisir cette pénétration, peut goûter dans toute leur plénitude esthétique les ravissements que la musique, cet art divin, est capable de procurer. Quand cette fusion n'est pas perçue, ou quand cette assimilation n'a pas lieu ; quand mesure et rythme se tournent le dos et chevauchent chacun de son côté; quand les notes fortes, les thésis, qui délimitent les mesures, ne coïncident pas avec les notes fortes, avec les ictus qui délimitent les rythmes; quand le lien qui doit unir indissolublement mesure et rythme est rompu, l'unité se disloque, se désagrège, l'idée s'en échappe : « on bâtonne la mesure machinalement », dit Liszt, mais aussitôt l'âme subit des tiraillements, des malaises; rincompréhcnsible et l'obscur envahissent notre cerveau; le sens et l'esprit disparaissent de la musique et ne laissent place qu'à un plaisir purement sensuel!

11 est facile de se procurer la preuve de ce que nous avançons ici. Changez la mesure de quelques morceaux correctement écrits ; remplacez la mesure à 2 tenqos par celle de 4 temps, la mesure 6/8 par celle de 3;8 et vice versa; mettez un chant à 4 temps en mesure à 3 temps au moyen du déplacement des barres de mesure ; chantez un air au rebours, en reculant de la dernière à la première note, et vous verrez qu'il n'a pas de sens; de suite clarté, idée, intelligibilité en disparaîtront. Pourquoi ? Parce que thésis et ictus tombent au hasard sur des notes sans importance, ni métrique, ni rythmique ; parce que aucun lien, aucune force logique et attractive ne les dominent et ne les disciplinent.

Donc, il y a des mesures bonnes et des mesures mauvaises, fausses. Mais dire a priori que telle mesure est bonne, que telle autre est mauvaise, c'est affirmer une loi supérieure ; c'est reconnaître un principe auquel il faut se conformer, sous peine de mal faire ; c'est s'incliner devant une nécessité.

Comment et où trouver celte loi? Ce n'est ni impossible, ni même difficile.

Connaissant le rôle et l'importance de la force de V accent qui résulte delà concordance entre la mesure et le rythme, nous n'avons donc qu'à chercher la cause de ce phénomène : les principes en découleront d'eux-mêmes.

Page 4 et page 51 du Rythme musical, nous avons affirmé que la dernière note d'un rythme, d'une période, d'une phrase musicale doit tomber au commencement de la mesure, sur le temps fort. Pourquoi ? Voici l'explication physiologique et psychique de cette nécessité, dans laquelle réside, selon nous, la base de toute la science, de toute la théorie du rythme musical.

L'homme naît avec des penchants esthétiques ; il porte en lui le sentiment du beau, le besoin de mesure, de régularité, d'ordre, de svmélrie. La nature lui

Page 1