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Un premier fait se révèle très vite : la supériorité masculine, en calcul mental, est presque constante et souvent considérable. Comment concilier ce fait nouveau — non pour les instituteurs cependant — avec la supériorité féminine plusieurs fois déjà constatée pour l'attention en général? Ceci ne suffit-il pas pour poser la question : Existe-t-il une attention ou des attentions, comme cela s'est produit pour la mémoire? Le complexus de Ribot paraît de plus en plus complexe! Ne désespérons pas cependant d'en trouver l'explication grâce à l'analyse psychogénique prudente et patiente.
Toujours fidèle à la méthode de comparaison des résultats, par âge et par sexe, examinons tout d'abord le comportement d'après le sexe dans chacune des trois espèces différentes d'épreuves.
Pour la rapidité du rappel des notions simples déjà mémorisées, les garçons dominent les filles. Leur gain dépasse sept secondes en moyenne. La différence est surtout sensible au CM. (ire année), pour s'atténuer et même changer brusquement de valeur immédiatement après. Au O.S. comme au C.G., il n'existe plus de différence sexuelle appréciable. Nous pouvons donc en conclure que, pour le déclenchement rapide de l' attention-mémoire ou plutôt de l'attention imagée (puisqu'il s'agit, en somme, dans cette épreuve, d'un rappel d'opérations déjà faites et tributaires surtout de l'imagination visuelle), les garçons, plus précoces que les fillettes jusqu'à la période prépubertaire, sont ensuite rattrapés par elles. Ce premier résultat, calculé dans le temps et non comme les précédents, diffère de ceux-ci. Le caractère numérique et précis de l'épreuve est plus favorable au comportement masculin.
La deuxième série de questions appartient au schématisme.
Il faut, en effet, non plus évoquer des images toutes faites, mais créer des opérations nouvelles par l'association simple et analogique de données bien acquises. Le comportement masculin se montre encore ici beaucoup plus rapide que le féminin. La différence est presque de l'ordre du simple au double. Sa courbe offre une ressemblance frappante avec la précédente. Elle atteint également son maximum au CM. (ire année) pour décroître brusquement, changer de valeur au C.S., mais remonter en faveur des garçons, au C.C., d'une manière sensi-
ble. Les fillettes, par conséquent, — sauf, chose curieuse, pendant la crise pubertaire, — semblent encore ici moins bien douées que les garçons pour l'attention schématique Ce fait confirme nos hypothèses antérieures à ce sujet.
Venons enfin à la troisième épreuve. C'est celle qui permet de juger le mieux du travail personnel des sujets, comme de leur degré d'évolution, puisqu'elle oblige à interpréter, pour la première fois, des principes acquis, mais non encore appliqués de la sorte. Elle s'adresse à la forme conceptuelle et supérieure de l'attention, car elle n'est plus une simple association analogique, mais un raisonnement qui fait appel à l'imagination également conceptuelle ou créatrice.
Pour la première question, les garçons doublent encore presque les filles. Mais la question suivante n'accuse qu'une différence de trente-deux secondes entre les deux sexes, soit environ un tiers en plus de temps pour les filles. Voyons les résultats comparés par cours. C'est encore au CM. (ire année) que le maximum de différence est atteint. Le renversement de valeurs se produit encore, mais plus tôt que précédemment, dès le CM. (2me année). Si les deux questions du C.S. se compensent, la supériorité masculine fait place à la féminine, d'une manière très nette, au C.C.
Tout ceci montre, une fois de plus, l'importance considérable de la période pubertaire pour le comportement C'est toujours un recoupement intéressant. Mais la notion nouvelle, révélée par les tests de calcul mental, est plus intéressante encore. Les filles paraissent vraiment plus tardives que les garçons dans le développement de la forme supérieure de l'attention. Il est typique de voir, en effet, qu'elles ne rattrapent les garçons qu'à n ou 12 ans pour l'évocation analogique des images d'opérations mentales; qu'elles ne les égalent que momentanément et pendant la période pubertaire, pour l'évocation schématique, qu'elles n'atteignent enfin leurs concurrents que, vers la douzième année, pour l'adaptation vraiment conceptuelle. Il est vrai qu'elles les dépassent ensuite. Mais il existe, avons-nous dit déjà, une part d'imagination conceptuelle ou créatrice dans cette troisième épreuve, plus personnelle que les précédentes, et susceptible de favoriser les jeunes filles, sinon les fillettes.
Ce test de calcul mental a permis, tout en vérifiant des résultats importants acquis déjà, mais jamais trop vérifiés, d'éclairer tout au moins d'une lumière nouvelle notre analyse de l'attention. Celle-ci perd de plus en plus son caractère traditionnel de faculté distincte et unique. Elle varie qualitativement et change de modalité. Elle paraît s'adapter comme un coefficient personnel aux aspects successifs de l'activité psycho-sensorielle. De même qu'il est facile de distinguer expérimentalement, et par simple introspection, l'existence d'une forme d'attention qui est visuelle, d'une autre qui est auditive, souvent alliées et parfois antagonistes (le mélomane ferme les yeux pour mieux entendre l'orchestration d'un opéra, et le cinématographe intéressant empêche de suivre les musiciens); de même on peut distinguer l'attention olfactive, la gustative qui la complète et la provoque, la dactylésique1 qui perfectionne le geste qui palpe, la kinesthésique dans la gymnastique ou l'équilibre, et la cénesthésique, exaspérée dans l'angoisse ou le désir.
A ces formes, encore insuffisamment connues de l'attention sensorielle, faite d'adaptations physio-psychologiques spécialement organiques, on doit ajouter, sinon superposer, une deuxième modalité psychique, celle que nous venons d'analyser dans ces derniers tests. Elle serait dite : « globale » ou <( conceptuelle » et répondrait assez exactement, ainsi « devenue )>, au sens classique du terme, c'est-à-dire à l'attention complète de l'adulte éduqué.
Les épreuves dont nous venons de parler avaient permis d'observer encore les attitudes caractéristiques des sujets au travail. Il ne s'agit pas ici de l'attitude mentale que nous étudions ailleurs, après Marbe et Binet, mais de manifestations physiologiques typiques. Les enfants de 5 à 9 ans sont caractérisés par les réflexes visuels : mouvements des paupières ou des globes oculaires d'abord, des pupilles ensuite : ce qui per-
1. Nous expliquons plus loin ce nouveau ternie que nous justifions dans un chapitre spécial.
met de suivre d'assez près l'évolution du dynamisme sousjacent. Puis apparaissent les phénomènes kinesthésiques et vaso-moteurs : tremblements, rougeur, dyspnée. Les réflexes auditifs dont la parole est l'optimum paraissent enfin jouer un rôle prépondérant ou tout au moins indispensable dans la schématisation et la généralisation. On reviendra sur cette donnée expérimentale conforme aux travaux de M. H. Delacroix (Le langage et la pensée) , dans la dernière partie de cette étude.
Les grands élèves (adolescents) adoptent des attitudes synthétiques qui montrent encore l'évolution des synergies inconscientes et subconscientes : immobilité, raideur musculaire, yeux clos. Notons à ce sujet, que le jeune élève, pendant l'enfance, lève les yeux au plafond quand il cherche une réponse, tandis que, plus tard, son regard, dans les mêmes circonstances, reste horizontal, fixe et vague.
Tout cela nous permet, peut-être, d'esquisser comme suit le processus ontogénique de l'attention scolaire :
i° Phase primitive et inconsciente des adaptations organiques élémentaires (kinesthésiques et cénesthésiques).
Elle comprend les mouvements rythmiques de la digestion, respiration, circulation; la formation des anastomoses, l'adaptation des sphincters, etc.
2° Phase des adaptations sensorielles subconscientes.
Période monoperceptive discontinue. Formation des images simples.
3° \ction synergique associative.
Période des images complexes et évoluées.
i° Schématisation conceptuelle simple.
5° Aptitude à l'idéation, subordonnée à la formation complète du schématisme attentionnel.
Ces périodes essentielles paraissent se suivre et se compléter, sans peut-être jamais s'exclure ni disparaître complètement. A tout âge. en présence de circonstances nouvelles ou dans un milieu nouveau, l'homme doit se réadapter : ainsi pour et après la guerre, par exemple. Alors joue curieusement ce dynamisme subconscient que les psychologues ont trop aban-
donné aux psychiatres, et qui montre de quel formidable complexus est fait ce que l'on nomme intelligence.
Afin de montrer les liens solides qui rattachent nos expériences, ajoutons que ce que nous venons de dire complète nos analyses de types individuels. Le visuel primitif, même compte tenu de son évolution fatale, se révèle par le geste de clore ou voiler ses yeux. La synergie kinesthésique, chez lui, reste indispensable à l'inhibition. Cette synergie se manifeste également chez l'auditif de base qui bouche ses oreilles pour mieux étudier. Les saccades rythmées, signalées plus haut, caractérisent le kinesthésique primitif et rappellent les mouvements du bébé de sept mois pour s'endormir en se berçant lui-même, puisque le sommeil est le type de l'inhibition majeure. Les gustatifs se révèlent par les mouvements convulsifs de déglutition, assez rares. La pâleur, la rougeur, les troubles cardiaques et respiratoires décèlent le cénesthésique.
Enfin, sans anticiper sur des conclusions que nous croyons prudent de réserver encore, en toute indépendance de pensée, nous pouvons cependant souligner la valeur d'attente de la confrontation des courbes sexuelles à tout âge, dans ce dernier test de calcul mental. Il semble, puisque les filles qui paraissaient auparavent plus attentives, l'ont été beaucoup moins dans cette dernière expérience, qu'il existe deux modalités différentes d'attention, non plus seulement quant à la forme d'activité, — sensorielle ou psychique, — dont l'attention est, comme nous venons de le dire, un « coefficient », mais encore quant au point de vue bien différent du but poursuivi. Sous cet aspect nouveau, qui ramène à l'orientation psychique de Binet, en somme finaliste dans le sens moderne du terme ou, si l'on préfère, de tendance personnelle et créatrice à la fois, on peut distinguer : l'attention perceptive ou conceptuelle qui s'applique au fait présent afin de l'étudier, de l'acquérir; et l'attention réflexive qui permet à la mémoire d'évoquer les acquisitions passées. On pourrait les qualifier ontogéniquement de « primaire » et « secondaire » si l'on veut. Leur seule distinction nous importe actuellement.
Les premiers tests ont mis en jeu la première de ces deux modalités. Dans le travail de discrimination, de recherche ou d'étude, le comportement féminin a souvent prouvé sa supé-
riorité. Il semble bien que les filles, à tout âge, sous la seule réserve du temps d'adaptation, sont supérieures aux garçons pour l'attention spéciale que nous nommons provisoirement « primaire ». En revanche, pour la forme « secondaire » de l'attention, celle qui s'applique à l'évocation de tous les souvenirs comme à leur élaboration créatrice, le comportement masculin se montre supérieur, du moins presque toujours et surtout pendant la période prépubertaire. Les filles, nous l'avons remarqué, ne compensent momentanément leur infériorité sur ce point que grâce à la supériorité de leur imagination. Mais qu'est donc celle-ci, dans l'analyse intégrale qu'il faut bien aborder enfin, sinon une forme active de l'image mentale? La supériorité féminine, établie surabondamment déjà dans le domaine imaginatif, réapparaît donc simplement semble-t-il, sous cet aspect psychique. Mais l'origine, en partie physiologique, reste bien visible à l'œil averti. L'époque pubertaire proprement dite, qui caractérise si nettement la transformation profonde du comportement féminin à l'égard des modalités conceptuelles de l'attention, complète évidemment le dynamisme cénesthésique de l'enface. Franchissant, elle aussi, les étapes que nous avons délimitées, mais avec un rythme différent de celui des garçons, les fillettes évoluent selon une courbe analogue. C'est l'apport cénesthésique total de la puberté qui semble bien déclencher alors ce dynamisme spécial de l'évocation des images mentales. Ceci est d'autant plus vraisemblable qu'une cénesthésie excessive (hystérie) provoque non plus l'évocation simple, mais une véritable résurrection intégrale de tout le processus primitif : c'est alors l'hallucination.
Il subsiste évidemment des obscurités et des lacunes que nous n'avons pas la prétention de dissiper ou de combler à nous seuls et dont nous nous excusons, dans ce premier travail d'ensemble sur la genèse de l'attention scolaire. D'après Vitali et Flechsig, le cerveau féminin se complète plus vite que le masculin. A 16 ans pour les jeunes filles, et à 18 seulement pour les jeunes gens, l'encéphale est ordinairement complet. Anastomoses et myélinisation se perfectionnent encore bien après. Ici encore, faisons appel aux histologistes et autres savants spécialisés en la matière, car leurs précisions seraient
d'un grand secours. A leurs découvertes sont subordonnées les recherches futures. Remarquons simplement que la précocité féminine, dans la croissance neuro-cérébrale, ne provoque pas une précocité intellectuelle générale. Il existerait donc autre chose dans le psychisme.
On connaît les expériences d'Yves Delage à son laboratoire maritime de Roscoff : elles montrent, chez l'oursin, l'influence curieuse du sodium sur la création du sexe masculin. Les expériences non moins curieuses de Fredericz, à l'Université de Liège, à propos de l'action antagoniste du sodium et du potassium sur le sympathique et le grand nerf vague des grenouilles, permettent d'espérer beaucoup de la biochimie, comme de la physiologie, pour un nouveau progrès de la psychologie expérimentale. Les éducateurs ont besoin de lire et de se tenir au courant du mouvement scientifique.
x - ANALYSE SENSORIELLE