‹ L'analyse psycho-sensorielle et ses applications a l'education integrale. --Chapitre 59 sur 83 · EXPÉRIENCES A L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES A L'ÉTRANGER

Grâce à M116 Antipoff, un certain nombre d'institutrices des pays étrangers ont connu notre méthode d'analyse psycho-sensorielle, à l'Institut J.-J. Rousseau, de Genève, toujours accueillant aux initiatives des éducateurs du monde entier. L'institutrice de Vencio (Tessin) organisa des promenades-tests semblables aux nôtres, en mars et avril 1927. Elle a bien voulu nous envoyer quelques comptes rendus avec ses annotations et remarques personnelles.

A sa première promenade, participaient k garçons et k fillettes de 9 à 11 ans; à la seconde, k filles et 5 garçons de 12 ans, 10 garçons et 10 filles de i3 ans, 5 garçons et 8 filles de \!\ ans. Innovation intéressante : certains enfants ont assisté à deux exercices et l'on a confronté les deux catégories de résultats.

Voici le rapport de cette institutrice, que nous remercions encore ici :

« i° Les tests ont été faits dans une école mixte d'un village du Tessin, sur des écoliers de 9 à \!\ ans. Les sujets sont presque tous enfants de paysans et d'ouvriers.

» 20 Les promenades ont été assez longues, ce qui aurait, d'une certaine façon, faussé les résultats de l'expérience; car la technique proposée par l'auteur des tests, indique une étude faite sur des rédactions exécutées après de courtes promenades.

» 3° On peut pourtant faire les remarques suivantes :

» a) Le contenu du cycle intellectuel et moral augmente avec l'âge;

» b) Chez les petits, c'est bien le type sensoriel qui prédomine; et, dans celui-ci, la kinesthésie et les sensations visuelles ont la prédominance. Dans cette expérience, on a re-

marqué une forte proportion de ces manifestations dans les âges successifs aussi. Cela dépend peut-être du fait que la promenade a été trop prolongée.

» 4° La classification est toujours très subjective et on se trouve devant plusieurs difficultés :

» a) Par exemple, faut-il placer dans la kinesthésie chaque phrase qui contient un verbe indiquant un mouvement?

» b) Comment classer les expressions comme :

» — J'étais fatigué...; Je me suis reposé, etc.?

» J'ai ajouté une rubrique sous le titre de : « Sensations organiques »;

» c) Jugement faux. Est-ce qu'il faut classer ainsi les jugements qui sont faux dans la forme seulement, c'est-à-dire quand le sujet, n'ayant pas à sa disposition un vocabulaire suffisant, emploie un nom impropre?

» d) Est-ce qu'il faut classer, parmi les volitions, les actes de volonté non exécutés par le sujet, mais indiqués dans les compositions?

Remarques générales sur le test.

)> La comparaison entre les observations faites sur les élèves et les résultats de l'analyse des tests, montre que la méthode peut servir de moyen très utile pour la connaissance des tendances des enfants. Il faut surtout qu'elle soit appliquée d'une manière très régulière et répétée plusieurs fois sur les mêmes sujets.

» L'appréciation devient très subjective, même si on cherche de toute bonne volonté à se conformer aux prescriptions générales de la technique de l'expérience. Il faut donc que le3 tests soient analysés par le même expérimentateur afin de donner le plus d'unité possible à l'examen.

)> La méthode peut servir d'excellent moyen pour étudier les sources d'intérêt des enfants, leurs tendances, leurs défauts d'appréciation et d'observation; comme moyen enfin de marquer leurs progrès. »

Ces conclusions de l'institutrice de Vencio correspondent souvent à nos propres remarques et nous en sommes heureux. Mais nous voulons profiter surtout des réserves ou critiques; et c'est pourquoi nous saisissons ici l'occasion de préciser certains points de notre méthode en répondant au rapport que l'on vient de lire.

i° Il est exact qu'un exercice d'observation trop riche ou prolongé risque de fausser les résultats de l'analyse, au début du moins et surtout chez les jeunes écoliers. Il convient de commencer par des exercices très simples et classiques, des leçons de choses, ainsi que le préfère, non sans bons arguments, M. François Sarrieu, afin d'obtenir une formule ou un diagramme simple, réduit peut-être même, mais sûr. La première promenade-test peut fort bien avoir lieu dans la cour de l'école; la seconde, dans les environs immédiats, de manière que la surabondance d'objets ne trouble pas le sujet. La capacité d'observation de celui-ci reste ainsi ménagée et progressivement délimitée. Notre évolution s'efforce, toujours à l'exemple d'Alfred Binet, de n'être pas brusquement quantitative, immédiate et absolue, mais aussi souple que possible, qualitative également. Son allure est celle d'une approximation de plus en plus étroite. Les premiers résultats ainsi sérieusement établis, il importe de ne pas être le prisonnier d'opinions toutes faites qui prétendent fixer a priori les capacités et modalités de sensations, perceptions et conceptions de chaque âge ou de chaque sexe. Il convient d'éviter de prendre pour base ce qui est le but essentiel des recherches. Avec prudence, mais sans jamais manquer de curiosité hardie, il faut essayer de mieux préciser ce qu'on a établi déjà et tâcher surtout de bien voir si certains sujets n'échappent pas aux limites ou frontières de la psychologie classique ou moderne, et pourquoi. Il importe moins encore de découvrir que de vérifier dans le domaine souvent vierge de la psychogénie.

2° Nous approuvons également les alinéas a, b, du paragraphe 3. Quant au suivant, il ne nous surprend pas. Combien de fois, dans nos inspections de classes trop éloignées de Luchon pour que les maîtres assistent à nos réunions mensuelles et se

tiennent bien au courant de nos expériences, n'avons-nous pas entendu les mêmes questions. Elles s'expliquent fort bien puisqu'il s'agit, non pas seulement d'un nouveau test, mais encore d'un procédé inédit de notation analytique. C'est très simple cependant; la meilleure preuve en est fournie par un personnel de plus de 4oo maîtres ou maîtresses déjà entraînés, comme par cette institutrice suisse qui, dès la première tentative, obtient des résultats intéressants et suffisamment exacts dans l'ensemble.

Nous ne nous dissimulons pas cependant que des progrès sont encore possibles et souhaitables; on peut les espérer d'une collaboration de plus en plus large. Il faut préciser notamment, autant que possible, la terminologie. Ce travail de vocabulaire n'est pas inutile, car le nouveau dictionnaire d'André Lalande, bien que précieux au philosophe, ne donne encore que demi-satisfaction aux psychologues scientifiques. Précisons donc :

Oui, il faut classer dans la kinesthésie tout verbe exprimant une action. Dans les descriptions d'enfants et même d'auteurs connus, la différence est très sensible et visible entre les contemplatifs et les êtres d'action. Le style de ceux-ci est beaucoup plus riche en verbes. S'il est vrai que la doctrine de l'inaction boudhique ait pour conséquences, selon certains, de rendre l'emploi du verbe de plus en plus rare dans les langues d'Extrême-Orient, ce fait viendrait appuyer notre opinion. La psychologie comparée surtout par les idiomes, devrait être beaucoup plus étendue et suivie.

Exprimer une sensation de fatigue ou un désir de repos, c'est simplement de la cénesthésie prévue dans notre nomenclature. Il est donc tout à fait inutile d'ajouter une rubrique de u sensations organiques », encore une fois.

La question posée pour le jugement est importante et délicate. Nous comprenons fort bien que l'enfant jeune se heurte, même après avoir bien senti, observé, compris peut-être même, à la difficulté de s'exprimer. C'est précisément pour essayer d'éliminer ce facteur verbal, surtout dans le jeune âge, que nous avons fait intervenir le dessin libre qui complète utilement les comptes rendus, ainsi que celle du modelage qui précise la valeur de cette synergie sensorielle que nous proposons

de nommer « dactylésie » et qui fera l'objet du chapitre suivant. Mais ceci dit, il paraît impossible, du moins actuellement dans notre test, d'annoter autre chose que ce qu'a dit ou écrit l'enfant. Une expression fausse doit normalement déceler une erreur de jugement ou une confusion de mots équivalente. Il importe donc de la noter comme telle. Cependant n'oublions pas les conseils de Binet sur l'interprétation introspective qui doit accompagner et compléter tout examen de test. Il sera souvent facile, en interrogeant l'enfant, de voir à quoi se réduit exactement son erreur. Analyser souvent le compte rendu en présence de son auteur, et en tête à tête avec lui, reste le procédé particulièrement fécond.

L'étude du vocabulaire enfantin semble absolument indispensable à une psychogénie scientifique et complète. Indépendamment de sa nécessité presque inévitable comme moyen subjectif d'expression et objectif d'investigation, le vocabulaire permet, croyons-nous, de mieux analyser la progression de la schématisation psychique, substrat de l'abstraction et de l'idéation supérieure, ainsi que nous essayerons de le montrer, plus tard, en nous aidant d'un très consciencieux relevé de M. Jean Sarrieu, instituteur au C.C. de Luchon.

Considérons maintenant les manifestations de la volonté. Dans un travail écrit, l'enfant ne peut que rappeler des actions ou des actes passés, des désirs et de virtualités d'actions à venir. Toutes ces expressions comptent à la rubrique « volonté). Elles sont importantes pour le troisième cycle, si déficient, même après la puberté, comme on vient de le voir dans les diagrammes d'après Lasoursky.

On a suffisamment insisté, dans cet essai, sur les difficultés de la notation et la nécessité de la confier, autant que possible, au même correcteur, pour se dispenser d'insister de nouveau sur ce point. N'exagérons pas cette difficulté d'ailleurs. Les nombreuses expériences et enquêtes faites, avec nous, par des personnes très différentes et sans contact, permettent d'affirmer que la méthode d'analyse psycho-sensorielle est des plus sûres. Si elle évolue encore loin de la perfection que nous souhaitons nous-mêmes, elle offre l'avantage de ne pas rompre avec les procédés scolaires, ce qui importe pour les novices, maîtres ou élèves. Avec elle, le temps de préparation ou d'initiation est des plus réduits.

Son annotation ressemble aux corrections habituelles de style; elle se lit et se décompte facilement, sans intervention compliquée de pourcentages, de percentiles, de médians, etc., qu'il est préférable d'abandonner aux spécialistes. Enfin, la terminologie que nous avons adoptée, tout en étant assez complète et conforme aux données les plus récentes de la psychologie qui se fait, nous paraît assez sobre et simple. Elle a été vite acquise par de nombreux adeptes qui n'avaient étudié que l'ancienne psychologie.

C'est de tous les éducateurs que nous espérons son progrès; c'est pour eux surtout qu'elle est faite.

xvi. - LA DACTYLESIE

Tous ceux qui sont au courant des progrès réalisés dans les écoles maternelles, grâce surtout à Mme Pauline Kergomard, inspectrice générale et plus encore animatrice, à ia fin du siècle dernier comme au début de celui-ci» sont convaincus de l'influence considérable du travail manuel bien compris sur la première éducation puérile. Si J.-J. Rousseau insiste pour que son Emile apprenne un métier, c'est pour qu'il soit capable, le cas échéant, de gagner son pain. Alfred Binet, vers la fin de sa vie, alla beaucoup plus loin, puisqu'il put, grâce au travail manuel, rendre plusieurs enfants anormaux capables d'attention et, par conséquent, d'apprendre à lire et à écrire. La valeur primordiale de l'activité manuelle en éducation est donc suffisamment démontrée actuellement. Maria Montessori, dans sa Pédagogie scientifique, insiste aussi, avec preuves à l'appui, sur l'importance, voire l'indispensabilité de l'occupation manuelle spontanée et librement choisie par le tout petit, pour la genèse de l'attention, condition absolue de tout développement intellectuel. Enfin, l'exemple extraordinaire de l'Américaine sourde-aveugle-muette, Helen Keller, qui, grâce à ses doigts seuls, est parvenue à tout comprendre et à subir les examens les plus difficiles, réalise le beau titre d'Edouard Estaunié : L'infirme aux mains de lumière. Ce mystère s'éclaircit quand on songe que des régions du cortex correspondent spécialement à chaque partie de nos mains. Comprendre a bien pour véritable racine : prendre; le symbolisme de certains mots est une preuve de l'intuition subconsciente des observateurs du passé qui les ont créés. Ajoutons enfin que des travaux tout récents révèlent aux personnes averties, le rôle important de la sensibilité cutanée dans le franchissement du

seuil du conscient par les processus de la douleur. Cela pourrait expliquer aussi le déclenchement attentionnel1.

Toutes ces considérations ajoutées aux observations constantes de jeunes enfants, depuis une vingtaine d'années, nous ont incité à faire étudier méthodiquement l'activité manuelle, en 1926-1927, au Cercle de Luchon. Quand la preuve nous a paru faite de l'existence comme de la grande importance de cette synergie spéciale du tact et de la kinesthésie conjugués, affinés et multipliés dans cet admirable appareil d'investigation qu'est la main humaine2, nous avons cru devoir lui donner un nom : celui de dactylésie.

La méthode de travail en collaboration progressive, déjà connue de nos lecteurs, a été encore appliquée ici : exposé préalable de nos observations, réflexions, hypothèses; discussion libre du tout; élaboration commune d'une première série de tests; expérimentation conjuguée, adaptée et comparée dans quatorze classes luchonnaises; analyse et discussion en commun des premiers résultats ainsi obtenus; essais personnels de discrimination de la dactylésie avec ou sans vision; reprise et perfectionnement des premiers tests; enfin analyse, par le même jury mixte et autorisé, des résultats : telles sont nos références de méthode.

I* Test François Sarrieu.

Nous avons donné le nom de notre secrétaire au premier test de dactylésie parce que cet expérimentateur habile a imaginé le premier objet à faire palper et modeler. On comprend que, si l'enfant a les yeux bandés quand on lui présente l'objet à reproduire et peut simplement le palper, le rôle de la dacty-

1. V. surtout au début de la p. 184, l'étude très complète de G. Dumas, sur La douleur et le plaisir (Rev. phiL, 1929), où les recherchée de Piéron, en particulier, sont remarquablement interprétées.

2. La main des singes les plus évolués est moins parfaite. Ainsi le pouce du gorille s'oppose mal aux autres doigts, comme chez le tout jeune bébé.

lésie dans l'observation peut fort bien s'analyser. De même, en laissant voir sans palper ou voir en palpant, il est facile d'étudier le rôle particulier ou synergique de chaque sens, toujours dans la perception. Mais comment vérifier celle-ci autrement que par son objectivation réalisatrice? Le modelage vient compléter le dessin et remplace l'explication verbale dont le tout jeune écolier est incapable. Même dans ce deuxième acte, il est possible de pousser assez loin l'analyse des éléments physio-psychiques en faisant modeler tantôt les yeux ouverts, en synergie complète VKD et tantôt avec les yeux bandés, à l'aveugle, afin de mieux étudier encore la dactylésie. La kinesthésie est ici constante.

M. François Sarrieu fit remarquer qu'il importait de faire palper aux enfants, yeux bandés, un objet inconnu afin d'éviter l'intervention automatique de l'image visuelle qui conditionnerait fatalement la dactylésie. C'est pourquoi il fit une planchette de bois, d'un décimètre carré environ, dont le recto présentait quatre silhouettes en relief : un poisson, un oiseau, un homme et une poire, sans proportions réciproques, avec un trou au centre et une petite couronne de caoutchouc dans chaque coin. Cette face principale est reproduite en tête de la planche P. Le verso offrait quelques clous à tête ronde, placés symétriquement.

Comme d'habitude, le test fut présenté sous l'aspect d'un exercice ordinaire de modelage avec des variantes de préparation qui amusèrent les enfants. D'ailleurs, à l'école maternelle, des exercices de palpation à l'aveugle sont classiques; ils ne surprirent donc pas nos sujets, élèves ou anciens élèves de ces écoles. Pour la première épreuve, la planchette ne fut pas montrée. Les enfants la palpèrent seulement à loisir, les yeux bandés soigneusement avec des rondelles d'ouate maintenues par un mouchoir.

Il y eut donc deux sortes de modelage : la première après ce mode exclusivement dactylésique de perception; la seconde après observation complète de l'objet, les yeux ouverts.

Voici le plan commun d'analyse et de questionnement qui servit de base aux tableaux suivants. M. Abadie voulut bien s'en charger et y apporta le plus grand soin.

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