CONCLUSION PROVISOIRE
1° Quelques précisions utiles sur la genèse de la cénesthésie.
Après avoir imposé à nos lecteurs le détail, souvent fastidieux, mais indispensable à l'exposé comme à la justification de notre méthode, de tous ces tâtonnements, on nous permettra d'en tirer une première conclusion que nous ne considérons d'ailleurs que comme provisoire. Nos travaux continuent, en effet. Notre contact quotidien avec les éducateurs et leurs élèves peut nous amener à faire des constatations qui nous obligeront, peut-être, à modifier ce qui va suivre. Mais après vérification nouvelle par test général portant sur neuf cantons, dont huit nouveaux, cette année, nous pouvons maintenir ce qui suit.
Tout d'abord, il importe de fournir les précisions que nous annoncions, au début de cet ouvrage, sur la cénesthésie.
On nous a reproché — M. Nicolas Roubakine, de Lausanne, particulièrement — de ne pas préciser suffisamment notre acception de ce terme qui revient souvent dans nos explications. Nous nous sommes basé sur les définitions classiques de ce nom, telles qu'on les trouve dans le nouveau dictionnaire de Lalande : Vocabulaire technique et critique de la philosophie, publié chez Alcan, en 1926 (tome I, p. no). Presque toujours nous employons ce terme dans les sens indiqués :
« Ensemble des sensations provenant des organes internes, de l'état de la circulation, de la nutrition cellulaire, etc. » Il est vrai que nous avons cru pouvoir compléter parfois cet
et caetera d'ailleurs prudent puisqu'il est suivi de la définition autrement étendue et profonde empruntée à Henle et à Ribot. Nous avons suivi l'exemple de Wundt sans nous permettre les conceptions métaphysiques de Goblot ou de Richet, en la matière. Il est facile de se rendre compte que l'hypothèse générale de Ribot sur le rôle essentiel de la cénesthésie dans la formation du moi, dans la genèse de la conscience, en d'autres termes, nous a semblé de plus en plus logique et fondée expérimentalement, à mesure que nos tests se complétaient. On a pu le constater déjà et l'on s'en rendra compte encore par la lecture de ce dernier chapitre1.
Il est nécessaire cependant de préciser davantage, si possible, ce terme si important, à cause de son acception étymologique imprécise et vague. La cénesthésie, c'est bien le sens organique interne; mais plus que tout autre sens peut-être, elle se complète, elle évolue, elle devient à mesure que l'ensemble organique du corps humain se développe et s'achève. Elle naît, chez le nouveau-né, de l'activité vitale la plus élémentaire; c'est là son état primitif et encore animal.
Depuis plusieurs mois, j'observe constamment, pour ainsi dire, une petite fille très normale, afin de mieux me rendre compte de cette genèse accomplie bien avant la période scolaire. C'est une révélation que nous apporte le bébé, dès ses premières semaines. Si les manifestations de faim ou de froid peuvent se rattacher à la sensibilité endodermique ou épidermique, celle dont Binet étudiait l'origine jusque chez les protozoaires, on s'aperçoit qu'une évolution humaine, particulièrement rapide et complexe, transforme et transmue même tout cela. Les métabolismes internes, tant qu'ils sont normaux, établissent un équilibre vital qui se manifeste par le sommeil calme ou une torpeur qui laisse les petits membres immobiles,
1. On peut rappeler ici l'opinion de Ch. Blondel tant dans le Traité de G. Dumas que dans le Journal de psychologie dn 15 mai 1927, à propos de la psychologie d'Auguste Comte.
Au point de vue de la documentation historique, toujours utile, il est bon de relire Wundt (I, 429), qui, dans sa définition de la sensibilité générale, pose les bases sûres de la cénesthésie et en suppose une origine qui anticipe remarquablement sur les découvertes physiologiques récentes. Ces sensations, dit-il, « sont liées à des état* déterminés de la composition du liquide sanguin ». C '1m fait prévoir Gley et sa théorie de la spécificité du plasma.
les yeux vagues, les traits divinement calmes du meilleur art grec.
Mais combien cet équilibre euphorique est fragile et fugace. Il dépend à la fois du milieu physiologique interne et de l'autre milieu, externe et complexe aussi. Les moindres variations de l'un ou de l'autre provoquent des réactions immédiates et souvent explosives, car nulle inhibition ne vient les freiner encore. La chaleur douce, la têtée, l'arrivée de la mère, des noms familiers vite connus, des sons doux et musicaux font naître des soupirs heureux, des cris de joie, des sourires ineffables. La joie comme la douleur ou la contrariété vive, le besoin impatient de sommeil en particulier, que tant de nourrices confondent avec la faim, provoquent des cris, des pleurs, des mouvements désordonnés.
Cette synergie initiale (CK) demanderait une étude plus approfondie. Te tout jeune bébé mérite d'autres observations plus systématiques et profondes. Mais ce n'est point notre sujet et nous sommes obligés d'abréger. A. l'aube de la vie humaine, paraissent donc déjà des activités conjuguées, un dynamisme complexe dont le facteur primordial n'est autre que la cènesthésie.
Le plus souvent, en effet, l'activité kinesthésique en résulte. Cependant, j'ai constaté plusieurs fois que ma fillette, dès le quatrième mois, souriait d'abord pour manifester ensuite une joie bru vante lorsque je faisais mouvoir ses jambes et ses bras par mouvements rythmés. J'ai même remarqué que le rapprochement des mains dans le geste d'applaudir provoquait la réaction kinesthésique agréable au maximum. La coïncidence mérite d'être signalée. Je continue de constater, eu effet, que les adultes peu éduqués conservent certaines de ces syncinésies émotives de la première enfance : ainsi le geste trivial de frapper des mains sur les cuisses pendant la grande joie, est fréquent chez ma fillette à 7 et 8 mois.
Il est délicat d'analyser le développement de cette synergie première sous l'influence des autres sens qui interviennent peu à peu en synergies de plus en plus complexes. La vue, dès les premiers jours, paraît être la source d'impressions agréables. Le nouveau-né cherche la lumière, par une sorte de tropisme sans doute, au début, mais aussi par suite d'un besoin qui offre vite des conséquences cénesthésiques. Dans les mois qui sui-
vent, les couleurs vives, rouge et bleu particulièrement, amènent le sourire, les cris de joie et sont le point de départ d'une attention visuelle marquée dès le septième mois.
L'ouïe, plus lente à se révéler, exerce bientôt une influence analogue, mais, de plus, curieusement inhibitrice au point de vue qui nous intéresse. C'est ainsi que les pleurs ou les cris de ma fillette ont été toujours arrêtés nettement par des chansons ou de vulgaires sifflements musicaux. Ce rôle inhibiteur se révèle encore par l'influence bien connue des berceuses, artistiques ou bien naïves, sur le sommeil que l'on considère aujourd'hui comme le type même de l'inhibition. C'est vers le sixième mois que l'intervention synergique de la vision et de l'audition sur la cénesthésie est vraiment nette.
Wundt nous servirait, si besoin était, à justifier notre conception synergique de la vue, de l'ouïe et de la cénesthésie1. Pour la seconde,* il est bon d'examiner maintenant son réflexe naturel qui est l'activité préverbale ou verbale, selon l'âge et l'état mental du sujet. Le son eu dans le timbre grave, quelles que soient ses modulations, semble traduire, chez les bébés de deux mois, l'état d'euphorie vague déjà décrit. Pour préciser, nous l'avons noté le cinquante-quatrième jour. Il devenait, par la suite, un reu grasseyant. On provoque la joie du bébé si l'on répète ces sons; ceci constitue une sorte de contre-épreuve en même temps qu'un rappel du réflexe conditionné de Pavlov.
A partir du soixante-dixième jour, le cri â devient hi et gagne en acuité.
Après le troisième mois, le bébé réagit émotivement, par cillements brusques et tressaillements musculaires (toujours la synergie fondamentale CK) à un bruit soudain, à une apparition brusque, au mouvement rapide d'un objet. Si le père élève la voix ou même simplement prend un ton grave pour parler d'affaires sérieuses, la fillette fait la moue puis crie d'effroi. Un visage sévère provoque la même réaction. La cénesthésie apparaît donc ici comme étroitement conditionnée par la vue et l'ouïe qui la déclenchent. Le déplaisir s'exprime maintenant par une diphtongue qui dérive du cri douloureux précédent : iaï.