I. Onv. cit.. I
Désormais la vocalisation progresse sous l'impulsion évidente de la cénesthésie. M. H. Delacroix a raison d'affirmer que le langage est d'origine émotive. Surtout le soir, après la têtée, le bébé commence de gazouiller. Les premiers cris joyeux s'entendent alors et les onomatopées naissent avec salivation abondante et modulations sifflantes. Chose curieuse : on dirait qu'il s'agit déjà d'un langage modulé, scandé par des gestes souvent expressifs, vers le septième mois. Ensuite, le bébé se complaît de plus en plus dans l'écholalie qui marque la fin de la période préverbale, et un schématisme spécial.
Notons en passant la naissance du jeu vers le sixième mois. Notre fillette qui contemplait déjà longuement un mouchoir à fines raies bleues ou rouges, et le roulait dans ses petites mains comme une poupée, le plaçait parfois sur ses yeux au moment de dormir. Un jour, spontanément, elle a feint de voiler ses yeux, paraissant dormir, puis l'a retiré brusquement et en riant. Le manège s'est ainsi poursuivi d'autant plus qu'il nous faisait rire et a recommencé dans la suite; on peut donc parler d'aube ludique à cette époque.
Les pleurs, dont nous avons indiqué la première apparition, ne sont fréquents et abondants qu'à la fin du quatrième mois. Le rire et les larmes se mêlent et se succèdent très facilement, sans raison apparente, ce qui semble indiquer une certaine homogénéité. Chez les émotifs adultes, il en reste quelque chose : ils pleurent de grande joie el ont parfois un rictus douloureux.
Signalons maintenant des manifestations nouvelles dont la préoccupation s'impose dans une étude analytique complète de la cénesthésie : d'abord le soupir. Quand ils ne sont pas la conséquence d'une crise de larmes, — et les premières, fort rares, n'apparaissent qu'à un mois et demi, — les soupirs suivent régulièrement les manifestations d'attention visuelle prolongée du bébé. Le bâillement qu'il faut considérer ensuite, indique, de bonne heure, la fatigue musculaire et annonce le sommeil favorablement conditionné par celle-ci. Le soupir semble révéler une fatigue neuro-cérébrale dont le siège, à la fois sensoriel et émotif, pourrait fort bien être le thalamus dont l'importance a été prouvée par H. Piéron et G. Dumas. Si l'attention de l'écolier est devenue, comme nous l'indiquerons bientôt, une attitude complexe, kinesthésique, sensorielle
et cénesthésique à la fois, les symptômes caractéristiques de distraction ou d'éclipsé d'attention que sont le bâillement et le soupir, nous permettent maintenant d'en mieux poursuivre l'analyse. Le premier révèle le relâchement kinesthésique et le second une réaction bulbaire, liée à la cénesthésie. Celle-ci paraît intimement associée à la respiration comme à la circulation.
Le rire a vibré, pour la première fois, chez notre fillette, une quinzaine après sa première larme, c'est-à-dire le cinquante-cinquième jour, presque en même temps que la vocalisation euphorique heu. Ce fut à la toilette du matin et au contact de l'éponge tiède et savonneuse, par déclenchement tactile, dont l'importance s'avère dans le chatouillement. Ce qui prouve encore le rôle essentiel des sensations épidermiques à cet âge, c'est que la mère a souvent provoqué le rire éclatant et répété, dans la suite, en embrassant brusquement sa fillette à l'épigastre ou dans le cou. En même temps, elle fait : hou, hou; et, nouveau rappel du réflexe de Pavlov, ce cri maternel suffit à faire rire le bébé. Moi, je n'y réussis pas du tout. La fillette distingue donc qualitativement les deux sons. Cependant elle rit avec moi tout aussi bien quand je l'élève à bout de bras pour la descendre brusquement ensuite. Ce second rire me paraît plus spécifiquement cénesthésique que l'autre.
Le mimétisme, dans tout ceci, joue un grand rôle. Le bébé sourit de voir sourire, toujours par manifestation réflexe motrice, où l'activité synergique visuelle joue un rôle prépondérant. C'est pourquoi les enfants élevés dans la tristesse en portent le stigmate toujours. Par suggestibilité aussi, l'influence cénesthésique se transmet et justifie cette remarque vulgaire.
Dès le troisième mois, rires et cris plus nombreux se succèdent. La kinesthésie, toujours intimemrnt liée, par réflexes immédiats à la cénesthésie, accuse des phénomènes de détente qui révèlent son rôle double : dynamogène et dérivatif par décharge ou élévation du seuil émotif comme l'explique M. G. Dumas dans une étude récente sur la douleur et les mouvements qu'elle provoque. Ceci servira, tôt ou tard, à une analyse indispensable de l'inhibition. Constatons simplement, pour l'instant, la continuation des manifestations d'origine
bulbaire. Après le soupir, étudié ci-dessus, apparaît, à cet âge, une accélération curieuse des mouvements des bras et des jambes, semblables à ceux de la nage sur le dos, et accompagnés de trois expirations bruyantes et profondes. Cette triple accélération du mouvement respiratoire, je l'ai observée chez une autre fillette du même âge. Elle a d'abord précédé le rire, puis, après le septième mois, elle manifeste toujours le désir vif d'un objet ou la joie intense de revoir une personne familière.
On voit combien devient vite complexe ce phénomène du rire dont Bergson n'étudie que la manifestation ultime chez les adultes qui, trop évolués comme lord Chesterfield, placent parfois leur dignité à ne rire jamais plus. L'origine du rire, ce n'est point dans Molière, ni Courteline, ni même Rabelais, qu'il faut la chercher, mais chez le petit enfant, à sa source pure. A cet égard d'ailleurs, comme à beaucoup d'autres, l'homme n'est qu'un enfant devenu; et son esprit, comme son visage, conserve, pour l'observateur sagace, ses traits fondamentaux.
Revenons au rire. Il apparaît originairement comme une manifestation kinesthésique d'un genre spécial qui doit intéresser l'ensemble musculaire du thorax ainsi que le diaphragme. L'activité du larynx, également spasmodique, en résulte. Le relâchement de sphincters, dans les cas excessifs, révèle l'absence d'inhibition adéquate. Son apparition brusque après une contention prolongée, un effort attentionnel exagéré, le prouve encore mieux chez l'écolier, dont le fou rire est pathologiquement excusable. En résumé, nous considérons le rire comme une distraction explosive et de caractère cénesthésique surtout.
La cénesthésie nous paraît évoluer ontogéniquement, grâce au progrès de l'inhibition et de la réflexion introspective, de l'inconscient organique primitif au subconscient émotif et à la perception claire enfin. Pour l'homme maître de soi, hautement discipliné comme l'entendait Nietzsche, de même que pour le psychologue moderne, il ne doit plus exister de ces états intraduisibles qui restent des moyens faciles de littéra-
teurs. La cénesthésie, comme toute chose, livrera peu à peu ses secrets à la méthode analytique et psychogénique.
Née de manifestations animales : de la faim, de la soif, du froid; dirigée tout d'abord par un instinct de conservation férocement aveugle, elle devient peu à peu, dans le creuset de l'émotion purificatrice, grâce au milieu familial et scolaire, sous l'action bienfaisante des synergies conceptuelles : sympathie, amitié, amour, dévouement et sacrifice. La théorie énergétique et dynamique de l'émotion, établie par Pierre Janet, il y a vingt ans, est universellement admise aujourd'hui. M. H. Delacroix ne dit-il pas ceci à propos de la compréhension, cet acte que certains considèrent comme purement intellectuel, sans alliance avilissante avec le sens organique :
<( Il est évident que le choc intellectuel s'accompagne d'un choc affectif et pour une raison double. D'abord, parce que le problème a, la plupart du temps, pour nous, un intérêt et une valeur et qu'il suscite, par sa nature, des réactions affectives. Ensuite, parce que le choc mental ne peut pas ne pas se répercuter dans toute la vie organique. L'éveil de l'attention, la mise en garde, en face d'un problème intellectuel, a toujours quelque chose d'un choc émotif. Le premier moment de l'attention, la surprise, « l'admiration », comme disait Descartes, est un véritable choc émotif1 ».
Ces pages profondes, que nous venons de relire, notre travail achevé, pour le vérifier, confirment donc nos hypothèses. Elles nous rappellent la grande joie des enfants qui viennent de trouver une réponse, vibrants plus qu'à un jeu, de l'exprimer au maître qu'ils aiment. Oui, la cénesthésie est primordiale, initiale, essentielle parce que sous-jacente à toutes nos paroles comme à tous nos actes. Elle est comme l'orchestration de la vie, que le vulgaire n'entend pas, mais qui renforce et magnifie tout. Dans les premiers cris du bébé, nous avons déjà vu le triple aspect cénesthésique de l'humanité cherchant le bonheur, puis jouissant de l'avoir trouvé, pleurant enfin de regret ou de dégoût après les désillusions inévitables. Ainsi, en éternel tryptique, la vie se déroule : aube, midi, crépuscule. La même nature impose ses lois à tout âge. Il n'est que des degrés.