‹ L'analyse psycho-sensorielle et ses applications a l'education integrale. --Chapitre 74 sur 83 · V. Delacroix, Le langage et la pensée, p · texte numérisé non relu

V. Delacroix, Le langage et la pensée, p

3. Dans la Revue philosophique (1903,, 597), Binet parlant d'une étude do Bagley dans Psycological Review, écrivait : « Le langage» qu il soit auditif ou moteur, joue un rôle important, à ce que je crois, dans la vie psychique de tout le monde.

» Le langage peut être l'élément principal de la pensée ou son élément accessoire; il peut, pour employer une comparaison, faire le chant ou 1 accompagnement. » ]S oublions pas son roie essentiel dans l'idéation sans image du même auteur.

schématisation auditive par l'activité verbo-motrice maintenant devenue majeure.

Il importe de signaler, à cette occasion, le rôle très important de cette activité synergique de l'ouïe et du larynx dans le passage graduel du babillage à l'écholalie et au psittacisme, tout ce mimétisme verbal subconscient de la première enfance, à l'activité aperceptive et consciente de la deuxième. Alors seulement, comme la célèbre infirme américaine, on s'aperçoit que chaque chose a un nom et qu'il y a quelque chose sous chaque mot. La vibration synergique éveille le passé. Elle fait naître la conscience psychologique.

Et c'est si vrai que, dans la suite, à des moments très divers de la vie, tel mot familier jusqu'alors machinalement prononcé prend soudain un aspect nouveau qui est son vrai sens pour nous, celui qui était profondément lié à notre pensée même. Cette identification que le bon professeur de littérature doit puissamment aider, et à laquelle une forme de cénesthésie est indispensable, comme dans tout fait de conscience, contribue à tresser le fil solide et continu de notre vie mentale, le symbole bergsonien de notre conscience psychologique. C'est pour cela que nous désignerons l'audition parune majuscule dans notre troisième formule psychogénique, car cette activité, synergique au premier chef, est devenue prépondérante même.

En résumé, ce troisième âge scolaire est celui de l'optimum du cycle perceptif-sensoriel. Les diagrammes nous ont montré que le goût et l'odorat eux-mêmes, manifestent alors faiblement leur existence. Nous croyons que ceux-ci jouent un rôle indirect, subconscient, par synergie, dans la fixation et le rappel des souvenirs. Les odeurs, comme les harmonies, participent si bien à certaines ambiances perceptives ou méditatives, qu'il suffit de leur retour fortuit pour provoquer, ipso facto, la renaissance intégrale du souvenir. Nous indiquerons cependant l'odorat et le goût, par des minuscules, afin de ne pas exagérer leur importance, qui reste toute relative. Quant au tact, nous l'impliquons dans la dactylésic, sa seule application scolaire. Nous obtenons ainsi :

VKD Ao g ... +sjq.

La première partie montre la synergie sensorielle à peu prés complète et majeure. La deuxième partie, encore mineure, est toutefois presque complète. Elle offre une double synergie conceptuelle suffisamment ébauchée, qui comprend, avec un jugement encore surtout visuel et spatial, — nous l'avons expliqué, — le sens quantitatif ou de précision (q), dont nous avons expliqué l'évolution dans l'espace puis dans le temps. Mais c'est encore une virtualité faible dont il convient de graduer l'emploi dans les classes.

L'attention se complète et se perfectionne. Elle évolue en quantité, plus soutenue, et en qualité, car elle devient capable de s'attacher aux abstractions élémentaires. Comment expliquerons-nous ce fait d'expérience pédagogique?

Les premières modalités sensorielles de l'attention se sont fortifiées avec l'activité perceptive des âges précédents. Elles ont agi par synergie de plus en plus complète et évoluée. L'accumulation des images, de mieux en mieux classées sous le conditionnement subconscient et permanent de la catégorisation spatiale, a provoqué l'élaboration de nouveaux schèmes : perceptifs, pour les percepts multisensoriels, puis conceptuels simples, c'est-à-dire encore spatiaux. Quant aux schèmes attentionnels, nous croyons en apercevoir la base et l'origine dans le dynamisme spécial et supérieur de toutes les synergies qui comprennent le facteur cénesthésique L'attention n'est-elle pas, à l'origine, la réponse du moi au garde à vous sensoriel? Sa lueur ne vient-elle pas nécessairement du foyer de la conscience? N'est-elle pas de plus en plus vive, de plus en plus continue, à mesure que ce foyer grandit, se complète, s'intensifie? Ne porte-t-elle pas l'empreinte personnelle de chacun? C'est là le caractère spécifique de la cénesthésie forcément individuelle, sous l'aspect si subjectif de l'intérêt pédagogique.

L'association des percepts, des concepts, des idées, dépasse l'automastisme mécanique, matériel de certaines doctrines superficielles. Il n'est pas de lien associatif sans effort spécial du moi, subconsH--; ou conscient, sans acte d'attention et de réflexion élémentaire ou supérieure, suggérée ou consciente, cryptique ou évidente. Voyons ici, en dehors de toute doctrine

métaphysique, la genèse probable de 1* attention. Gardons-nous cependant de l'affirmation catégorique des bâtisseurs de systèmes. La vérité sera toujours pour demain. Les liens associatifs, œuvre propre du schématisme attentionnel cénesthésique, toujours subconsciemment actif, paraissent être le point d'origine de l'élaboration vraiment psychique. Comme l'ont bien vu Binet et M. H. Delacroix, ces liens se révèlent déjà dans tout percept complet. Ils conditionnent tout concept et tout jugement. Si l'on nous autorisait à prendre à Kant certains termes lumineux de son ciel métaphysique, pour éclairer nos travaux terre à terre, nous oserions dire que nous voyons là l'origine première du monde nouménal. Celui-ci est-il transcendant au complexus organique de Ribot, ou simplement issu de celui-ci P La question dépasse notre compétence. Nous croyons devoir la poser toutefois, parce que nous voyons dans l'éducation nouvelle, toute la grandeur, toute la beauté d'une création spirituelle; l'acte spécifique et de plus en plus évolué, adapté, prévoyant, du sujet actif et pensant, qui ne se contente pas d'enregistrer passivement des impressions, mais réagit en fonction de chacune et dans la direction de ses fins propres. Un abîme sépare, en effet, l'acte spirituel et voulu, des réflexes misérables de l'aube humaine. Mais, dans l'ombre mystérieuse du fond de cet abîme, les mêmes causes parfois se retrouvent liées.

Tout ceci explique mieux les typçs de Binet et de ses successeurs. Les manifestations organiques premières de l'attention, selon leur préexistence ou leur prédominance, font les visuels, les auditifs, les moteurs ou kinesthésiques, les auditifs. Puis, par synergies visibles, d'autres types plus complexes et communs, en dérivent aussi; par exemple, les verbo-moteurs. Ces types ne sont pas définitifs; ils évoluent comme l'attention et son complexus sous-jacent, avec la formation du caractère, avec le moi, en un mot.

C'est pour cela que l'étude attentive de la première enfance offre une grande importance pour le psychologue qui essaie de progresser. On ne comprend pas encore assez, en France, la valeur de cette étude pour le problème actuel de l'orientation professionnelle. Les tests de la huitième année peuvent être plus révélateurs de la substance du moi et de bien des carrières

embrassées par vocation, que ceux qui viendront après1 La direction psychique, l'orientation psychique de Binet, il faut bien les voir ici d'abord sous leur aspect initial : celui de la perception (qui implique bien un jugement) et de l'activité sensorielle inhibée, donc gouvernée. La définition de David Hume mérite d'être transposée dans le domaine psychologique, ainsi que nous le disions pour Kant, comme d'autres aperçus géniaux de grands philosophes qui analysaient surtout leur moi, tout en édifiant des systèmes ou cherchant les causes premières. L'être pensant, la substance psychique, c'est bien, semble-t-il, un faisceau de sensations, à son origine du moins.

Qu'est-ce qui relie ces sensations en faisceau? Les schèmes. Telle est notre réponse expérimentale à la critique de Wundt contre David Hume.

Si les attentions primitives, sensorielles, sont de modestes adaptations organiques2, elles supposent déjà, encore une fois, pour la réalisation de l'impression vague et subconsciente d'abord, pour la perception claire, a fortiori, une attitude somatique, une adaptation neuro-cérébrale indispensable. C'est la raison d'être de l'éducation sensorielle, de la période d'initiation maternelle. Cette deuxième forme évolue. Après avoir été conséquence dans la perception directe, ne devient-elle pas cause dans le rappel de celle-ci? C'est alors qu'interviennent les faits de suggestion, vus, mais non expliqués suffisamment par Binet. Soit extérieure (ambiance, contigences, questionnement), soit interne (autosuggestion), la suggestibilité révèle ce déclenchement cénesthésique jusqu'ici mystérieux, de tout acte attentionnel, du plus simple au plus évolué. Elle tend l'être vers le non-être.

1. Le docteur Collin (Les enfants nerveux, p. 67) , montre, par des exemples cliniques, que le développement des aptitudes n'est pas d'origine corticale. Il serait donc subconscient, lié à l'activité du paléencéphale et chronologiquement antérieur à l'apparition de la conscience psychologique. Ceci expliquerait bien le caractère impulsif, non raisonné, de la vocation. Nous nous proposons d'étudier ce problème ultérieurement.

2. Nous suivons très volontiers Head quand il voit une première ébauche attentionnelle dans la « vigilance » dont le système nerveux spinal est déjà capable (inconscient).

APPLICATIONS PEDAGOGIQUES

On nous pardonnera de nous attarder ainsi sur ce problème que les psychologues ont souvent dédaigné et qui est de première importance pour nous, éducateurs. Il nous semble qu'ainsi analysé, sinon résolu, il peut être compris enfin des maîtres qui l'ignorent ou le négligent trop. Il n'est plus permis de se confier paresseusement au destin qui ferait capricieusement, comme dans la doctrine janséniste de la grâce, les doués et les déshérités intellectuels. Sans nier la part d'influence des dispositions héréditaires, dont l'empreinte marque le complexus physiologique de la base, surtout le plasma (v. Rabaud), nous les estimons d'importance souvent secondaire si l'œuvre éducative est intégrale. En revanche, l'importance de la première éducation apparaît beaucoup plus considérable qu'on ne le croit parfois. En effet, la formation méthodique et complète de chaque adaptation sensorielle d'abord, sans en négliger aucune bien entendu, forme une première étape. Puis l'éveil et le dressage rationnel des activités synergiques multisensorielles constituent une deuxième étape qui a pour résultat fondamental les premiers schématismes déjà définis. C'est de ce dynamisme schématique et synergique, que résulte le caractère même de chaque type, sa dominante comme ses déficiences; par conséquent, le premier aspect formel de ses aptitudes s'ensuit.

Que l'on veuille bien voir ici autre chose que la justification pure et simple de cet « enseignement sur mesure » dont nouB avons parlé longuement dans notre étude sur Binet, et dont M. Glaparède revendique chronologiquement la paternité. Les « types » nous imposent une préoccupation constante d'adaptation individuelle, surtout quant aux procédés. Mais la méthode psychogénique, avec les rythmes adéquats à chacun, peut être utile à tous. L'enfant, quelle que soit son origine, doit devenir normal et social. Défions-nous donc des utopies dangereuses de certains qui croient inventer parfois ce que le passé condamnait déjà, expérience faite à leur insu.

L'âge de 9 ans, chez l'enfant normal des deux sexes, est une frontière psychogénique et scolaire très importante. Il

marque le seuil d'accès, du premier cycle, perceptif-sensoriel, au second que nous proposons de nommer conceptuel, époque de formation de la conscience psychologique1.

Après avoir perçu et schématisé pendant ses quatre premières années scolaires, l'enfant de 9 ans peut concentrer son activité sur les deux sens majeurs du premier âge : la vue et l'ouïe, dans la plupart des cas. Si la kincsthésie et la dactylésie lui ont été indispensables pour la connaissance intuitive des choses, elles doivent passer au second plan maintenant, car il s'agit de connaître les rapports des choses entre elles. Ainsi l'abstrait se greffe ici au concret; plus précisément : le conceptuel au sensoriel-perceptif. Formé, modelé, anastomosé surtout par ses premières années d'activité perceptive et déjà schématique, le système neuro-cérébral devient histologiquement et physiologiquement apte a concevoir, élémentairement d'abord, bien entendu. Cette forme élémentaire de la conception, connexe au jugement primitif analysé ci-dessus, née avec lui de l'élaboration des percepts complexes, ne se ramène-t-elle pas, comme le croyait Binet, à un rapprochement d'images semblables ou analogues? N'est-ce point l'époque analogique maintenant? Celle de l'argument affectif de Ribot, de la démonstration symbolique des poètes et des artistes, des mythes et des légendes antiques?

Il ne semble pas exister de démarcation absolue entre les deux premiers cycles, pas plus qu'entre ceux qui suivront. Comme la croissance somatique, le progrès psychologique se fait presque insensiblement. Ce que nous sommes, nous le sommes devenus par des myriades d'infinis degrés.

1. D'après Claparède, La Vayssiène et F . Chailaye {Traité de Dumas, II), la conscience naît peu à peu de l'opposition des corps aux objets. Elle naît encore et surtout, comme on le verra plus loin, de la subconscience sensorielle et de l'inconscience organique évoluées et complétées.

Page 1