DE 9 ANS A LA PUBERTE
Dans nos premiers travaux, nous écrivions ce titre : De 9 à ii ans. Toute réflexion faite, nous jugeons préférable de ne pas préciser ce dernier âge, car la quatrième période psychogénique. ainsi que l'a montré M. H. Wallon pour sa troisième, finit vraiment au moment de la puberté, dont on ne peut préciser l'âge. Après 9 ans, et jusqu'à cette crise totale de l'être, il s'agit d'une seconde enfance qui accuse, en même temps, l'optimum perceptif-sensoriel et un progrès sérieux dans le cycle conceptuel qui vient de s'ouvrir à l'écolier.
PARTICULARITES SEXUELLES
A notre grande surprise, les graphiques de plusieurs tests font ressortir à cette époque, juste avant la crise pubertaire, un rapprochement curieux des comportements masculin et féminin. Il subsiste cependant quelques particularités sexuelles.
Les garçons paraissent plus tôt sensibles à l'influence pubertaire. Leur dominante, déjà moins visuelle que colle des filles, évolue encore et devient auditive. Nous avons étudié spécialement, à ce sujet, le jeune U..., dont la précocité physiologique s'est révélée dans la suite (moustache naissante à 12 ans). A 11 ans, s'était manifesté nettement, chez lui, après une transformation curieuse de son type, l'équilibre psycho-sensoriel que d'autres enfants n'accusent qu'un an plus tard. Notons encore, pour les garçons, un maximum cénesthésique et l'éclosion de l'imagination créatrice.
Bien que les fillettes aient paru évoluer plus rapidement à l'époque précédente, pour l'imagination représentative et l'association d'idées, il ne faut oublier qu'elles restent plus sensibles à l'attention suggérée, ce qui accuse une certaine déficience émotive-volitive (tests d'auto-correction). Elles conservent leur supériorité visuelle alors que les garçons, déjà moins
bien doués à cet égard,, perdent encore sur ce point Cela peut expliquer comment une montagnarde de n ans manifeste du symbolisme visuel bien personnel et suggéré par l'observation d'une nature particulièrement évocatrice.
Mais, somme toute, le sexe masculin semble gagner sur l'autre. Considérons surtout sa dominante auditive dont les conséquences ont été analysées dans la période précédente. Conditionnés heureusement de la sorte, pour la schématisation abstraite complète, les garçons paraissent plus vite aptes à recevoir un enseignement conceptuel1.
CARACTERES GENERAUX
Cette période est importante. Alors que les comportements sexuels se rapprochent, nous notons le maximum d'écart pour l'attention entre garçons et filles. Cette antinomie n'est pas insoluble. Notre analyse est essentiellement et d'abord sensorielle. C'est au point de vue sensoriel que nous constatons la presque identité de comportement à cet âge. Mais nous voyons, à la lumière de ce fait nouveau, le bien-fondé de ce que nous avons dit précédemment dans notre étude de la genèse de l'attention. Celle-ci est autre chose que l'activité sensorielle et perceptive. Le dynamisme schématique spécial, sous-jacent à celle-ci, semble évoluer selon sa courbe spéciale, distincte de celle de l'évolution sensorielle. C'est, selon nous, la preuve scientifique de son indépendance, de son caractère spécifique sinon transcendantal. Oui, il existe dans l'intelligence humaine, autre chose que ce qui vient des sens. L'apport sensoriel, déjà personnalisé cependant, subit une sorte de méta-
1. D. Elkine, directeur du Laboratoire de la psychologie de la station pédologique d'Odessa (J ourn. de psych., 1928, p. 425), montre que, dans l'évolution du temps, les garçons ont une attention plus concentrée et apprécient mieux les grands intervalles. Par contre, les filles apprécient mieux les petits intervalles. A celles-ci paraît revenir l'esprit de finesse si ceux-là acquièrent plus tôt l'esprit géométrique. Au point de vue de la psychogénie générale, le même auteur fournit des données intéressantes et qui corroborent les nôtres. Il a observé 152 enfants de 10 à 16 ans et constaté que, du premier au second de ces âges, Terreur moyenne de temps diminue de 170 secondes un dixième, à 1 seconde six dixièmes.
bolisme psychique particulier . chaque individu. Ainsi seulement peuvent s'expliquer les révélations si curieuses de la science du témoignage.
On peut encore voir, dans ces faits, l'indice d'une évolution attentionnelle propre à cet âge. Jusqu'alors subconsciente et discontinue, étroitement liée à l'activité perceptive, l'attention commencerait de devenir alors conceptuelle et consciente : double émancipation dont le parallélisme s'expliquerait aisément. La volonté, modestement issue du réflexe médullaire qui devient cortical et comporte alors un temps de latence réflexive ou s'insère, par rappel automatique des images passées et en synergie cénesthésique, le jugement qui la caractérise, ne se forme-t-il pas graduellement par une bonne éducation? Sa courbe ascensionnelle, nous la voyons parallèle à celle de l'attention, à celle de la conscience; leur collaboration produit ce qui révèle vraiment le moi : le caractère.
L'éveil de la conscience totale, d'abord psychologique, puis morale, coïncide avec la formation physiologique totale de la période pubertaire1. Fait remarquable : la suggestibilité décroît alors chez les jeunes gens au point de s'annuler. Il s'agit donc d'une véritable émancipation intellectuelle, d'un optimum volontaire qui, bien entendu, est plus souvent brut et capricieux encore.
Analysons en détail les autres manifestations sensorielles. L'acquisition définitive de la stéréoghomie, dans les deux sexes, révèle encore le perfectionnement des synergies fondamentales qui sont indispensables à l'élaboration conceptuelle dans le cadre tridimensionnel. L'ouïe, bien développée chez les garçons d'abord, fournit, nous l'avons rappelé, une véritable qua-
1. Dans le Traité de Dumas (I, 222), M. H. Wallon voit la h physiologique de la conscience dans le cortex qui associe les peroepts visuels aux expériences passées. Pavlov, dans sa dernière conférence à Paris (Jou?m. de psyeh., 1927), montre aussi, à cet égard, le rôle de l'activité corticale. Nous voyons une relation plus étroite et complète que M. Wallon entre la cénesthésie et la conscience. Mais nous acceptons complètement : n Il * agit, pour la psychologie, beaucoup moins d'en étudier le contenu (de la conscience) que lov;;;:aisation et le progrès, la dcpendanc3 réciproque des fonction^ m< étales et leurs rapports avec tous les facteurs capables de leur faire Ribir une modification quelconque (228). » N'est-ce point là notre méthode même?
trième dimension, ainsi que l'explique J.-M. Guyau (passage
cité).
Le goût et le tact épidermique restent inférieurs: mais le diagramme III révèle, avec la régression kinesthésique, le renforcement appréciable de l'odorat. Des travaux récents établissent l'étroite parenté histologique de la membrane pituitaïre et du tissu sexuel masculin. Certains physiologistes croient à l'influence des odeurs dans l'attrait sexuel1. Ces concordances, que nous n'avons pas qualité pour discuter, méritent d'être signalées ici cependant. Elles sont indiquées par M. G. Dumas dans son analyse profonde de l'amour (Traité de psych., II, p. 232).
Enfin se manifeste clairement, et d'une manière générale, le sens quantitatif qui pointait, on le sait, vers 9 ans Les garçons, précoces auditifs, sont également précoces à ce point de vue. Ce recoupement de l'importance de la synergie auditive verbale paraît être de valeur.
En réalité, le moment est venu dr faire intervenir, dans l'analyse de l'audition, cette adaptation tympanique complète si ingénieusement étudiée par Heinrich dans son laboratoire de Gracovie. Voici une synergie nouvelle et vraiment merveilleuse, puisque le muscle d'accommodation du tympan jouerait aussi un rôle important dans la régulation du tonus somatique général. La collaboration cénesthésique de la fusion de la pensée et du langage, analysée par M. H. Delacroix, peut trouver ici son substrat physiologique. Or, nous semble-t-il, l'évolution auditive comme celle de la cénesthésie, pour toutes les raisons énoncées déjà, atteint un point capital à l'époque pubertaire. La mue vocale, chez les garçons seuls, à cette époque, mériterait une étude spéciale. Cette mue fait perdre dans le registre aigu et gagner dans le grave. Elle révèle, par la lecture et la diction plus expressive et nuancée, l'existence et la souplesse de l'adaptation tympanique. Celle-ci pourrait bien être l'un des éléments de l'attention conceptuelle et abstraite. Elle participe à la fois du tonus musculaire ou kinesthésique, de la cénesthésie qui conditionne forcément ce tonus et du sens de la durée comme de l'abstraction verbale. En effet, la
L. V. Travaux du professeur Portraann. de la Faculté do médecine de Bordeaux.
pensée la plus abstraite ne se communique-t-elle point par des mots perçus d' autrui ou entendus en soi grâce au langage intérieur? L'enfant ne répète-t-il pas souvent, comme nous-mcme dans l'étude d'une langue nouvelle, des mots encore vagues, des phrases encore obscures, afin que le timbre de sa voix commence de les faire siens? Parler, c'est penser, dit M. H. Delacroix. Etymplogiquement, scientifiquement, la compréhension est une assimilation.
Nous pouvons donc écrire maintenant une troisième formule d'âge mieux équilibrée que les précédentes, car ses deux parties sont majeures. En facteur commun, nous dégagerons désormais l'attention devenue majeure, elle aussi :
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APPLICATIONS PEDAGOGIQUES
L'empirisme pédagogique, dont les résultats ne sont pas à dédaigner, — car toute observation est un commencement de science, — a établi que, après 9 ans, l'enfant, déjà capable d'exprimer plusieurs jugements dans une phrase simple, peut commencer de lier plusieurs phrases en paragraphe. Dans le domaine littéraire, du moins, ceci semble la preuve de la possibilité, à cet égard, d'accéder au concept simple et à l'association, également simple encore, de concepts. Cette nouvelle possibilité marque un niveau psychique plus élevé. Elle décèle une activité synergique supérieure à celles que nous avons observées jusqu'ici : la schématisation abstraite capable d'ouvrir à l'esprit les portes du domaine des idées. Nous considérons, en effet, celles-ci, dans notre analyse, comme le troisième degré de l'idéation (1. percept; 2. concept; 3 idée). « L'idée est la dernière partie de l'opération mentale », affirmait avec raison James Mill, approuvé par Binet. Nous croyons être d'accord aussi avec M. H. Delacroix.
L'expérience pédagogique nous offre encore un recoupement précieux. Si nous étudions de près renseignement actuel français du calcul et de l'arithmétique, critère excellent de l'évolution du jugement et du sens quantitatif, les mêmes courbes, les mêmes étapes psychogéniques se révèlent. Avant
9 ans, les enfants ne sont pas capables de résoudre un problème réel, c'est-à-dire de trouver eux-mêmes une solution comportant plusieurs opérations. Quand ils y réussissent, par hasard, avant cet âge, c'est par mimétisme visuel direct ou indirect; ceci ne dépasse pas le cycle perceptif ou reste une exception de sujet d'élite.
Après la période indispensable, nous l'avons vu, de manipulation, de comptage, pour la mise en œuvre de la synergie VKDa, l'emploi du nombre abstrait, c'est-à-dire non perçu, est un premier effort d'imagination, de conceptualisation. Les solutions-types, encore liées au mimétisme, figurées en graphiques, mettent à contribution le symbolisme visuel et la catégorisation spatiale acquis désormais. Alors se forment de premiers schèmes imagés qui amalgament les percepts en formules-symboles telles que ceci :
Suit ace rectangle = B X H.
Ainsi naissent les concepts démonstratifs ou résolutifs mathématiques.
La démonstration graphique, visuelle, évidente, s'impose encore pendant longtemps pour bien asseoir cette première schématisation encore incomplète et fragile. Le programme du premier cycle doit donc toujours se baser sur l'activité perceptive, en graduant celle-ci de manière à former la schématisation conceptuelle, degré par degré, grâce au dynamisme analogique déjà étudié.
Dans le second cycle, après 9 ans, l'enseignement, sans cesser d'être intuitif, toutes les fois que c'est possible (histoire, géographie, sciences, système métrique), peut commencer d'être prudemment conceptuel. En arithmétique, l'expression courante : « tant de fois plus » ou « tant de fois moins », clé de la plupart des solutions, marque un seuil difficile à franchir. Nous le constations encore naguère au cours d'une inspection, à Ausseing, pour citer un cas récent. Cette expression n'est comprise que par synergie complète VKDa, c'est-à-dire avec l'appoint du facteur dactylésique de manipulation d'objet et de comptage. Ne suppose-t-elle pas, en effet, une attitude nettement dynamique? K et D sont deux éléments indispensables pour cela.
En géométrie, on connaît le critérium du fameux théorème relatif au carré de l'hypothénuse et que l'on surnommait autrefois « pont aux ânes ». Quand le professeur n'est pas pédagogue, ce théorème nécessite un effort sérieux de réalisation et de transposition dans l'espace : encore une attitude dynamique par conséquent. Avec un bon éducateur, il se réalise peroeptivement par un exercice de travail manuel, grâce à l'appoint KD. On voit ici encore l'interpénétration des deux cycles et des adaptations synergiques. Pendant longtemps, parfois toujours, l'esprit doit nécessairement élaborer d'abord dans le plan visuel et perceptif, tout fait vraiment nouveau. Le physicien, le chimiste, l'astronome observent. La découverte de Le Verrier est due à une simple analogie. Les mathématiciens les plus éminents amalgament des figures, des courbes, des concepts symboliques. Leur intuition n'est pas toujours purement intellectuelle1. Les philosophes n'empruntent point, par hasard, le langage imagé des poètes. Quant au raisonnement par l'absurde, de la vieille géométrie, très peu scientifique d'ailleurs, il manifestait l'asservissement de l'intelligence au critérium dogmatique imposé par synergie auditive. C'était insuffisant et dangereux. On sait que ce raisonnement a été remplacé par des procédés démonstratifs qui relèvent du dynamisme des images visuelles. Ceci s'apparente bien à ce que nous avons dit.
Il importe de pénétrer cette pédagogie mathématique que le Ministre a proposée à la libre discussion des instituteurs de France dans les conférences cantonales d'automne 1928. Elle nous oblige à serrer la question de très près. Elle exige, pour sortir du verbiage et des affirmations sujectives, une psychologie assez complète et claire2.
1. La théorie physique nouvelle du prince de Broglie (prix Nobel 1929) que celui-ci dit établie par « réflexion pure », ne procède-t-elle pas du souvenir de la plaque d'Helmholtz pour la vérification expérimentale des ondes sonores et de leurs nœuds? En tout cas, l'analogie initiale est possible.
2. On peut aussi rechercher si une grande part de l'élaboration qui permet de trouver la solution d'un problème, n'appartient pas au subconscient dont le rôle doit être mieux connu en éducation. Henri Poincaré a bien montré cela. Nous pouvons citer l'exemple de Mlle T. qui, passant à 17 ans le concours d'entrée d'une école normale très recherchée, fit preuve, en mathématiques, d'une supériorité
Nous avons pu établir un programme progressif, voisin de celui qui figure dans les instructions ministérielles de 1923, mais mieux gradué, peut-être. Le principe consiste à faire acquérir, sans définition ni règle abstraite, le mécanisme compréhensif de toutes les opérations arithmétiques, par la manipulation d'objets identiques. Chaque opération est réalisée avec des bûchettes ou des perles, par exemple, et par chaque enfant sur sa table. Ce premier acte perceptif provoque une première mémorisation subconsciente basée sur la synergie triple VKD. Le facteur auditif s'y ajoute aussitôt, car chaque nombre est nommé à haute voix et à plusieurs reprises, aussitôt formé et perçu.
Ensuite — ce degré intermédiaire est indispensable — le petit écolier dessine l'image directe de ce qu'il vient d'arranger, sur son ardoise ou son cahier. C'est une nouvelle mise en œuvre de la synergie sensorielle connue. Enfin, il écrit par des chiffres qui sont alors des signes compréhensibles, le symbole des nombres réalisés avec ses doigts, l'opération sous une troisième forme. Voici donc ce qu'il écrit successivement :